Etudes du rêve. Par le Dr Alix. 1889.

ALIXREVE0001Dr Alix. Étude du rêve.] in « Mémoires de l’Académie des Sciences, Inscriptions et Belles-Lettres de Toulouse », (Toulouse), neuvième série, tome I, 1889, p. 283-326. 

Nous n’avons trouvé aucun matériaux biographique ou bibliographique sur ce médecin. On sait simplement que Freud dans la Sceinec des Rêves le site et emprunte plusieurs hypothèses à cet article.

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Nous avons gardé l’orthographe, la syntaxe et la grammaire de l’original, mais avons corrigé quelques fautes de typographie.
– Par commodité nous avons renvoyé la note de bas de page en fin d’article. – Les images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection privée sous © histoiredelafolie.fr

 

[p. 283]

ÉTUDE DU RÊVE

PAR M. LE Dr ALIX (1),

A quoi bon parler du rêve, pensera le lecteur ; cette question n’est-elle pas épuisée ? Il n’est plus même permis de glaner après tant de philosophes, physiologistes, médecins, aliénistes, qui depuis Aristote ont traité ce sujet.

S’il n’était pas permis de revenir sur un thème sur lequel les écrivains antérieurs se sont exercés, les contemporains seraient condamnés à ne pas écrire. Le proverbe « « il n’y a rien de nouveau sous le soleil » est fort ancien. Piron se plaignait que les poètes, ses devanciers, l’avaient dérobé. II n’en a pas moins écrit la Métromanie.

Mais il n’est pas besoin d’excuses. Quand on est hanté par une question, elle ne semble jamais assez étudiée ; on y revient sans cesse ; on espère trouver, sinon du nouveau, du moins présenter des vérités connues sous des aspects inédits, ou que l’on croit inédits, c’est tout un.

Je m’occuperai surtout des manifestations des songes, laissant les théories de côté ; je ne parlerai que des phénomènes pouvant se rapporter aux transformations du rêve ou les aider.

Mon but est surtout de démontrer par des faits que pendant le sommeil et pendant la veille les mêmes lois physiologiques président au développement de nos pensées, de [p. 284] nos déductions intellectuelles. L’état mental d’un dormeur, ayant des organes cérébraux sains, est identique à l’état mental de l’homme vaquant à ses occupations.

La meilleure définition du rêve est celle du Dictionnaire de Littré ; elle s’applique également bien à certaines conditions de la veille et du sommeil, par suite elle convient parfaitement à mon étude : C’est la combinaison incoloniaire d’images et d’idées souvent confuses qui se présentent à l’esprit pendant le sommeil.

Le fait de rêver est général. Cette faculté ne s’arrête pas à l’humanité, les animaux, surtout les animaux domestiques, la possèdent.

Tous les auteurs sont assez d’accord pour admettre qu’il n’y a rien d’anormal, rien de spécial dans l’apparition d’un rêve et dans l’état mental d’un rêveur ; rien qui fasse penser à confondre les conceptions nocturnes avec les troubles plus ou moins profonds de l’intelligence, seulement ils n’en ont pas donné, ce me semble, des démonstrations suffisantes. Pour arriver de suite à un rapprochement évident entre les associations inconscientes du rêve et les opérations conscientes de la veille, je prendrai un exemple servant de trait d’union entre ces deux manifestations idéales :

Autrefois, j’ai vu une gravure : c’est, je crois, dans les œuvres de Béranger, illustrées par Granville. Elle représente un vieux soldat assis devant un feu brillant qu’il tisonne avec ardeur ; dans son réduit solitaire, il n’entend pas les bruits du monde ; il s’absorbe dans les souvenirs de sa vie accidentée ; les images passent et brillent devant ses yeux aussi vives, aussi nombreuses que les étincelles du foyer, aussi changeantes, aussi rapidement évanouies. Sur sa physionomie se lisent les impressions ressenties, les joies évoquées, les tristesses entrevues. Que fait cet homme ? Le langage ordinaire le dit : il rêve ! Oui, c’est bien cela, il rêve, car ses souvenirs affluent sans suite, sans ordre, sans qu’il puisse dire comment ils se présentent, sans qu’au sortir de son rêve il puisse indiquer comment ils se sont succédés. [p. 285]

Voilà donc un cerveau à l’état de veille qui fonctionne selon la définition du rêve.

Si, cédant aux douces influences de la chaleur, le vieux soldat ferme les yeux et s’endort en poursuivant ses songes, rien n’est changé dans l’état cérébral ; c’est absolument la même succession d’idées qui se présentent sans être appelées. Dans les deux situations, la conscience a disparu, la volonté est absente. Les paupières se sont fermées, et l’on a, au lieu du songeur éveillé, le rêveur endormi.

L’identité entre l’état de veille et l’état de sommeil est donc absolument évidente. Cette démonstration nous permet d’éloigner tout d’abord la possibilité d’admettre un état spécial, une cause particulière, surtout surnaturelle à la formation des rêves.

Comme complément à ce tableau, représentons-nous une personne qui se couche après une journée plus ou moins bien remplie, pendant laquelle, si elle n’a rien fait par elle même, au moins a vu, entendu ou lu quelque chose qui a fixé son attention. Quand elle est bien enveloppée dans ses couvertures, instinctivement elle se remémore les faits dont elle a eu connaissance ou qui ont pu intéresser sa personnalité.

Elle fait spontanément dans cette récapitulation, que l’on peut appeler un examen de conscience, un monologue ; car on ne peut avoir une pensée sans qu’elle soit exprimée par la parole muette ou parlée. Ce monologue, commencé avec intelligence, se continue inconsciemment dans le sommeil, absolument comme nous avons vu les souvenirs du vieux soldat évoqués pendant la veille se perpétuer dans la somnolence agréable qu’il savoure dans son fauteuil.

Le monologue de la personne couchée est le point de départ, le début de tous les rêves; tous les auteurs sont d’accord sur ce point.

Le rêve est commencé, le sommeil se prolonge, les heures succèdent aux heures, les idées se développent sans fin, alimentées par certaines facultés cérébrales qui conservent leur activité. [p. 286]

On pourrait formuler d’une autre manière cette présomption et dire : pendant le sommeil, le rêve se continue sans trève jusqu’au matin. Mais cette assertion n’a pas de preuves absolues, quoique certaines personnes soient toujours trouvées en acte de rêver à quelque moment de la nuit qu’on les réveille. Le philosophe Jouffroy était de ce nombre. Ces personnes ne peuvent s’assoupir, même sur une chaise, sans songer. Dans ces circonstances, le rêve, si court qu’il soit, présente une incroyable ampleur de développement tant est grande l’activité cérébrale du rêveur.

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Mais pour rêver, il faut que le cerveau fonctionne d’une certaine façon, et comme c’est pendant le sommeil seulement que l’on constate cette manifestation, presque tous les auteurs avant d’en parler traitent du sommeil physiologique et de l’anormal.

De nombreuses explications ont été données au sujet de la cause déterminante du sommeil, de sa physiologie. Beaucoup de théories ont eu de savants défenseurs, presque toutes appuyées sur des expériences dites probantes. Cependant, il est encore aujourd’hui permis d’hésiter et de n’en admettre exclusivement aucune.

C’est d’abord Haller et Cabanis qui regardent l’hyperhémie du cerveau comme la cause du sommeil. Puis surgit l’opinion absolument contraire : le cerveau du dormeur est anémié, comme semblent le démontrer des observations bien conduites. Parmi les partisans de cette théorie, on compte Claude Bernard.

