Francisque Lélut. Sommeil. Extrait du « Dictionnaire des Sciences Philosophiques d’Adophe Franck », (Paris), tome VI, 1852, pp. 708-720.

Francisque Lélut. Sommeil. Extrait du « Dictionnaire des Sciences Philosophiques d’Adophe Franck », (Paris), tome VI, 1852, pp. 708-720.

Un texte peu connu et d’ailleurs, semble-t-il, inconnu de S.Freud. Il repousse les conclusions comme quoi le rêve serait une sorte d’anecdote physiologique et défend l’origine psychologique.

Louis Francisque Lélut (1804-1877). Médecin et philosophe. Membre del’Académie des sciences morales et politiques, section de philosophie. Bien connu pour être comme un des fondateurs de la psychologie appliquée à l’histoire avec deux ouvrages : Du démon de Socrate, spécimen d’une application de la Science psychologique à celle de l’Histoire et L’Amulette de Pascal pour servir à l’histoire des hallucinations, il a notamment étudié la Phrénologie. Il a été un auteur actif des Annales médico-psychologiques.
Quelques publications :
— Du démon de Socrate, spécimen d’une application de la science psychologique à celle de l’histoire. Paris, Trinquart, 1836. 1 vol. – Autre édition : ouvelle édition, revue, corrigée et augmentée d’une préface. Paris, J.-B. Baissière, 1856. 1 vol. in-12.
— Qu’est-ce que la phrénologie ? ou essai sur la signification et la valeur des systèmes de psychologie générale, et de celui de Gall en particulier. Paris, Trinquart, 1836. 1 vol. in-8.
— De l’organe phrénologie de la destruction chez les animaux, ou examen de cette question: Les animaux carnassiers ont-ils, à l’endroit des tempes, le cerveau, et par suite le crâne, plus large, proportionnellement à sa longueur, que ne l’ont les animaux d’une nature opposée ? Avec une planche lithographiée. Paris, J.-B. Baillière, 1838. 1 vol. avec 1 planche dépliante hors texte, 1 tableau dépliant hors texte.
— La phrénologie, son histoire, ses systèmes. Deuxième édition, avec planches. Paris, Adolphe Delahaye, 1858. 1 vol. in-12 — Autre édition : Deuxième édition, avec planches. Paris, Adolphe Delahaye, 1858. 1 vol. in-12— La phrénologie, son histoire, ses systèmes. Deuxième édition, avec planches. Paris, Delahays, 1858. 1 vol. in-12, avec 2 planches hors texte.
— Physiologie de la pensée. Recherches critiques des rapports du corps à l’esprit. Deuxième édition. Paris, Didier et Cie, 1862. 2 vol. in-12.
— Rejet de l’organologie phrénologique de Gall et de ses successeurs. Paris, Fortin, Masson et Cie, 1843. 1 vol. in-8°.
— Sur un point de vue de la psychologie de l’histoire. Extrait de la revue Médicale de Paris, Paris, Félix Malteste, s. d. [1845]. 1 vol. in-8°.
— Rapport fait au nom de la section de philosophie sur le concours relatif a la question du sommeil envisagé au point de vue psychologique. S. l. n. d. [Paris, 1854]. 1 vol. in-4°.

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Nous avons gardé l’orthographe, la syntaxe et la grammaire de l’original.
 –  Les  images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection personnelle sous © histoiredelafolie.fr

[p. 708]

SOMMEIL (δπνος, somnus). Dans l’ordre complet et vrai des choses, ou plutôt dans son appréciation, tous les phénomènes naturels sont placés sur la même ligne : nous voulons dire qu’ils sont tous également naturels, également ordinaires, également essentiels au train régulier du monde, et qu’il n’y a pas plus à s’étonner des uns que des autres. Et pourtant, on ne saurait le nier, un certain nombre de ces phénomènes, en dépit de l’habitude, qui émousse ou nivelle tout, possèdent, par-dessus les autres, dans l’espèce de mystère qui les entoure, le privilège de provoquer la surprise et de poser à la science des problèmes que ne semblent pas soulever une foule d’autres faits naturels.

Au premier rang, parmi ces faits en apparence plus mystérieux, plus extraordinaires, plus gros de questions que les autres, il faut placer le sommeil et les divers phénomènes qui le constituent ou s’y rattachent.

Pour peu, en effet, qu’on porte son attention sur le sommeil, il n’y a pas moyen de ne pas être frappé de ce qu’offre de mystérieux et en quelque sorte de provoquant ce nouvel état de la nature animale. [p. 709]

