Freud et l’ethnologie. Par Charles Pidoux. 1955.

PIDOUXETHNOLOGIE0002Charles Pidoux. Freud et l’ethnologie. Article parut dans la revue créée et dirigée par Maryse Choisy, revue chrétienne de psychanalyse « Psyché », (Paris), 1e année, numéro 107-108, numéro spécial FREUD, 1955, pp. 477-480.

Charles Pidoux. Psychiatre à l’hôpital de Niamey, expert de l’ONU, spécialiste mondial des phénomènes de transes et de danses de possession. Franc-maçon convaincu. Sous l’impulsion de Van Ecke, il consacre à Dakar, la première Loge régulière du continent Africain Noir. – Puis au Togo il développe une Loges dépendantes de la Grande Loge de District du Sénégal dans les années 1970.
Deux articles importants :
— Les rites de possession en pays zermz (Niger). Comptes-rendus des séances de l’Institut Français d’Anthropologie, (Paris), – 8e Fascicule, n° 90, séance du 17 novembre 1954. [en ligne sur notre site]
— Les états de possession rituelle chez les Mélano-Africains. In « L’Evolution psychiatriques », (Toulouse), 11, 1955, pp. 271-283.

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Nous avons gardé l’orthographe, la syntaxe et la grammaire de l’original.
 – Par commodité nous avons renvoyé les notes originales de bas de page en fin d’article. – Les  images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection personnelle sous © histoiredelafolie.fr

[p. 477]

Dr Charles PIDOUX
Secrétaire général de la Société Internationale d’Ethnopsychologie

Freud et l’ethnologie

Les sciences humaines ont été, depuis vingt-cinq ou trente ans, profondément pénétrées par les conceptions psychanalytiques. Il est devenu, de nos jours, relativement malaisé de faire le départ — dans l’ensemble des travaux relatifs à la sociologie, à l’anthropologie, à l’étude des religions, à la mythologie, à l’histoire, etc., entre ce qui fait partie du patrimoine conceptuel originel de l’une ou l’autre de ces branches et ce qui provient directement ou par le détour de la psychologie contemporaine et de ses applications) de l’héritage freudien.

Que nos contemporains hellènes la nomment laographie ou que les spécialistes anglo-saxons parlent d’anthropologie, l’ethnologie — autrement dit « l’étude des sociétés vivantes » (1) — occupe par son objet même une place bien particulière dans le concert des sciences de l’homme. Un coup d’œil sur les disciplines représentées parmi le corps des ethnologues français (2) nous montrera aussitôt une deuxième raison à cela : anthropologie (au sens français du terme, dont l’acception va d’ailleurs s’élargissant), esthétique, histoire de l’art, géographie, histoire, linguistique, musicologie, préhistoire, psychologie, sociologie, technologie. N’y voit­ on pas en effet à quel point le « fait humain total » y apparaît avec toutes ses exigences et par combien d’avenues il impose d’être abordé ?

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Comment s’étonner dès lors que Freud, aussitôt après avoir [p. 478] bondi hors et au-dessus du contexte scientiste et mécaniste qui enserrait ses premiers pas, en apportant avec sa Traumdeutung la notion littéralement révolutionnaire du sens, si étroitement liée avec toute la « science » psychanalytique à celle de structure, comment s’étonner si sa contribution personnelle et celle de ses premiers disciples comme de leurs successeurs ont débouché de plain pied dans ce qui constitue aujourd’hui l’ethnologie ?

C’est, il ne faut l’oublier, à propos du complexe d’Œdipe (3) que Freud inaugure la série des applications de sa découverte. Son texte fondamental avait paru en 1900, et neuf années s’étaient à peine écoulées que paraissait — encore à Vienne — la première étude vraiment psychanalytique sur le mythe (4) qui démontrait que Freud avait ouvert une voie féconde d’interprétation en ethnologie, en histoire des religions, en histoire tout court et ensociologie.

Totem et Tabou, en 1913, représente le développement maximum des efforts de Freud dans cette direction. Se fondant sur les documents et les études dont il pouvait disposer alors (Frazer, en particulier), il avait voulu — avec assez de hâte — poser des jalons destinés à orienter ces disciplines qu’il redoutait de voir égarés par les travaux de W. Wundt ou de Jung. La préface, où il le déclare tout net, nous confirme qu’il avait clairement l’intention de s’insérer dans le mouvement des sciences humaines : « Ce livre… se propose de créer un lien entre ethnologistes, linguistes, folkloristes, etc., d’une part, et psychanalystes, de l’autre. » Et il n’est pas peu émouvant, pour celui qui se trouve aujourd’hui engagé assez avant dans une tentative directement inspirée de cet esprit, de relire à la page 110 de l’édition française de 1923 la preuve d’une affinité précoce entre Freud et cet autre maître, lui aussi profondément original et fécond : Marcel Mauss. De ce dernier reviennent aussitôt à l’esprit, en cette occasion, les si belles pages où, dans Anthropologie et Sociologie, se trouve reproduit l’appel qu’à son tour il lançait aux psychanalystes pour une coopération plus étroite et plus riche, quelques années avant la deuxième guerre mondiale. [p. 479]

Comme on le sait — et comme il fallait s’y attendre — les thèses soutenues par Freud dans ce livre firent naître de très brutales controverses : la loi de la spécificité des niveaux n’y était en effet pas spécialement respectée et les critiques eurent beau jeu. Il reste que les thèmes majeurs concernant l’ambivalence des sentiments et la primauté de l’Œdipe y furent développés de façon magistrale et décisive.