Pour Preyer, le sommeil serait dû à des substances chimiques ponogènes qui s’accumulant dans le cerveau le fatiguent ; le sommeil est proportionnel à la durée d’élimination de ces substances.

Nous pourrions citer encore d’autres opinions. M. Brown­Séquart n’admet aucune de ces explications. Pour lui, le sommeil est dû à l’inhibition du cerveau. Il est possible que cette opinion du célèbre physiologiste soit la bonne ; je ne [P. 287] la discuterai pas, car ne voulant m’occuper exclusivement que d’une des manifestations du sommeil, le rêve, je n’ai, à la rigueur, nul besoin de m’occuper de la physiologie du cerveau, me bornant à faire remarquer que le cerveau du rêveur travaille et doit dépenser.

Le point important est celui-ci : la volonté pendant le sommeil ne préside plus aux actes cérébraux.

Les facultés intellectuelles sont sinon anéanties, du moins atténuées. Les fonctions cérébrales comme les fonctions musculaires subissent impérieusement la loi du repos, qui leur est imposée pour réparer les pertes éprouvées pendant le travail du jour. Le centre le plus actif, le centre de la personnalité humaine, de la volonté, est surtout soumis à cette obligation.

D’autres départements cérébraux moins fatigués peuvent continuer à fonctionner. Ainsi, la mémoire est une des facultés qui prolonge le plus facilement son activité. Les facultés libres de surveillance exécutent sans contrôle leurs manœuvres particulières : cette absence de la volonté est la raison de l’incohérence des rêves. Toutefois, il ne faut pas croire que si les images semblent se succéder, s’entremêler sans liaisons apparentes, elles ne flottent pas absolument au hasard, elles obéissent à certaines lois contractées par l’habitude, à des rapports de similitude et de contraste, ou d’association antérieure. La nuit, nous n’en avons pas conscience.

Pendant le sommeil, les idées glissent avec une extrême rapidité, et les moindres impressions externes les modifient avec la plus grande facilité.

Pour bien comprendre ces conditions, il suffit de présenter d’abord au lecteur le tableau de ce qui se passe dans la vie réelle, non seulement quand une personne se livre à un monologue, qui s’il est prolongé suit des méandres infinis et subit bien des transformations en son cours, mais aussi une conversation engagée entre plusieurs personnages.

Peu importe, au début, le motif du débat ; on cause, on parlote, on attaque les sujets les plus divers sans que les transitions soient ménagées, amenées logiquement : il suffit [p. 288] d’une interjection lancée, d’un à-propos, d’un bruit extérieur, d’un incident quelconque. Quand les interlocuteurs se quittent, il leur serait souvent impossible de répondre à cette simple question : De quoi avez-vous parlé ?

Cette comparaison donne une idée exacte de la manière dont le rêve se produit.

Le dormeur, poursuivant son monologue, est surpris par une phrase incidente qui dévie la ligne de ses pensées, puis survient une impression interne ou externe qui change encore la direction seconde. Par cette succession de modifications inconscientes, forcées, on arrive très loin du point de départ où rien ne rappelle les idées du commencement.

Aussi, il est très naturel qu’un rêve commencé dans la joie finisse dans la douleur ; heureusement que la réciproque est vraie. Ce contraste entre les deux extrêmes du rêve est peut-être la règle ordinaire de son évolution Les idées se sont succédé avec une déduction particulière qui paraît incohérente, si l’on compare les instants éloignés, qui serait réellement logiques si l’on pouvait suivre dans les détails les motifs de changement de direction.

C’est quand on a perdu la notion des intermédiaires que l’on s’écrie à son réveil : J’ai fait un rêve bizarre ! Certes, oui, il est bizarre, quand on veut accoler l’idée de la fin à celle du début, ou toute autre idée qui n’est pas la conséquence de la précédente. En concluant ainsi, on fait quelque chose d’analogue au jeu du coq-à-l’âne, où l’on associe la réponse de l’un à la demande d’une autre personne.

Une des vérités les plus incontestables qui ressortent de cette étude, c’est l’importance des impressions internes ou externes, des sensations plus ou moins bien perçues et interprétées sur l’évolution du rêve. Un bruit, un chant, une odeur, un simple chatouillement, une fausse position, une douleur, feront naître dans l’esprit de l’homme endormi des illusions sans cesse modifiées, qui, dans leur mobilité, se conformeront à l’état mental du rêveur, la même impression pouvant donner lieu à des manifestations très variables selon les individus. [p. 289]

N’en est-il pas de même dans l’état normal ? Dans une réunion, par exemple, la même excitation, le même tableau feront naître dans l’esprit de tous les spectateurs des appréciations contradictoires.

C’est la grande puissance des modificateurs externes qui a fait penser à plusieurs auteurs, à Buffon par exemple, que le rêve était le résultat des sensations. Ce qui n’est pas absolument vrai, car les sentiments, comme l’on peut s’en assurer chaque jour, sont une des raisons positives des songes. Toutefois, cette distinction est au fond plus spécieuse que vraie, puisqu’en dernière analyse les sentiments proviennent des instincts, des sensations internes.

Dans cet ordre d’idées, on peut affirmer que les rêves inspirés par les sentiments, les souvenirs du cœur sont toujours agréables, gais, ou tout au moins se renferment dans les limites d’une mélancolie douce et tendre. Si quelques sensations agréables, une odeur préférée, un air de musique viennent impressionner l’esprit du dormeur, il entre alors dans ces songes enchanteurs dont les paysages, semblables aux jardins d’Armide, sont créés pour ses plaisirs. Alors, couché à la manière olympienne sur un nuage, ou simplement monté sur le bâton des sorcières, il s’élance clans les airs en triomphateur.

Malheureusement, on n’est pas maître de choisir. On subit les rêves comme on subit les idées qui, pendant la veille, viennent nous assaillir sans être appelées, tandis que vous les cherchez en vain lorsque vous en avez besoin, l’homme n’étant, en réalité, pas plus maître de ses idées que de ses rêves.

Nous sommes donc fixés sur l’inconscience et l’incohérence des rêves, et sur leur peu d’importance, puisque l’on constate très fréquemment ce fait dans l’état de veille, lorsque l’attention n’est pas soutenue.

Ce qui étonne toujours, c’est l’incroyable rapidité avec laquelle les conceptions se suivent, et ce qui est plus surprenant encore, c’est, malgré cette vitesse, la netteté des tableaux, la beauté des paysages, la puissance du coloris, I’instantanéité [p. 290] des apparitions. C’est en un seul bloc que toute une perspective compliquée se présente, et immédiatement on juge l’ensemble, on le comprend. Entre chaque décor, il n’y a ni attente ni transition. Au théâtre, on fait moins bien et moins vite. Comment expliquer cette spontanéité des perspectives et leur rapide compréhension ? La difficulté paraît assez grande. Cherchons.

Supposons que le rêveur se croit revenu de voyage. Il recommence, en les arrangeant à sa guise, les courses qu’il a faites, admire les sites qu’il a visités, chaque tableau apparaît avec les impressions qui sont indissolublement liées à sa présence, ou plutôt chaque idée se présente toujours, escortée du paysage dans lequel elle a pris naissance. Il ya association complète entre les paysages et les impressions laissées dans la mémoire.