Voilà une créature animée, un homme (nous prenons un homme pour rendre la singularité plus singulière et plus élevée) : voilà un homme, un homme intelligent, actif, un homme d’esprit, de talent, de génie. On sait, dans l’état de veille, tout ce qu’il peut concevoir cl exécuter d’actes de toutes sortes, ou se révèlent à la fois, et dans leur plus haute expression, le mouvement, l’activité de son corps et de son esprit. II vient pourtant un moment, dans cette période de vingt-quatre heures que règle le cours du soleil, où toute celte activité du corps et de l’esprit cesse, quelquefois même d’une manière presque sou­ daine. Le corps finit par devenir une masse inerte, souvent insensible. L’esprit semble avoir quitté ce corps ; on pourrait croire que la vie s’en est aussi retirée, si certains phénomènes, certains mouvements qui viennent de ses profondeurs faire explosion à la surface, n’annonçaient qu’elle persiste encore. Dans cet état, l’homme n’est véritable­ ment plus un homme, ce n’est plus même un animal, c’est-à-dire un animal à l’état de veille. C’est une plante, moins qu’une plante, à la disposition el à la merci, nous ne disons pas du moins intelligent et du moins hardi de ses semblables, nous ne disons pas du plus faible et du plus stupide animal; mais à la merci de la pierre qui tombe, de l’arbre qui se déracine, du fleuve qui déborde et inonde.

 Edgar Degas 1893.

Maintenant est-il nécessaire que nous décrivions le sommeil, nous voulons dire ses dehors, ses caractères corporels ? nous venons presque de le faire, et dans le but de cet article, but particulièrement psychologique, nous avons bien peu de chose à ajouter à cette première description.

Les mouvements du corps s’allanguissent, et ceux de l’esprit du même pas. La marche devient plus lente et moins sûre, moins sûrs aussi et moins actifs les mouvements des bras et des mains. La tête tend à perdre ce port sublime qui est l’attribut de l’humanité ; elle s’incline vers la terre comme celle de la brute. Les paupières s’allourdissent et tombent. Les mouvements de la parole témoignent par leur lenteur de la lenteur de la pensée. Les sensations s’affaiblissent et s’émoussent. L’œil finit par ne plus voir, l’oreille par ne plus entendre, la main par ne plus toucher. Bientôt tous les ressorts de la machine se détendent ; l’homme tomberait si tous les phénomènes qui précèdent ne l’avaient averti de l’imminence de sa chute, et si, pour l’éviter, il ne s’était hâté de prendre la position qui est éminemment celle du sommeil, le coucher.

C’est dans cette position et ces conditions que va se clore le sommeil, le sommeil qu’on appelle complet, celui où il n’y a plus, où il semble ne plus y avoir de mouvement, d’action, soit du corps, soit de l’âme, où les sensations paraissent tout à fait abolies, où la pensée a l’air d’avoir quitté les organes, où la vie ne se manifeste plus que par les battements du cœur contre les parois de la poitrine et par les mouvement affaiblis de la respiration.

Un tel état de sommeil, plus ou moins profond, plus ou moins complet, plus ou moins continu, dure une partie de la révolution diurne de la terre, six heures, huit heures, dix, douze heures ; après quoi le sommeil finit à peu près comme il avait commencé,

Le corps reprend peu à peu ses mouvements pour n’arriver que plus [p. 710] tard à l’équilibre de la station ou de la marche. Les sens se rouvrent graduellement aussi : l’ouïe, le tact, les premiers, la vue ensuite, les deux autres sens n’ayant rien à réclamer immédiatement dans cette reprise de la vie de rapports. La pensée, confuse, incertaine, se débarrasse par degrés de l’espèce de voile qui l’offusque. Il se fait un véritable combat entre la nuit et le jour, la plante et l’homme, le corps et l’esprit, la vie et la pensée ; combat, lutte, que marquent, pour J’esprit qui a peine à s’y reconnaître, des restes, des souvenirs de rêves, des perceptions inexactes ou fausses ; pour le corps des mouvements du tronc et des membres supérieurs qu’on appelle des pandiculations, d’autres mouvements des muscles du thorax , du cou, de la face, qui constituent le bâillement.

Le jour enfin l’emporte sur la nuit, l’homme sur la plante, la pensée sur la vie. La veille a succédé au sommeil, et pendant les trois quarts, les deux tiers de la nouvelle révolution terrestre, de nouveaux mouvements, de nouveaux actes de J’esprit et du corps vont préparer de nouvelles fatigues qui donnent lieu à un nouveau sommeil, et ainsi jusqu’à la fin de la vie.

Nous venons de prononcer le mot de fatigue, Nous le prononcions sans dessein, ou plutôt parce qu’il se présentait de lui-même ; mais ce nous sera une transition.

Fatigue et repos consécutif et nécessaire, tels sont, en effet, la cause et le but du sommeil.

Peut-être concevrait-on qu’en vertu d’une nature différente de celle qui lui a été donnée, l’homme eût pu faire toujours ce qu’il fait quelquefois et dans de certaines circonstances. Peut-être comprendrait-on qu’au lieu d’être astreint à un repos, à un sommeil de dix, huit, six heures, il eût pu passer dans l’état de veille et d’activité vingt-quatre heures, quarante-huit heures, toutes les heures, tous les jours, toutes les années de sa vie. Une semblable nature humaine semble ne pas impliquer contradiction ; mais enfin telle n’est pas celle qui nous a été faite. Dieu qui, après l’effort d’où est né le monde en six jours, s’est reposé le septième, a voulu que l’homme, les créatures animées, les plantes peut-être, après les efforts du jour, se reposassent dans la torpeur de la nuit, et il a tout ordonné en conséquence.