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A partir de là, l’ethnologie psychanalytique était créée ; on ne compte désormais que difficilement les travaux qui la constituent ou s’y rattachent. Les grands noms des premiers temps de la psychanalyse : Otto Rank, Theodor Reik, Hanns Sachs, Geza Roheim y figurent de 1912 à 1919 autour de Freud ; en 1917, à Manchester, c’est W.H. Rivers ; Ernest Jones à Londres, en 1914, en même temps que C.C. Seligman.

Mais les réactions négatives que l’irruption de la psychanalyse entraînait dans le même temps devaient se concrétiser en 1927 sous la forme donnée par Malinowski à son ouvrage sur « La sexualité et sa répression dans les sociétés primitives » ; le principe de l’universalité du complexe d’Œdipe y était attaqué avec une extraordinaire virulence et Malinowski crut en avoir démontré la fausseté. En réalité, à partir de remarquables descriptions vraisemblablement inégalées à ce jour, cet auteur avait superposé une série de malentendus reposant sur un faux-sens initial et un certain nombre d’insuffisances dans sa technique de recueil « analytique ».

A proprement parler, l’œuvre de Malinowski, qui portait en elle-même sa propre critique, ne souleva pas chez les freudiens d’immédiates réactions et, en tout cas, la beauté de son travail d’ethnographe lui conserva l’intérêt des psychanalystes. Il recevait encore, l’ année suivante, l’hospitalité des pages de la Psychanalytical Review (5) pour un chapitre de « La vie sexuelle des sauvages de Mélanésie » alors à paraître, et intitulé : « Rapports sexuels prénuptiaux dans les îles Trobriand ». Il fallut attendre de nombreuses années (pendant lesquelles les adversaires de Freud ne se firent pas faute de mettre en avant les « résultats obtenus par Malinowski » pour « prouver » l’échec de Freud dans [p. 480] sa tentative d’universaliser le complexe d’Œdipe) pour trouver, en particulier sous la plume de Geza Roheim, des réfutations motivées de la thèse de Malinowski.

Quoi qu’il en ait été, les psychanalystes avaient découvert le champ ; de l’ethnologie, tandis que les ethnologues avaient découvert de leur côté la doctrine et la méthode analytiques. L’interpénétration de ces deux disciplines eut pour résultat une foison d’études de dimensions diverses, que l’on retrouve en particulier tout au long des comptes rendus et des rubriques bibliographiques des publications psychanalytiques de l’entre-deux-guerres.

Emergeant de tous ces travaux, utilisant tantôt ouvertement et délibérément les prémisses freudiennes, tantôt empruntant à la psychologie contemporaine ou à la sociologie leurs critères tout imprégnés de l’apport psychanalytique relatif à la dynamique du conflit, à la genèse de la personnalité et aux relations inter-subjectives, on connaît les noms de ceux qui ont contribué à promouvoir l’anthropologie actuelle : Ruth Benedict, John Dollard, Erich Fromm, Karen Horney, M. J. Herskovits, Abraham Kardiner, Harold D. Lasswell, Margaret Mead, Moreno, Geza Roheim, W. Sachs.

Et, à côté de ces maîtres, d’autres travaillent plus près de nous qui prennent place par leur réflexion au rang de ceux qui donnent à la psychanalyse et à l’ethnologie de demain l’aspect pressenti par Freud et Mauss : G. Gorer, O. Klineberg, J. Lacan, R. Laforgue, C. Levi-Strauss, A. Métraux, G. M. Carstairs, G. Devereux, H. B. M. Murphy, A. Parsons, Morton 1. Teicher et P.M. Yap.

Il faut souhaiter que des psychanalystes praticiens, de plus en plus nombreux, capables non seulement d’appliquer les critères d’interprétation empruntés à la science psychanalytique des rêves mais encore et surtout de réaliser des analyses thérapeutiques auprès d’individus appartenant à une culture hétérogène par rapport à la leur, viendront grossir le nombre de ceux qui s’efforcent de développer d’une manière si féconde la coopération à laquelle Freud avait, dès l’aube des applications de la psychanalyse, employé tout son génie.

Dr CHARLES PIDOUX.

NOTES

(1) Leroi-Courhan A. — Qu’est.ce que l’ethnologie? Bull. C.F.R.E., 5 janv. 1953, Parts, Musée de l’Homme.

(2) Ibid,

(3) Freud S. — La Science des rêves, p. 233·241, Paris, F. Akan, 1926.

(4) Abraham K. — Traum und Mythus, Vienne, 1909.

(5) The Psychanalytical Review, t. XIV, fasc. 1, 1927,

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2 commentaires pour “Freud et l’ethnologie. Par Charles Pidoux. 1955.”

  1. Dans les années 60, je vivais à Nyamey, sous le nom de Clary Monique)Le lundi 13 février 2017 à 0 h 41 min

    Je m’adresse au Dr Charles PIDOUX et souhaiterais avoir de ses nouvelles.

  2. Michel ColléeLe lundi 13 février 2017 à 10 h 55 min

    Bonjour. Le Dr Charles Pidoux, qui était né en 1903, est malheureusement décédé en 1978. J’avais ey la chance de la rencontre peu de temps avant. Il état toujours passionné des mêmes choses. Un très fut un grand homme. Bien cordialement.