Aussi, la richesse, le pittoresque des rêves seront d’autant plus grands que le dormeur aura une instruction plus complète, aura plus voyagé, en un mot, que sa mémoire sera mieux meublée. L’esprit, facile aux projets changeants, créera pendant la veille de nombreux matériaux pour les songes futurs.

Et par parenthèse, notons que le sujet le plus utile aux séances d’hypnotisme est celui qui aura l’instruction la plus variée, qui sait le mieux son histoire, sa géographie, qui a beaucoup lu et vu.

Dans ces conditions, l’hypnotiseur trouve dans le cerveau du sujet des cases assez bien remplies pour avoir la presque certitude que les réponses seront appropriées aux questions.

C’est à propos de cette richesse d’imagination, de cette variété d’aperçus que l’on a pu se demander quelle est la faculté mentale qui permet de donner aux rêves d’aussi grands développements.

Une seule faculté peut expliquer ces phénomènes : c’est la mémoire. Elle seule fait apparaître en même temps l’idée et les motifs qui l’ont fait naitre et qui lui sont indissolublement associés.

En réalité, la mémoire doit être la principale fonction intellectuelle [p. 291] qui préside aux conceptions inconscientes de la nuit.

Pour bien comprendre cette prépondérance de la mémoire, rappelons quelques propositions secondaires d’une évidence absolue.

La personne qui rêve se croit dans un monde faux pour tous, vrai pour elle : elle voit, elle entend, elle touche des choses contingentes ; pour elle, tout se passe au présent. Le rêveur acteur ne s’occupe que de l’instant actuel ; il ne parle pas du passé, jamais n’en visage l’avenir ; tout au plus, le projet d’un voyage. Mais s’il part, il n’arrive jamais, le rêve ayant changé en route. Généralement, c’est à l’arrivée qu’il parle de ses pérégrinations idéales.

En réalité, ce sont toujours des actes passés, des impressions reçues antérieurement, qui constituent les éléments du rêve. Pour le rêveur, les notions du temps et de l’espace sont absolument perdues.

Si au réveil on cherche à se rappeler les visions nocturnes, si l’on ne peut se remémorer l’ensemble, on retient au moins quelques parties, et l’on s’aperçoit alors que les paysages que l’on rencontre, les souvenirs rappelés sont confondus, mélangés. Il y a adaptation de ces réminiscences à des lieux, à des temps différents ; bien que toutes elles aient un fond de vérité, il y a amalgame. Mais ces paysages ont été vus, ces souvenirs vécus, et quoi qu’on fasse en analysant les éléments d’un rêve, on ne peut constater autre chose que des souvenirs: on ne rêve qu’aux faits accomplis.

Les incidents les plus récents, ceux du jour, peuvent être rappelés s’ils ont vivement impressionné le rêveur; mais cela est assez rare et n’a lieu qu’au début du rêve. Les plus beaux, les plus émouvants des songes sont ceux qui sont inspirés par les plus lointains souvenirs, le temps de l’enfance, de la jeunesse, de ces époques où tout est beau.

A cette incontestable vérité générale, on peut trouver des exceptions. Dans la vie réelle, le cerveau ne pouvant contenir qu’un certain nombre d’idées, élimine les acquisitions anciennes pour les remplacer par de plus récentes. Le même phénomène se produit pour les rêves. Ainsi les conceptions [p. 292] inspirées par les plus lointains et chers souvenirs, quelques vives qu’elles aient été, finissent par diminuer d’intensité et s’éteindre, remplacées par d’autres, suscitées par des événements moins éloignés.

Ainsi, après avoir longtemps rêvé de son enfance ou de sa jeunesse, on néglige ces époques pour penser aux années plus rapprochées. C’est une question d’âge et de répétition du même acte. Les idées inscrites sur les circonvolutions cérébrales sont semblables aux dessins des plaques daguerriennes : elles s’usent après un trop long usage, deviennent illisibles, inutiles.

Si les rêves ne sont alimentés que par les événements passés, il en résulte que cette vérité renverse la croyance à la prescience, ù la divination de l’avenir par les songes.

C’est parce que l’on a cru à la dualité de l’homme, composé d’un corps et d’une âme immatérielle, unis, non confondus, que sont nées toutes les superstitions à propos des manifestations du sommeil naturel ou du sommeil hypnotique.

Dès que l’âme est indépendante, elle est d’autant plus libre que son enveloppe est moins active. Pendant le repos du corps elle se dégage, visite les mondes invisibles ; non seulement elle connait alors mieux le présent, mais aussi l’avenir.

C’est ainsi que se trouve justifiée la divination par les songes et les mystères de la double vue.

Faut-il réfuter des erreurs aussi complètes, aussi manifestes, une essence immatérielle qui voit sans organes !

Quant au pouvoir de la seconde vue des somnambules, sorcières, devineresses, etc., on se demande vraiment comment il se peut faire que des personnes sérieuses, instruites, croient à de pareilles insanités. On a vu des savants illustres cloués de cette faiblesse enfantine. Quand il s’agit de crédulités, on trouve toujours des oreilles pour les admettre, et les personnes sensées qui se mêlent au troupeau des naïfs se laissent aller à une sorte de contagion intellectuelle qui fait qu’elles oublient les plus simples notions de physique et de bon sens. [p. 293]

Pour voir un objet, il faut deux conditions : des yeux qui regardent, un objet éclairé qui renvoie les rayons lumineux qui le frappent. Un somnambule, quelle que soit l’acuité de sa vision, ne peut recevoir des rayons lumineux d’un objet qui n’est pas éclairé. Par conséquent, il ne pourra jamais décrire les lésions d’un organe interne malade, pas plus qu’il ne lira une pensée clans une boîte crânienne.

Cette réflexion trop simple ne diminuera pas le nombre des croyants, et les voyants feront toujours de bonnes recettes.

J’ai entendu affirmer par une personne notable que chaque fois qu’un événement se passait dans sa famille éloignée de lui il en avait la prescience par ses rêves ; et son affirmation ne permettait aucune observation. D’où vient la persistance de cette opinion erronée, c’est que, lorsqu’il s’agit de l’interprétation d’un songe, le moindre souci est de l’analyser. On le prend dans son ensemble avec l’idée que l’on s’est faite d’avance. C’est ainsi qu’autrefois on interprétait les oracles. Il y a tant de choses dans un rêve qu’il est très facile d’y trouver ce que l’on désire.

Il est si naturel de penser à sa patrie, à sa famille, quand on est loin du pays natal. Combien de fois n’y a-t-on pas songé sans l’enregistrer. Un jour, de mauvaises nouvelles arrivent et l’on s’écrie : Je l’avais bien prévu, j’ai rêvé hier de ces chers parents. On dit hier, sans en être sûr ; bien certainement hier peut vouloir dire un temps quelconque. Quand même ce serait vrai, cela ne préjugerait de rien ; cela démontrerait une fois de plus que l’on ne rêve que des personnes et des choses qui intéressent. Dans ce cas particulier, il y a non pas prescience, mais encore et seulement souvenir.

Si j’avais encore besoin de preuves à l’appui de mon opinion, qui laisse à la mémoire la responsabilité des rêves, je pourrais ajouter la définition de cette faculté donnée par James Sully : « La mémoire est une résurrection du passé enseveli ; à mesure que nous fixons sur lui notre regard rétrospectif, il paraît renaitre à la vie ; des formes surgissant [p. 294] dans notre esprit qui, nous en sommes certains, doi­ vent représenter des choses qui ne sont plus ».