Ce repos, qu’il regardait comme Indispensable après les fatigues du jour, est tout autant, et plus peut-être, le repos de l’esprit que celui du corps. Le repos de l’esprit, c’est aussi et nécessairement le repos des sens ; et le sens le plus spirituel , celui des idées, des idées par excellence, de celles qui donnent leur nom et leur forme à toutes les autres, c’est le sens de la vue. Dieu donc, et nous demandons pardon d’avoir l’air de nous faire ici le trucheman de sa sagesse, Dieu a fermé avant tout le sens de la vue, il l’a fermé sous les voiles de la nuit. Mais en couvrant la face du soleil , ce n ‘est pas seulement la lumière, c’est le mouvement qui  a arrêté. De l’ombre est né le silence, de l’occlusion de la vue celle de l’ouïe : ainsi se sont fermés ensemble les deux sens dont le sommeil entraîne plus particulièrement celui de la pensée.

Ce relâchement dont Dieu a voulu faire suivre l’effort, ce repos qu’il a cru nécessaire après la fatigue, ce sommeil , en un mot, qui, dans les plans de la Providence, succède à l’étal de veille , ce n’est pas seulement [p. 711] le sommeil de l’homme, le sommeil même des animaux ; c’est le sommeil de toute la nature ; et tous ces repos, tous ces sommeils sont solidaires l’un de l’autre, sont nécessaires l’un à l’autre, coexistants, simultanés l’un à l’autre.

Le repos nocturne des plantes n’est ignoré de personne. Nous disons repos ; nous ne disons pas autre chose : nous ne disons pas diminution, suspension de leur sensibilité ; nous disons diminution de leurs actions organiques, diminution évidente et caractérisée dans toutes, plus évidente et plus caractérisée dans quelques-unes. Nous ne pouvons, à cet égard, descendre dans les détails : les bornes, et plus encore le caractère de cet article, ne nous le permettent pas ; mais ces détails surabondent, aussi concluants que nombreux,

Quant aux minéraux, on ne peut assurément pas dire que, durant la nuit, comme les animaux, ils dorment, ou, comme les plantes, se reposent. La poésie elle-même n’oserait pas pousser jusque-là l’abus de la métaphore. Mais, peut-être qu’en y regardant, on trouverait que durant la nuit les actions des minéraux, ou plutôt J’action des fluides impondérables, les fluides électrique, magnétique, électro-magnétique, qui les traversent, les meuvent, les unissent ou les disjoignent, cette action est notablement diminuée ; c’est une recherche, une question que nous nous permettons de recommander à l’attention des physiciens.

C’est donc un repos général de la nature que le repos de la nuit, repos jusqu’ici problématique dans la nature inorganique et qui, dans tous les cas, y mériterait à peine ce nom ; repos réel, profond, mais qu’on ne peut que métaphoriquement appeler un sommeil, dans les plantes ; repos enfin qui a sa plus haute expression, son vrai caractère et son nom dans les créatures sensibles et intelligentes, chez lesquelles des efforts de sensibilité et d’intelligence nécessitaient un relâchement plus ou moins absolu, ayant pour condition l’immobilité et le silence du reste de la création.

Il y a sur le sommeil une première ou, si l’on aime mieux, une dernière question à se faire, une question que les physiologistes posent, que les philosophes sont libres de ne pas poser, que dans tous les cas ils peuvent, sans grand inconvénient, accepter, car jusqu’ici les physiologistes n’ont à peu près rien trouvé à y répondre. Cette question, c’est celle de la condition physique ou organique du sommeil ; la question de l’état nouveau des organes, qui est la cause prochaine de cet état nouveau de l’esprit.

Ces organes, les physiologistes disent d’abord que ce sont, en dernier ressort, ceux ou celui qui dort, ou est particulièrement en cause et en repos dans le sommeil ; l’organe qui, dans la veille, étant l’instrument immédiat de la sensibilité et de la pensée, doit entrer, durant le sommeil, dans de certaines conditions qui expliquent cet état et soient l’opposé, par exemple, des conditions cérébrales qui correspondent à l’état de veille. Et, jusqu’ici, ou en disant ceci, les physiologistes n’ont pas tort, ou plutôt, ils ne s’avancent pas beaucoup. Mais, au- delà, que disent-ils , et surtout que prouvent-ils ?

Ils disent, par exemple, que dans le sommeil le cerveau est traversé, comprimé, offusqué par une plus grande quantité de sang que dans [p. 712] l’état de veille, et que cet envahissement a lieu surtout tians les points de ce viscère qui sont plus spécialement en rapport avec les sens dont le sommeil partiel est la principale condition du sommeil général, les sens du toucher, de l’ouïe, et principalement celui de la vue.

Et les mêmes physiologistes, qui établissent avec plus ou moins de vraisemblance cette théorie physique du sommeil, donnent pour condition de l’accroissement d’activité, c’est-à-dire de veille, du cerveau dans ses fonctions d’organe de la pensée, de la sensibilité, des sensations de l’ouïe, de la vue, l’affluence plus considérable du sang à celles de ses parties qu’on croit plus particulièrement affectées à l’exercice de la pensée et des sensations.