Ne pourrait-on pas appliquer au rêve cette définition ?

Odilon Redon.

Odilon Redon.

L’imagination si souvent invoquée peut avoir sa part dans les rêves ; mais bien peu importante, on ne doit pas l’éliminer, pas plus que les autres facultés cérébrales, pas plus que les sentiments humains. Et, si j’insiste sur cette affirmation que la mémoire est le principal facteur du rêve, c’est pour faire partager ma conviction, mais ce n’est pas pour le parti pris d’en éliminer les autres causes plus ou moins fondées et évidentes.

Peut-être je donnerai plus de clarté à ma pensée en disant : l’influence de la mémoire est prépondérante, parce qu’un rêve ne repose que sur un sujet passé, c’est-à-dire rappelé par elle. Les déviations apportées aux rêves par les sensations n’obéissent pas à cette loi ; elles sont le résultat instantané des illusions produites par de fausses interprétations.

La mémoire prépare la scène, lève la toile, et le rêveur, seul acteur qui remplit tous les rôles, se livre alors à ses inspirations, qui sont toutes l’expression des sentiments, des pensées, des passions qui l’animent en ce moment même. En sorte que le rêve est en réalité la mise en action sur un thème ancien des passions actuelles,

Ce qui a fait admettre que l’imagination joue un rôle, c’est que l’on confond souvent sous une même dénomination des souvenirs nocturnes appartenant à des phases différentes.

Supposons un auteur éveillé dans son lit, occupé d’une œuvre dont il prépare les matériaux. Il peut même composer un chapitre de son roman. L’imagination alors préside aux déductions littéraires ; mais la somnolence vient, qui rend les idées confuses, puis enfin le sommeil.

Alors les facultés intellectuelles sont assoupies, la volonté absente. Certaines parties du cerveau continuent à fonctionner, c’est alors que le rêve commence.

Si au réveil on se souvient du travail entrepris et du rêve [p. 295] qui a suivi, on confond le tout et l’on affirme que l’imagination préside aux rêves. Cependant, il y a une distinction profonde à faire entre le commencement et la fin des souvenirs élaborés dans des conditions intellectuelles différentes.

Un autre motif d’éliminer l’imagination de la perpétration du rêve, c’est que, quelque vive et puissante que soit cette faculté, il ne lui est guère possible d’arriver à cette spontanéité de présentation des événements et des tableaux qui s’accumulent dans les songes ; tandis qu’avec la mémoire on a une explication plus satisfaisante. Celle-ci n’a pas à créer, mais simplement à ouvrir ses registres, exposer ses richesses, laisser lire ses inscriptions. C’est ainsi que l’on a l’explication d’une action toujours au présent.

Si l’imagination avait quelque puissance, il est probable que la confusion des idées serait moins considérable, l’amalgame bizarre des objets perçus moins touffu, les personnages moins vite transfigurés, le rêve mieux ordonné.

Je ne veux pas éliminer le raisonnement des déductions du rêve, mais ce qui persiste de cette précieuse faculté est peu de chose.       .

Si pendant le cours de ses élucubrations le rêveur se croit réellement en puissance d’une grande facilité de déduction, s’il est enchanté de ses combinaisons, et même si pendant un instant de réveil incomplet le dormeur peut partager cette opinion, quant au matin il veut analyser son rêve, il est frappé du peu de valeur des associations nocturnes. Il arrive que parfois, dans le tissu épais des songes, il flotte une lueur indiquant que le raisonnement n’est pas totalement disparu, c’est tout. Ceci ne contredit pas la proposition énoncée plus haut, que les déductions dans le rêve se développent selon les lois gouvernant les déductions dans la vie réelle. Seulement, la faculté raisonnante, inconsciente, ne peut former des syllogismes bien posés.

L’analyse suivante d’un rêve donnera une idée de cette survivance du raisonnement.

Un de vos parents, un fils, un neveu, je suppose, doit passer des examens sérieux, vous vous préoccupez du résultat [p. 296] Le soir vous y pensez, un rêve succède et vous transporte dans la salle des examens, devant la table autour de laquelle se tiennent les juges.

Mais le candidat qui se présente, ce n’est plus votre neveu, c’est vous-même, car, ne l’oublions pas, le rêveur joue tous les rôles, mais préfère le premier ; il semble souffler le leur aux partenaires qu’il se donne. Les juges se trouvent être des camarades plus jeunes que lui.

Quand son tour de répondre arrive, il se présente, mais alors il se passe un phénomène psychologique très curieux. Par suite évidemment d’un raisonnement, le candidat décide que sa position vis-à-vis de ses juges étant toute particulièrc, ils ne doivent pas l’interroger sérieusement. Aussi, l’examen se transforme en une conversation amicale fort gaie, jusqu’au moment où d’autres candidats s’approchent pour avoir connaissance du genre des questions posées.

Changement de scène, l’examen devient immédiatement sérieux et le candidat répond aux demandes d’un juge, son complice. Les réponses sont toujours justes, puisque c’est le candidat qui pose les questions.

Ce rêve, dont l’analyse est longue, est réellement très remarquable ; on y trouve des combinaisons raffinées qui n’existent pas d’ordinaire dans ces conceptions. Elles indiquent évidemment des effets de raisonnement, ce qui démontre que cette faculté maîtresse n’est pas toujours totalement disparue.

Il est admis sans contestation que la volonté et la conscience sont absentes du rêve. Cela résulte même de sa définition ; c’est la vérité même, un rêve conscient, volontaire, n’est plus un rêve, mais une dissertation.

Cependant, parfois on peut constater une certaine attention très faible dans les actes qui se passent la nuit. Et même on peut arriver à constituer, après des efforts sérieux, un état particulier de l’esprit difficile à décrire, une sorte de lueur intellectuelle se mettant comme à l’affut de ce qu’on pense, et vous avertit de vous réveiller à temps pour étudier ce qui peut être intéressant dans les impressions successives. [p. 297] On ne peut mieux comparer cet état qu’à celui d’une personne qui devant partir de grand matin s’est promis de se lever à telle heure et se réveille à point.

Le dormeur, au moyen de cette conscience atténuée, peut se rendre compte de ses rêves ; mais cette curiosité ne vaut pas la peine que l’on se donne, et l’on regrette de l’avoir acquise.

Plus loin, je montrerai comment la volonté peut intervenir dans les songes.

Si l’on veut bien faire abstraction des dérivations imposées aux élucubrations nocturnes, on peut les diviser en deux grandes catégories :

1° Les rêves ayant leur origine dans les sentiments, les habitudes personnelles du dormeur ;

2° Les rêves inspirés par des impressions accidentelles, la vue de certains objets, l’audition de récits intéressants, la lecture d’œuvres ayant fortement agi sur les sens.

Il y a une grande différence dans la confection, et surtout dans la forme littéraire d’un rêve, selon qu’il roule sur un sujet, très connu du dormeur, ou complètement ignoré. Dans le premier cas, le rêveur est à son aise, il se meut facilement, parle, entend et répond aux discours qu’on lui adresse. Mais si le rêve est tourné sur un sujet inconnu, il hésite, il n’y a plus ni discours ni interlocution. Cela se conçoit, puisque le même personnage joue tous les rôles ; dans le premier cas, il sait ce qu’il faut dire ; dans le second, il l’ignore, par conséquent mutisme forcé.