Nous n’avons pas besoin de relever la contradiction, à peine avons-nous besoin de tirer la conséquence qui en découle. On ne sait rien, absolument rien, de l’état cérébral corrélatif à l’état de sommeil ; on n’est pas plus instruit sur ce point qu’on ne l’est des conditions cérébrales corrélatives aux actes divers de l’esprit, les sensations, les passions, la réflexion ; et jusqu’à présent au moins on n’a pas tiré plus de lumière de l’étude des animaux hibernants, de ces animaux qui ont le singulier privilège de dormir plusieurs mois de suite, le plus grand nombre en hiver, mais quelques-uns aussi en été. Abord plus ou moins considérable de sang artériel au cerveau, ou à certaines de ses parties ; stase du sang veineux dans les veines ou dans les sinus qu’il parcourt ; pures hypothèses, sans base et sans vérité !

Voilà enfin, ce nous semble, les abords du terrain dégagés, voilà les préliminaires de notre travail achevés, son cadre tracé. Il s’agit maintenant de placer dans ce cadre le tableau, l’histoire réelle du sommeil, de ses phénomènes propres et intimes.

La première chose à se dire, c’est que si, comme on le croit généralement et quand on n’a pas approfondi ce sujet, il y avait un sommeil sans rêves, l’histoire en serait bientôt faite, la nature en serait bientôt établie. Il n’y aurait à peu près rien à ajouter àl ce que nous avons dit en commençant ce travail, lorsque, parlant des phénomènes corporels du sommeil, nous avons montré les sens se fermant, les mouvements s’arrêtant, le corps s’affaissant et se couchant pour se mieux reposer. Il n’y aurait presque rien à y ajouter que ceci, que nous avons aussi plus ou moins explicitement exprimé : que de ce corps, dans lequel persistent les actions vitales, la sensation, la pensée sont momentanément, mais totalement absentes et que cette absence se traduit par un état d’affaissement et d’abandon du corps, tel que dans la mort confirmée il n’y en a pas un plus profond et plus absolu.

Mais pour faire voir l’erreur d’une semblable théorie du sommeil, pour faire voir que dans cet état les choses ne se passent point ainsi, il suffit de se demander ce que c’est que le sommeil, ou plutôt de se rappeler ce que nous ayons montré qu’il est.

Qu’est-ce, en effet, que le sommeil ? C’est, nous l’avons dit, le repos de l’homme. Or, qu’est-ce que l’homme ? une intelligence, une pensée, servie, sans doute, par des organes i mais, ayant tout, une pensée. Le sommeil, c’est donc le repos de la pensée. Comment la pensée se repose-t-elle ? Comment peut-elle se reposer ? Est-ce en se suspendant complétement, bien que momentanément ? Non, car alors [p. 713] elle ne serait plus la pensée. Descartes, ici, avait raison, la pensée, quand elle ne pense pas, n’est pas. La pensée pense toujours ; c’est là sa nécessité, son essence. Elle pense ou agit beaucoup, modérément, peu, très-peu, dans ses divers éléments, ses diverses facultés ; elle se repose ; mais elle ne se suspend complétement dans aucun de ses éléments, dans aucune de ses parties, dans aucune de ses facultés. Cela nous parait incontestable. Il nous faut montrer que ce l’est.

Tawfiq Belfadel – Aïcha au bois dormant.

C’est ne rien avancer que de très-philosophique et de très-certain, que de dire que dans l’ordre actuel des choses et dans l’état particulier de la constitution humaine, l’esprit, s’il n’est pas dépendant de la matière, y est au moins fort étroitement uni ; que ses modifications dépendent de celles de la matière, ou au moins leur sont corrélatives. C’est là un fait admis par tous et qui ne peut pas ne pas l’être. Or, qui dit matière dit activité, mouvement nécessaire et sans relâche, autre vérité aussi ancienne que la philosophie, et qui a pour répondant Leibnitz aussi bien qu’Epicure. S’il en est ainsi de la matière qu’on a quelquefois appelée inerte, que sera-ce de celle qui, dans le plus élevé des êtres de la création, constitue l’organe régulateur de son économie tout entière ? Or, du continuel mouvement de cet organe dépend non-seulement la vie, mais encore, mais surtout le sentiment, la pensée. On voit donc qu’on peut arriver, par une voie tout opposée à celle qu’avait prise Descartes, à reconnaître avec lui qu’il n’y a pas de repos absolu pour l’esprit.

Veut-on tenir le raisonnement plus voisin de l’observation, serrer de plus près les faits de l’économie vivante ? cette vérité deviendra plus manifeste encore. En mécanique, nous voulons dire dans celle qui est l’ouvrage de l’homme, la recherche du mouvement perpétuel est une chimère ; mais en mécanique animale ce mouvement est tout trouvé. Envisagée dans ses rouages, la vie n’est pas autre chose que cela. Non-seulement l’ensemble des organes ne se repose jamais, mais aucun organe ne se repose complétement. Un peu de ralentissement, voilà tout ce qu’il est possible d’observer dans l’ensemble et dans les détails des fonctions plus particulièrement vitales, ralentissement d’autant moindre qu’on y pénètre à une plus grande profondeur. Et ce travail continuel des organes a lieu la nuit comme le jour, dans le sommeil comme dans l’étal de veille. Souvent même, clans le sommeil, leurs actes les plus intimes et les plus nécessaires offrent, au lieu de ralentissement, un surcroît d’activité.