Ce que je dis peut s’appliquer au sujet hypnotisé que l’on interroge. Quelque intelligent qu’il soit, il ne peut répondre aux questions posées, s’il ne les a pas connues antérieurement, ou si on ne les lui suggère. Mais si rien dans sa mémoire ne se rattache à la question, le sujet restera muet, quoi qu’on fasse, ou ne répondra que des sottises. On ne peut faire sortir d’un cerveau que ce qui y a été mis.

Il peut aussi arriver que le rêveur hésite à répondre à des questions posées par lui, à comprendre une phrase dictée [p. 298] par lui. Comment expliquer ce fait ? Tout simplement. N’arrive-t-il pas dans la vie ordinaire à un parleur de s’arrêter indécis, incertain de sa phrase, peu sûr de son vrai sens. Il peut même dire un contresens. Il lui faudra un certain temps pour se reprendre. Il ne faut pas être plus exigeant pour un dormeur que pour un homme en possession de ses facultés. Ce fait, du reste, est très rare.

Autre exemple. Si une personne peu initiée à la science géologique ou à la chirurgie, après avoir lu un article sur les tremblements de terre ou vu une opération chirurgicale, vient à s’endormir en songeant à ces circonstances, ses rêves prendront des proportions énormes et tourneront vite au lugubre ; il se sentira engloutir dans des torrents de lave et de soufre ou subira une terrible opération. C’est l’expression augmentée de ses sentiments ordinaires.

Qu’un géologue ou un chirurgien, vieillis dans leurs études, viennent parfois à rêver des sujets de ce genre, il pourra y avoir dans la forme quelque chose d’extravagant, mais ils ne seront pas effrayés. C’est qu’ils sont accoutumés aux questions en cause, ils en connaissent les conséquences, elles ne troublent plus leur sommeil.

A ce propos, je crois avoir remarqué que, généralement, le rêve engagé, c’est-à-dire se développant après les premières conceptions de la somnolence, ne roulera presque jamais, je n’ose affirmer, sur les occupations du personnage. Ainsi un médecin ne rêvera pas de maladie, un professeur de ses classes, un auteur de littérature, tous ces dormeurs seront inspirés par les inconvénients de leur carrière ; ils rêveront aux déboires que les professions réservent à ceux qui les occupent, aux difficultés, aux inconvénients. Ces rêves correspondent exactement aux préoccupations sérieuses de la lutte pour l’existence.

C’est encore ici la répétition des lamentations que l’on entend chaque jour dans le monde, où personne n’est satisfait de son sort ou de son métier.

Si l’on cherche à analyser, à débrouiller un rêve d’un ignorant sur une question scientifique, il sera impossible [p. 299] d’y arriver, tant il y aura d’incohérences baroques, d’incongruités extravagantes, de lacunes surtout.

Le savant, au contraire, revenant sur ce qu’il a pu rêver, pourra trouver, à travers un fatras de choses inutiles, quelque idée bonne tombée par hasard du cerveau qu’il pourra recueillir et utiliser.

De même pour un romancier, un poète, dont l’esprit est accoutumé à chercher des combinaisons, des associations littéraires, les rêves pourront être riches en rapprochements singuliers ; il pourra se faire qu’au réveil ils puissent transporter dans leurs œuvres un mot heureux, un thème dont le développement sera intéressant.

Les savants, les poètes, retrouvent dans les fouilles de leurs songes les idées dont ils s’étaient occupés. Voilà tout. Ces lueurs intelligentes ne sont pas apportées par des messagers divins, comme .le croyaient les anciens ; la pensée a été mise dans le rêve, parce qu’elle était dans le cerveau ; elle n’y a pas été intercalée par le Saint-Esprit.

Un proverbe dit : « La nuit porte conseil ! » Il est fondé sur des faits vrais ; il est constant que bien des problèmes obscurs le soir sont, au matin, élucidés avec la plus grande facilité ; que des résolutions prises avec colère sont assagies au réveil.

Quoique cette question ne se rapporte qu’indirectement à mon sujet, j’en dirai quelques mots.

L’interprétation acceptée généralement de ce fait est, je crois, sujette à revision. Il est possible de présenter les deux explications suivantes de ce qui se passe pendant la nuit.

1° On se couche vivement préoccupé d’une affaire quelconque qui intéresse. Quand on est au lit, au lieu de dormir, on revient sur cette affaire, on l’étudie sous toutes ses faces, enfin on trouve la solution cherchée. Mais on n’a pas dormi ; l’effet de la nuit, du sommeil, n’a été pour rien dans ce résultat.

Ou bien on s’endort sans penser à rien. Et le matin, au réveil, on reprend les faits de la veille, ils semblent alors faciles à être compris et résolus. [p. 300]

Comment cet effet s’est-il produit ? Tout simplement parce que l’on ne s’est plus occupé de la question.

Quand le cerveau est arrêté par des difficultés sérieuses, après un certain nombre d’efforts, il n’a plus sa lucidité; au lieu de bien voir les choses, il les embrouille de plus en plus. En mettant, le soir, la besogne de côté, on donne à l’esprit le temps de se reposer, de reprendre ses aptitudes ; quand on retourne à son travail au matin, toutes les diffi­cultés ont disparu.

Voilà l’interprétation qu’il faut donner à cette locution : « La nuit porte conseil « ; la nuit procure le repos au cerveau fatigué, il se réveille revivifié.

Quant au rêve, loin d’avoir une action favorable à l’élucidation d’un fait embrouillé, c’est le contraire qui est la vérité. Si par malheur un travailleur rêvait de ses projets, de ses problèmes, de ses travaux, le résultat le plus certain serait une complication de plus à craindre aux difficultés réelles.

Il est facile de faire cette expérience : se poser un problème en s’endormant et voir ce qu’il devient après un rêve.

Un fait d’une expérience vulgaire confirme mon explication. Si vous trouvez une faute dans une addition que vous avez hâte de terminer, de quelque manière que vous vous y preniez vous ne parviendrez pas à la corriger. Le plus sûr moyen d’en finir, c’est de faire un tour de promenade; en revenant, la faute saute aux yeux.

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L’utilité du repos de l’esprit est donc absolument prouvée. Fermons cette parenthèse et revenons à notre sujet.

C’est admis, les impressions du rêve sont éphémères ; il n’en reste rien quand la raison a repris ses droits, l’on pourrait dire son service. On se souvient tout au plus après un certain temps de quelques-unes des péripéties les plus émouvantes.

Ce serait une erreur de croire qu’il en est toujours ainsi, car il est facile de réunir des faits nombreux qui démontrent que le rêve, produit de la mémoire, peut à son tour impres­sionner cette faculté en imprimant des traces aussi durables [p. 301] que celles laissées par bien des événements de la vie active.

Je ne veux pas dire que souvent on recommence le même rêve ; ce serait une preuve insuffisante, car on pourrait objecter que le souvenir des mêmes impressions reparaît entouré des mêmes circonstances extérieures.

Ici je fais un appel à tous les infortunés mortels qui, voués aux carrières libérales, ont dû, pour obtenir une position, subir de rudes épreuves, de nombreux concours dont ils sont sortis victorieux. Au moment des examens, ces candidats ont éprouvé des craintes très vives, les impressionnant d’une manière ineffaçable. Plus tard, longtemps après ces événements, ces anciens candidats font dans leur sommeil un retour vers ces difficultés vaincues. Ce ne sont pas des succès dont se souviennent les dormeurs, mais des craintes éprouvées ; ils se voient sur la sellette, honteux, refusés.

Pourquoi un tel rêve est-il souvent exactement répété ? Bien qu’il repose sur fait fait erroné, c’est que le premier du genre a été assez violent pour marquer son empreinte dans la mémoire, il est passé à l’état de fait enregistré.

De la responsabilité morale dans le rêve.

Dans la Revue bleue (n° 19, novembre 1885), Caro, analysant le livre de M. Francisque Boullier, Études familiéres de psychologie et de morale, consacre un long article à développer les idées émises par l’auteur à propos de ce qu’il dit de la responsabilité morale dans les rêves.

Les critiques et aperçus de Caro sont certainement très justes, et d’une manière absolue j’accepte ses observations et ses conclusions. Cependant, je me permettrai de présenter quelques restrictions et réflexions à ce sujet.

Il est incontestable que les rêves sont l’expression véridique de la personnalité humaine, puisqu’ils livrent sans réticences et sans voiles les sentiments les plus intimes de l’individu. C’est l’homme tout entier qui se montre avec ses qualités, ses vices. [p. 302]

Mais cette vérité est d’ordre général et ne peut s’appliquer à tous les cas. L’homme du rêve est un être amoindri, il n’a plus la plénitude de ses moyens, sa morale est inférieure. A vrai dire, la moralité n’existe pas dans le rêve, puisque la conscience est absente. C’est un des caractères du rêve.

Je sais que l’on dira que ce n’est pas l’acte en lui-même que l’on considère, ce n’est pas le rêveur présent, mais l’homme formé par ses antécédents, c’est le passé qui est incriminé.

Pour justifier jusqu’à un certain point cette manière de voir, M. Boullier admet que l’on a dans le sommeil une demi-conscience, qui donne alors au rêve une apparence de responsabilité. J’ai reconnu plus haut la réalité de cette survivance très restreinte de la volonté dans le sommeil ; plus loin, je donnerai encore des preuves de cette survivance à un autre point de vue. Mais je crois que cette intervention de la volonté n’agit pas pendant le sommeil sur l’évolution, l’association des idées, ni sur les conditions intellectuelles et morales de sa direction ; c’est sur les impressions déterminées par les événements du rêve, qui font naître la terreur ou la joie, et que l’on arrive à apprécier après une longue expérience.

Un homme paisible et doux ne rêvera généralement pas qu’il est homicide, un honnête homme qu’il est voleur, quoiqu’il soit possible que par exception ils aient des songes où ils se croient amenés à commettre un vol ou un assassinat. Des rêves de cette sorte souvent répétés appartiennent à des criminels endurcis, par suite connus.

Dans un cœur humain, il se trouve beaucoup de sentiments rassemblés, les uns bons, les autres mauvais. Il n’y a guère entre tous les hommes que des différences de quantité, le fond étant à peu près uniformément composé. Mais d’une part l’éducation, d’autre part la réflexion et surtout la volonté tiennent en bride les mauvais instincts, donnent les sorts aux nobles pensées.

Il n’y a pas plus à s’étonner de voir un homme extrêmement moral subir un rêve dont il a honte, dont il n’est pas responsable, que d’entendre des jeunes filles très pures répéter dans leur sommeil des mots malséants qu’elles ont entendus, malgré les plus grandes précautions, ou lus sur les murs d’une ville sans en connaître la signification. On peut avoir été très impressionné par des choses qui vous répugnent, vous scandalisent, et qui sont par cela même la cause efficiente d’un rêve affreux et peu moral.

Par conséquent, même en admettant que le rêveur soit jusqu’à un certain point l’éditeur de ses rêves et de leur moralité relative, sa responsabilité ne peut pas être engagée par ses élucubrations nocturnes.

A propos des conclusions à tirer sur la moralité du rêve, il est extrêmement important de s’enquérir des causes qui ont amené ce rêve, déterminé ses manifestations. Il y a une grande différence entre un rêve inspiré par les sentiments, les passions, ou modifié par les positions, les sensations viscérales, les causes externes, une lueur, une odeur, etc., et n’oublions pas que le rêveur remplit tous ces rôles.

Si, lorsqu’il s’agit d’un drame terrible mêlé de vol ou d’assassinat, l’on accuse le dormeur d’être un assassin, un voleur, il faut le plaindre aussi d’être le volé, l’assassiné.

C’est une des curiosités les plus grandes des rêves de constater la facilité nécessaire avec laquelle le dormeur exécute tous les actes d’un drame quelconque, et ressent également les joies et les terreurs déterminées par ses élucubrations.

Envisageant la question sous toutes ses faces, il faut conclure qu’il n’y a pas lieu d’attribuer une idée morale d’abord, puis une responsabilité aux faits d’un rêveur.

Si l’on entrait dans cette voie, d’apprécier la moralité d’un homme par ses songes, on arriverait vite à mettre en pratique l’exemple de Denys l’Ancien, faisant tuer un de ses officiers coupables d’avoir rêvé qu’il frappait et tyran et avait eu la sottise de le raconter.

Mais il est un autre aspect de la question qui n’a pas échappé à M. Bouillier, sur lequel je crois devoir attirer [p. 304] l’attention : c’est de considérer les songes comme très utiles à la moralisation du rêveur lui-même.

Je vais entrer dans quelques développements pour bien faire comprendre ma pensée.

Comme il est certain que la prudence est au fond de tous les caractères, les exemples que je donnerai seront facilement compris et serviront à préciser comment j’envisage ce sujet.

Quand, dans son sommeil, le rêveur se trouve en présence de voleurs, d’assassins, dans une bagarre, partout où il y a danger et coups à recevoir, il prend généralement le parti de s’esquiver ; la prudence le veut ainsi. Il se sauve. La fuite, en général, n’est pas regardée comme une preuve de bravoure. Le rêveur ne peut tirer vanité de son action. Si le même rêve se représente souvent avec la précaution persistante d’être aussi soigneux de sa personne, il y a des probabilités de penser que, par nature, il n’est pas ce que l’on peut appeler un brave à tous crins.

Cette répétition fâcheuse peut éveiller la susceptibilité de quelques consciences. Il est des personnes qui ne voudraient pas être convaincues de cette excessive timidité ; elles s’insurgent contre les conclusions du rêve, prennent de viriles résolutions. Cette décision bien réfléchie peut avoir des conséquences sérieuses et modifier les expressions nocturnes. La volonté, qui en est si souvent absente, peut, par une attention continue, s’y faire un peu représenter, et dans les songes subséquents l’acteur n’aura pas la même piteuse attitude ; il résistera timidement d’abord, puis luttera, enfin en viendra à prendre l’initiative de l’attaque contre ses adversaires. Résultat magnifique, évidemment dû aux efforts de la volonté.

Dans la vie réelle, on trouve quelque chose d’analogue à ces changements d’allures. Ce sont les modifications heureuses apportées par la volonté aux tendances instinctives.