Or, ce sont précisément ces actes vitaux que d’étroits rapports de solidarité unissent aux manifestations les plus élémentaires de la sensibilité, grossiers, mais premiers matériaux de la pensée. Ce sont ces actes intimes des organes de la vie végétative, ou des foyers nerveux qui les tiennent sous leur dépendance, qui donnent lieu au sentiment général de l’existence, et plus particulièrement à ces sensations confuses, à ces émotions indistinctes, relatives soit aux principaux instincts de la vie alimentaire, soit à des affections déjà un peu plus relevées et un peu plus intellectuelles. Les résultats psychologiques auxquels ils concourent dans l’état de veille, ils y concourent de toute nécessité dans le sommeil. Les sensations élémentaires dont ils sont le point de départ, y déterminent inévitablement les sentiments, les [p 714] idées qu’associent à ces sensations les lois de l’organisation ou les habitudes de la vie. C’est à ces sentiments, à ces idées, c’est aux déterminations, sans doute très-faibles, qui en résultent, qu’il faut attribuer les mouvements qui ont toujours lieu dans le sommeil. Le dormeur le plus immobile ne garde pourtant jamais ni la même position générale ni les mêmes attitudes particulières, el dans les mouvements qu’il exécute on peut quelquefois saisir l’indice de sensations au moins internes, en général désagréables, que ces mouvements ont pour but de faire cesser.

Sans doute il est des états de sommeil, et ce sont de beaucoup les plus nombreux, qui ne laissent après eux aucune trace des sensations et des idées même les plus incohérentes ; mais on ne saurait conclure de là que ces sensations et ces idées n’y aient pas eu lieu. Il y a une foule de rêves dont la manifestation a été indubitablement constatée, et dont il ne reste absolument rien dans l’esprit qui les a éprouvés. C’est là en particulier un des caractères des rêves du somnambulisme. De même, dans le délire ardent, résultat direct de certaines affections du cerveau, ou effet sympathique d’une maladie aiguë d’un autre organe, dans certains cas même de folie violente, le malade, après sa guérison ou après la cessation de l’accès, ne garde, la plupart du temps, aucun souvenir de ce qu’il a senti et pensé pendant toute la durée du désordre. Enfin, pour s’en tenir même à l’état de veille et de raison le plus complet, nous ne nous rappelons pas, du jour au lendemain, et quelquefois du matin au soir, la centième, la millième partie de toutes les innombrables impressions que nous avons subies, de toutes les innombrables idées que nous avons eues, de toutes ces petites perceptions dont parle Leibnitz, et qui ont, suivant sa remarque, une si grande influence sur la nature de nos goûts et le caractère de nos déterminations.

Dans ces diverses manières d’être, il semble que la mémoire des impressions, des idées, soit en raison inverse de la part que prend l’organisation à la manifestation des unes et des autres. Plus cette part est considérable et, pour ainsi dire, absorbante, comme par exemple dans le sommeil , plus elle est considérable et violente, comme dans les maladies cérébrales caractérisées par les plus hauts degrés du délire, plus elle est considérable et automatique, comme dans beaucoup d’actes sensitifs et intellectuels que l’habitude a presque soustraits au contrôle de la conscience, plus aussi la mémoire de ces impressions et de ces idées est fugitive, infidèle, nulle.

En résumé, l’on doit admettre que dans le sommeil le plus profond et en apparence le plus insensible, il n’y a pas plus suspension complète de l’exercice des facultés de l’âme et même de la volonté, qu’il n’y existe une semblable suspension des fonctions du corps. On doit reconnaître, en d’autres termes, avec Descartes, avec Leibnitz , avec les hommes qui ont le plus creusé ce sujet, qu’il n’y a pas de sommeil sans rêves, quelque légers, quelque quelque agréables, quelque peu fatigants qu’on veuille les faire dans l’intérêt du repos de l’esprit.

Les rêves, malgré une incohérence qui est quelquefois portée si loin, offrent de tous points les mêmes éléments intellectuels que l’état de veille. Comme dans ce dernier état, rien n’y est complètement passif [p. 715] ou actif ; seulement tout y est plus faible, en même temps qu’infiniment plus machinal.

Il y existe d’abord des sentiments, des passions, des idées qui, dans bien des cas, sont évidemment la suite ou la reproduction des sentiments, des passions, des idées dont était occupé l’esprit peu d’heures avant l’invasion du sommeil. Si les idées s’y succèdent, s’y heurtent la plupart du temps d’une façon bizarre, contradictoire, impossible, insensée, souvent aussi elles s’y dégagent si nettement, s’y enchaînent avec tant de logique, y donnant lieu quelquefois même, par leurs combinaisons, à des pensées nouvelles et vraies, qu’au moment du réveil le songe a peine à être distingué de la réalité qui a précédé, et de celle va suivre.