Personne n’ignore les paroles attribuées à Henri IV ou à Turenne, ou peut-être à d’autres illustres soldats : « Tu trembles, carcasse, disait un de ces grands capitaines, au [p. 305] moment de marcher au combat ; si tu savais où je vais te mener, tu tremblerais encore davantage. »

Ces paroles, si elles ne sont pas authentiques, méritent de l’être, car elles représentent exactement la réalité dans beaucoup de circonstances. Ce sont des hommes véritablement braves, ceux qui ne l’étant pas par tempérament le deviennent par leur énergie morale. Leur corps, leur nature, les invitent à se dérober, l’honneur leur commande de s’exposer, ils obéissent à l’honneur. Une raison supérieure, l’énergie de la volonté ont la puissance de triompher des faiblesses, des fragilités d’une nature imparfaite.

Le rêve peut être un procédé indirect, pour arriver à un si beau résultat, en prémunissant les individus contre les défaillances de leur caractère.

Si un homme d’un esprit droit n’est pas absolument convaincu de sa supériorité et se reconnaît quelques imperfections, petites soit, mais réelles, s’il n’est pas dénué de bon sens et ne demande pas mieux que de se perfectionner, il comprendra les avertissements de ses songes, d’autant plus faciles à écouter et à suivre qu’ils sont intimes et secrets ; il veillera dès lors sur ses actions, modifiera ses tendances vicieuses, en un mot se corrigera.

Une personne dont la conscience est assez délicate pour profiter de pareilles indications n’a pas besoin de confesseur et ne redoutera aucun juge. C’est dans ce sens que le rêve peut avoir une influence moralisatrice.

Un homme intelligent qui rêve, averti de ses défauts par ses songes, saura prendre les dispositions nécessaires pour les faire disparaître.

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Un philosophe, certainement, ayant l’habitude de s’observer, s’étant donné la peine de se connaître soi-même selon les préceptes socratiques, n’aura pas besoin de ces avertissements.

Du reste, le rêveur n’étant pas coupable par intention l’est encore moins par action. Je ne crois pas plus à la légende d’un rêveur ordinaire commettant un crime qu’à celle de Condillac écrivant ses discours en rêvant. [p. 306]

Tout ce que j’ai lu des récits, des observations sérieuses, vraies sans aucun doute, ne doit pas être appliqué au rêve normal, mais au somnambulisme.

Le somnambule est un personnage dont le cerveau a très probablement une contexture à part le prédisposant à exagérer les impressions qu’il reçoit ; ce n’est pas un cerveau bien équilibré.

Quant au sommeil hypnotique, il a des caractères spéciaux.

D’abord, lorsqu’un individu se laisse hypnotiser, il sait cc qu’il adviendra, il est vaincu d’avance, il fait abandon de sa personnalité ; il n’est plus un être pensant, mais un organe réflecteur qui subit les suggestions de toute sorte ; n’ayant plus d’idées personnelles, il ne peut rêver.

Ceci s’applique au sujet servant aux expériences publiques.

Quand il s’agit du sommeil imposé comme moyen thérapeutique, condamnant le malade à un repos absolu, très réparateur, le sommeil alors a tous les caractères du sommeil normal.

Puisque j’ai prononcé le mot suggestion, je dirai comment on peut constater son ingérence dans les rêves.

Les progrès réalisés chaque jour dans toutes les sciences amènent l’obligation de créer des mots nouveaux, surtout de donner à des mots connus des significations plus précises, plus spéciales. C’est ce qui arrive pour les mots suggestion, auto-suggestion. Il est admis que l’homme subit incessamment les influences du milieu où il se trouve, tout est motif à suggestion ; les idées que nous croyons nous appartenir ne sont souvent que le produit de suggestions inconscientes,

Quant à l’auto-suggestion, c’est la suggestion que le sujet se fait à lui-même, ou, pour parler plus clairement, c’est la résolution qui prend de faire un acte. C’est une décision de sa volonté. Autrefois, on aurait exprimé de cette façon cette détermination. Les influences les plus diverses peuvent provoquer cette décision ou cette auto-suggestion. Elle peut [p. 307] être irréfléchie ou, comme l’on dit, inconsciente. Il est permis même d’affirmer que la décision sera d’autant plus ferme, plus obstinée, que la cause déterminante sera plus futile, plus nuageuse, moins raisonnable. On peut s’en assurer tous les jours en voyant tant de personnes persister quand même dans des convictions absurdes. Cette auto­suggestion peut se faire sentir dans le rêve normal.

J’ai dit que par suite d’une habitude prise, après une série d’expériences, on arrivait à conserver pendant la nuit un état de demi-conscience qui faisait se réveiller au moment critique pour analyser le rêve.

Cette faculté acquise, qui n’est autre chose qu’un acte de la volonté, se désigne aujourd’hui sous le nom de suggestion, d’auto-suggestion. C’est surtout lorsque l’on commande à son intelligence de dominer la peur que les angoisses du cauchemar inspirent que l’on peut se servir de cette appellation, de même que l’on s’en sert pour expliquer la puissance de résistance des victimes de l’inquisition aux horreurs de la torture.

Il serait peut-être encore possible de trouver une autre interprétation de ce calme relatif que l’on obtient pendant la péripétie des rêves.

Une personne qui rêve toujours finit par se posséder assez pour que dans la persistance de sa demi-conscience elle puisse se dire : Très bien ! tout ce que je vois ou ressens n’est que pure illusion ; ne nous effrayons pas !

Quand j’aurai dit que le rêve peut parfois prendre les formes de l’obsession, j’aurai terminé ce que je crois devoir exposer à propos du rêve normal.

Il n’est pas rare qu’un dormeur ayant été très vivement impressionné par un événement important, ou même sans motif connu, soit poursuivi pendant toute une nuit par une seule image, une seule idée fatigante dont il ne peut se débarrasser. Si son sommeil est interrompu, ce rêve recommence avec les mêmes allures irritantes ; le matin seul peut mettre un terme à ce supplice. C’est absolument la même obsession si désagréable qui pendant la veille fait le désespoir des écrivains, des calculateurs, de tous les penseurs. Parfois on parvient pendant la veille à s’en défaire ; pendant la nuit, il est impossible d’y parvenir.

Du rêve ou délire dans les maladies,

Il me reste à dire quelques mots du rêve dans les maladies. Si l’on veut se faire une idée de ce que les médecins et les aliénistes appellent le délire, en rechercher les motifs et le mode d’évolution, on arrive à reprendre une à une toutes causes du sommeil, ajoutées à toutes les conditions nécessaires à l’élaboration d’un rêve.

Nous avons vu que l’on attribuait cet acte si régulier et nécessaire, le sommeil, d’abord à l’hyperhémie, puis à l’anémie du cerveau, à d’autres influences chimiques, enfin à l’inhibition.

Tous les auteurs s’accordent à énumérer les causes du délire qui sont : l’hyperhémie, l’anémie, d’autres influences diverses, l’alcoolisme, la chloroformisation. L’inhibition n’est pas citée parmi ces causes dans les livres qui ont quelques années d’ancienneté, parce que la théorie est récente et le mot nouveau.

Quand le délire apparait, les idées se déroulent sans fin, sans direction; comme dans Je rêve, la conscience est absente et la mémoire joue le premier rôle. C’est toujours sur les souvenirs du passé, les impressions reçues autrefois que se forgent les conceptions délirantes. L’imagination n’a pas un rôle plus actif que dans le sommeil ; la volonté ne paraît pas même rester à l’état de demi-conscience. Cependant, je montrerai que dans certaines formes du délire on peut en trouver les traces.