Dire qu’il y a dans le rêve, comme dans l’état de veille, des sentiments, des passions, des idées, qui sont nécessairement les mêmes dans l’une de ces deux phases de notre vie spirituelle que dans J’autre, c’est dire qu’il y a dans le rêve un moi, et que ce moi est le même que celui de l’état de veille. C’est, en effet, le même moi qui se souvient, au réveil, des diverses particularités du rêve, les compare aux événements de l’étal de veille, et les en distingue. C’est lui qui dans certains cas même, et Aristote en avait fait la remarque, conçoit quelque doute, en rêvant, que ce qu’il éprouve ou crée n’est qu’un rêve, qui désire la fin de cet état, fait effort pour la provoquer quand les scènes dans lesquelles il est acteur ou témoin sont d’une nature douloureuse ou menaçante, et voit son reste de volonté déterminer leur cessation. Il y a, en effet, dans le rêve, non-seulement un reste de volonté et, par conséquent, de personnalité, mais une volonté quelquefois très-forte. Mais, comme l’a remarqué Dugald Stewart, celle volonté très-volontaire perd à peu près toute son influence sur les actes de l’esprit et sur les mouvements du corps.

Indépendamment des passions, des sentiments, des idées que lui fournit si évidemment l’état de veille, le rêve compte aussi parmi ses éléments des sensations venues des surfaces ou des points de rapport, soit internes, soit externes, Nous n’entrerons pas dans le détail des sensations intérieures auxquelles peuvent donner lieu, soit les diverses attitude s prises durant le sommeil, soit et surtout l’état propre des principaux viscères, l’estomac, le cœur, le poumon. A peine signalerons-nous , à cet égard , un ou deux faits qui ont pu être observés par chacun de nous et qui mettront sur la voie de faits du même genre. Qui ne sait ce que fournirent de matériaux aux rêves érotiques les impressions internes nées des organes reproducteurs ? Qui n’a pas éprouvé par soi-même pour quelle part entrent dans les péripéties de quelques rêves certains besoins bien plus grossiers et bien plus animaux ? Quant aux sens extérieurs, rarement sont-ils tous ou complètement endormis. Il y a, par exemple, des dormeurs qui répondent d’une manière bien singulièrement précise aux questions qui leur sont adressées, surtout quand elles leur viennent de voix qu’ils connaissent. Aussi, dans combien de circonstances, surtout vers la fin du sommeil, des bruits, des paroles sans parler de l’action de la lumière, ne se mêlent-ils pas aux autres conditions de la vie intellectuelle, pour modifier le rêve ou en faire naître un nouveau ? Dans [p. 716] ces cas divers et dans une foule de cas analogues , le moi subit ou emploie ces éléments externes du rêve, comme il en subit ou emploie les éléments internes, les mêlant les uns aux autres, mais les mêlant surtout à un ordre de matériaux dont il nous reste à parler.

Ce qui constitue plus particulièrement le rêve, ou plutôt ce qui lui donne son caractère le plus essentiel et en apparence le plus extraordinaire, ce sont des sensations fausses relatives aux sens externes, œuvre de l’imagination qui veille, quand l’attention, la réflexion, la conscience sont à moitié, mais ne sont qu’à moitié endormies. Il n’est personne qui n’ait étudié ou pu étudier sur soi-même ces fausses sensations du sommeil, et qui ne sache combien quelquefois elles sont vives, nettes, bien ordonnées, et en apparence aussi réelles que les sensations de la veille la plus active.

Les deux espèces de sensations dont la reproduction spontanée est la plus rare dans les rêves, sont celles du goût et de l’odorat, bien qu’il ne manque pas d’exemples de rêves où l’on se soit assis à une table chargée de mets savoureux, où l’on se soit promené dans des jardins embaumés du parfum des fleurs. Cette rareté des sensations du goût et de l’odorat dans les rêves découle, comme l’a fait remarquer Maine de Biran, de la nature essentiellement affective de ces sensations, qui s’oppose, dans la vie éveillée, à leur reproduction, surtout volontaire. Nous ajouterons qu’elle est en rapport avec leur degré d’importance dans cette vie. Elles ne lui fournissent en effet que des éléments intermittents, et leur absence complète ne s’y ferait que très-peu sentir. Il y a des hommes de l’intelligence la plus entière et la plus élevée complétement privés, dès leur naissance, de l’un ou de l’autre de ces deux moyens de relation avec la nature extérieure, et même de tous les deux à la fois.

Les trois espèces de sensations qui contribuent plus particulièrement à la lucidité fantastique des rêves, comme elles contribuent à la lucidité réelle de l’état de veille, sont donc les sensations du toucher, de l’ouïe et de la vue.

La fausse sensation du toucher entre pour une part considérable dans les scènes imaginaires des rêves. Elle y prend tontes les formes, s’y reproduit dans tous les détails qu’elle affecte dans les scènes de la vie réelle. On touche, on est touché, on frappe, on est frappé, on marche, on court, on nage, on se précipite, absolument comme on le ferait dans l’état de veille ; et il y a dans les rêves telle sensation du tact général, celle, par exemple, de la forme du cauchemar appelée incube, qui ressemble si horriblement à la réalité, que lorsque sa violence a fait cesser le sommeil, on est encore longtemps tenté de croire qu’on ne rêvait pas.

Mais les deux espèces de sensations qui prennent la plus grande part, la part la plus essentielle aux drames fantastiques des rêves, et leur donnent, on peut le dire, la vie, l’espace, la lumière, ce sont celles qui remplissent le même office dans les drames réels de l’état de veille : ce sont les sensations de l’ouïe de la vue. Dans les rêves, dans certains rêves au moins, on entend aussi distinctement que dans l’état de veille les mélodies les plus suivies, les accords les plus complexes et les plus variés. On y perçoit des paroles auxquelles on [p. 717] répond quelquefois en réalité, mais auxquelles le plus souvent on ne répond que mentalement, en se figurant y avoir répondu à voix haute.

Plus encore que les perceptions de l’ouïe, les perceptions de la vue ont parfois dans les rêves un degré de force, de clarté, une harmonie, une suite, qui les assimile pour le songeur aux plus vives perceptions visuelles de l’état de veille. Il en résulte pour lui des scènes d’une lucidité et d’une vraisemblance inouïes, des scènes dont à son réveil il a beaucoup de peine à reconnaître sur-le-champ la fausseté.

Souvent, le plus souvent peut-être, ces fausses sensations, ou les idées qu’elles représentent, semblent, indépendamment de l’incohérence de leur association, n’avoir aucun rapport avec les idées même sensibles qu’on a eues tout récemment étant éveillé. Elles surviennent alors, soit par le fait d’une filiation automatique qui a suivi de nombreux détours, et dont elles sont le seul résultat perçu, soit par une sorte d’ébranlement soudain qui les a fait sortir à la fois des profondeurs de l’organisation et des replis les plus secrets de la mémoire. N’en est-il pas, du reste, ainsi dans le cours ordinaire de la vie ? n’y sent-on pas de temps à autre s’élever des mêmes abîmes des idées depuis bien longtemps oubliées, et que rien actuellement ne provoque, sortes de spectres que l’organisme nerveux envoie à la volonté comme pour lui rappeler que sa souveraineté n’est pas absolue, et qu’elle est tenue de compter avec lui ?

Toutefois, dans une foule de rêves, les fausses sensations ont la relation la plus manifeste avec les pensées actuelles de l’état de veille. Tantôt elles ne sont que la représentation plus ou moins incohérente d’idées qui sont survenues peu de jours avant la nuit du songe ou celui même qui a précédé ; d’autres fois elles traduisent des préoccupations qu’on porte depuis des années avec soi, comme une grande crainte, un grand désir, un grand remords. Dans les deux cas, il peut arriver que, plusieurs nuits de suite, elles reproduisent la même scène. L’observation psychologique offre de nombreux exemples de cette répétition nocturne d’une même transformation des idées.

Jusqu’ici le dormeur, le rêveur demeurait couché, c’est-à-dire dans un état de torpeur des mouvements équivalant, pour ses relations avec le monde extérieur, à leur abolition complète ; maintenant la scène va changer, et nous allons assister à un spectacle plus extraordinaire, avoir affaire à un degré supérieur de l’activité de la pensée dans le sommeil. Le dormeur, le rêveur va se lever ; il va marcher, se livrer avec une énergie, quelquefois même avec une violence extrême, à l’exercice de tous les mouvements volontaires de l’état de veille. Le rêve, loin d’en être affaibli, n’en sera que plus vif et plus actif, ou plutôt c’est sa vivacité et son activité mêmes qui donneront lieu à ces mouvements, en provoquant les déterminations d’où ils résultent. Tel est, en effet, le caractère des rêves du somnambulisme. En même temps que la mémoire retrace au somnambule, dans toute leur force et leur enchaînement, ses préoccupations, ses affections, ses idées, l’imagination lui représente avec une clarté non moins vive les objets avec lesquels il est le plus familier, dans des rapports qui lui sont parfaitement connus et qu’il a pu vérifier avant son sommeil. C’est [p. 718] ce qui explique, mais n’explique qu’en partie, la précision el le succès des mouvements qu’il exécute pour se mettre en relation avec ces objets, les rechercher, les saisir, souvent aussi les éviter.

Il ne faut pas croire, en effet, que chez le somnambule l’exercice de la sensibilité ne donne lieu qu’il des perceptions fausses, et que ses sens restent hermétiquement fermés à toute action du monde extérieur. Cela n’a pas plus lieu complétement chez lui que chez le songeur ordinaire.

Que les yeux restent à demi voilés par les paupières, ou bien que, largement découverts, ils aient ce regard fixe et profond qui semble plutôt se réfléchir vers l’organe de la fantaisie que se diriger vers les objets extérieurs, il est hors de doute que dans l’un ni l’autre cas le somnambule, parmi les impressions de ces objets sur la rétine, perçoit au moins celles qui sont en harmonie avec ses fausses perceptions visuelles. L’occlusion absolue des paupières n’empêcherait pas complétement ce résultat, une action plus énergique et plus exclusive de la partie cérébrale du sens donnant au somnambule la faculté de recevoir des impressions lumineuses auxquelles il serait insensible dans l’état de veille.

Mais il y a un sens qui est évidemment éveillé et des plus éveillés chez le somnambule, au moins dans ce qui est relatif à ses fausses sensations : c’est le sens du toucher. C’est ce sens qui lui vient en aide dans ses promenades périlleuses sur les toits, au bord des fleuves, promenades qu’il ne tente du reste que dans des lieux qu’il connaît, et pour lesquelles il a besoin d’être entièrement abandonné à la direction des fantômes de son imagination, ou plutôt de sa mémoire. C’est ce sens surtout dont l’action surexcitée lui donne les moyens d’exécuter d’autres actes plus merveilleux encore ; d’écrire, avec une correction extrême, de la prose, des vers, de la musique ; de distinguer et de choisir, parmi les objets les plus ténus, ceux qu’il destine aux ouvrages les plus délicats : actes complexes, difficiles, qui nécessiteraient, dans l’état de veille, l’exercice le plus attentif du sens de la vue.

II est un dernier caractère du somnambulisme, celui qu’on a donné comme son caractère essentiel, et qui, s’il était absolu, s’opposerait à ce que personne ne pu observer cet état de l’esprit sur soi-même, de sorte que la psychologie n’en pourrait être faite que par induction. Ce caractère, c’est l’absence de tout souvenir des scènes, moitié fantastique, moitié réelles, qui le constituent ; une séparation telle entre le moi du rêve et le moi de la veille, que le premier se souviendrait du dernier sans que celui-ci put se rappeler l’autre.

C’est cet oubli au réveil des songes du somnambulisme qui a surtout porté Maine de Biran à admettre deux moi réellement distincts et de nature opposée. Mais d’abord ce phénomène est loin d’être aussi absolu que le croyait l’illustre métaphysicien et que le prétendent les auteurs mêmes qui se sont le plus occupés de ce point d’anthropologie. Il existe des histoires avérées somnambules qui conservaient quelque souvenir des actes et des idées de leur sommeil : une observation de ce genre a notamment pu être faite par un philosophe (Gassendi) sur son valet. Ensuite, celle amnésie des rêves du somnambulisme, dans le cas même où elle serait sans exceptions, ne leur serait point particulière. [p. 719] Nous avons déjà fait remarquer que, dans l’état de veille le plus régulier, il y a une foule de perceptions qui, du jour au lendemain, et même du matin au soir, s’effacent totalement de la mémoire. Nous avons ajouté qu’il se passe quelque chose de semblable dans le délire de certaines maladies aiguës. Nous avons dit enfin que l’oubli au réveil est incontestable dans une foule de rêves ; et, s’il est vrai qu’on ne dorme jamais sans rêver, cet oubli ne serait peut-être pas plus fréquent dans les songes du somnambulisme que dans ceux du sommeil ordinaire.

Nous croyons devoir terminer ici ce que nous avions à dire du sommeil, des rêves et du somnambulisme. Ce n’est pas que ce mot de somnambulisme ne nous rappelle qu’on a rattaché à l’état de l’âme qu’il représente un autre état désigné sous les noms divers de somnambulisme artificiel, de magnétisme animal, de sommeil, de lucidité magnétique ; mais nous savons aussi que cet état prétendu de l’âme, ou plutôt du corps et de ses organes ; n’a pu parvenir encore à se faire prendre au sérieux par la science, et à sortir des voies et des mains du charlatanisme et du mensonge. Nous nous bornerons donc à poser à ce sujet un point d’interrogation, et ce sera encore beaucoup faire. Ce point d’interrogation, nous le préparerons et le formulerons ainsi qu’il suit.

Lorsqu’on recherche avec attention les prétendus faits du somnambulisme magnétique, on arrive promptement à la double conclusion que voici. Premièrement, ces faits sont tout au moins mêlés à des supercheries et a des échecs sans nombre, avoués par les magnétiseurs eux-mêmes, par ceux au moins qui sont de bonne foi. En second lieu, ils peuvent, en les supposant avérés, rentrer tous dans la catégorie et tomber sous les explications des faits physiologiques et psychologiques ordinaires ; tous, excepté deux, qui sont véritablement d’un ordre surnaturel : 1° voir ou plutôt percevoir les objets à travers les corps les plus grossièrement opaques ; 2° exercer le même pouvoir à des distances où peut seul atteindre l’œil de Dieu.

C’est ici que se place notre point d’interrogation.

A-t-on prouvé, prouvera-t-on qu’il existe un état de l’âme dans lequel on puisse lire le mot abracadabra, par exemple, à travers l’enveloppe de fer d’une bombe, ou, comme le disait il y a bien longtemps Aristote voir à quelque mille lieues, ce qui se passe aux Colonnes d’Hercule ou sur les rives du Borysthène ?

Bibliographie :

Aristote, du Sommeil et de la veille ; des Songes ; de la Divination par le sommeil.

Gassendi, Syntagma philosophicum, 2e partie, liv. VIII.

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F. L.

 

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