Comme dans le rêve aussi, les impressions laissées dans le cerveau du malade peuvent persister longtemps, être gardées par la mémoire et passer à l’état de faits accomplis. Le malade se souvient de ses rêves lorsque la convalescence arrive, lors même qu’il n’aura pas la moindre notion des faits réels qui se sont déroulés sous ses yeux. [p. 309]

Pourquoi a-t-on donné des noms différents aux mêmes phénomènes ? Il y a plusieurs raisons très plausibles et justifiées, c’est vrai. S’il est bon de faire remarquer les caractères communs aux conceptions cérébrales inconscientes, il ne faut pas, au point de vue pratique, négliger de bien marquer les différences ; il est bon de maintenir cette dénomination.

Il est probable que les traditions antiques conservées par le langage, les littératures, ont leur large part dans le maintien de la distinction primitive faite entre le rêve et le délire.

Pour les anciens, le rêve est envoyé aux humains par des dieux protecteurs pour les consoler, pour leur dévoiler l’avenir. Bien qu’il y ait une grande différence entre les songes sortis par la porte d’ivoire et ceux qui s’échappent par celle de la corne, l’inspiration en général est bienveillante.

Il n’en est pas de même du délire qui, depuis la plus haute antiquité et pour toutes les races, a été regardé comme le résultat de la colère d’une divinité offensée, de même que la maladie est une punition d’une faute commise envers les dieux.

Il en est résulté que dans la succession des temps on a toujours marqué une grande différence entre ces deux manifestations. Ce n’est qu’en étudiant de plus près l’évolution du délire et les conceptions du rêve que l’on s’est aperçu de l’identité absolue qui existe entre eux.

Ce sont surtout les philosophes anciens et les médecins aliénistes modernes qui se sont occupés de cette question et l’ont envisagée d’après leurs systèmes ou leurs idées préconçues.

Aussi, qu’est-il arrivé ? C’est que les rapprochements, au lieu de se faire entre le rêve et le délire, ont été cherchés entre le délire et la folie. Dès lors, le délire a été une manifestation cérébrale se rapprochant, se confondant presque avec la folie.

On ne s’est pas demandé si dans la plupart des cas, je dirai dans toutes les maladies aiguës, le délire ne pouvait [p. 310] pas être un rêve prolongé ; on a conclu qu’un malade quelconque ne rêve pas, mais délire toujours.

Comme la comparaison entre ces trois états cérébraux, rêve, délire, folie, s’impose, il est nécessaire de dire comment je comprendrais la définition de chacun d’eux. Cette définition, bien entendu, ne peut-être que générale, elle n’a pas la prétention d’être complète, irréprochable.

Entre le rêve et le délire, j’établirai le même rapport qu’entre l’illusion et l’hallucination, c’est-à-dire que le délire est un rêve exagéré et prolongé, mais ayant toujours les caractères du rêve.

Dans le rêve, la conscience absente se retrouve au réveil, la raison reprend sa place parmi les facultés intellectuelles en fonctions. Pendant la maladie, le délire, car il faut bien se servir des mots usuels pour traiter les questions, le délire persiste tant que les causes de perturbation de l’activité cérébrale sont agissantes, la congestion l’anémie, l’inhibition; et le délire cessera lorsque le retentissement sur le cerveau n’aura plus lieu.

C’est ce qui explique que, dans telle maladie, le délire apparaît au début pour cesser quand la cause morbide est en pleine évolution, comment il peut naître dans le cours de la maladie, comment enfin il peut persister pendant toute la durée de cette maladie, du début à la convalescence, comme cela est fréquent dans les affections générales.

Quand les cellules nerveuses du centre de coordination ne sont plus atteintes, elles reprennent leurs fonctions, quand même une maladie quelconque suivrait son cours.

Sitôt que la convalescence est accusée ou que l’amélioration intercurrente est prononcée, la raison revenue, le délire disparaît : c’est la reproduction de ce qui se fait pour le sommeil normal.

Les hallucinations sont très fréquentes chez les délirants. Cela se conçoit les causes d’exagération des sensations sont plus nombreuses ; de plus, comme les témoins ne comprennent pas ce que le malade demande ou le motif de ses actes, ils se hâtent d’attribuer au délire cette apparence d’illogisme, qui n’est que le fait du désaccord entre eux et lui.

Si les lésions cérébrales déterminées par des affections très variées sont inguérissables, le délire, résultat de ces altérations, ne cessera pas, puisque la conscience ne pourra reprendre ses droits. La raison est à jamais éliminée du fonctionnement cérébral ; le sujet est alors aliéné.

Voilà, si je ne m’abuse, la progression ascendante entre le rêve et la folie. Et je crois pouvoir conclure que dans les maladies aiguës le délire se rapprochera plus du rêve que de la folie, même dans ses exagérations, même dans ce que l’on appelle le délire furieux, car, dans ce cas, le délire a beaucoup d’analogies avec l’obsession du rêve.

A ce propos, je dirai que beaucoup de morts attribuées aux conceptions délirantes de certaines maladies doivent être mises sur le compte d’accidents, car il arrive qu’un malade non surveillé peut prendre une fenêtre pour une porte et se tuer sans s’en douter. Je cite ce cas, on en pourrait donner d’autres, quoique je ne récuse pas les décès par causes d’hallucinations.

Plusieurs auteurs, et notamment les rédacteurs de l’article Délire, du Dictionnaire de Dechambre, se donnent beaucoup de peine pour énumérer les classifications, les divisions et subdivisions qui ont été faites à son sujet, qui ne reposent toutes que sur des conceptions plus ou moins fondées répondant aux théories des auteurs.

Je n’ai pas besoin de ces cadres, ne voulant m’occuper que des généralités indiscutables. Je ne dirai rien de cette symptomatologie très détaillée, qui décrit les formes du délire selon les maladies. Comme si ces manifestations cérébrales pouvaient varier avec les affections morbides, et lie devaient pas être les mêmes dans toutes celles où les retentissements sur le cerveau sont identiques.

Est-il possible aussi de parler du délire, comme si l’on traçait la marche d’une maladie. Le délire n’étant qu’un épiphénomène ne peut à lui seul demander une description nosologique.

Il me semble, d’après les observations que j’ai pu faire et [p. 312] les renseignements confirmatifs obtenus, et surtout par ce que j’ai éprouvé moi-même dans diverses circonstances, ayant eu dans ma jeunesse la mauvaise chance d’être sou vent malade, il me semble, dis-je, que les élucubrations du délire dépendent des dispositions personnelles du sujet (un dormeur qui rêve toujours délire à la moindre réaction fébrile) et sont liées aux formes de l’affection, aux lésions locales, suivant les organes affectés, enfin sont déterminées par les sensations externes de chaleur, lumière ou bruit, et dérivent des souvenirs qui reviennent avec intensité dans le paroxisme, la réminiscence d’une querelle, d’un propos malsonnant.

Je crois que le délire ne peut être un élément de pronostic sérieux, il est trop sujet à subir les influences étrangères à la cause morbide.

Quant au traitement, il n’y a véritablement pas lieu de s’en occuper; il disparaît avec la maladie. Il est donc indiqué de trouver la meilleure médication de celle-ci sans se préoccuper d’autre chose.

Pour se bien rendre compte de la progression du rêve au délire, ou rêve morbide, et même au rêve vésanique, il suffit d’étudier les effets sur le cerveau de l’alcool à doses variées, où l’on voit passer le buveur d’une excitation légère et gaie à la fureur de l’ivresse.

Le chloroforme, le haschich, l’opium, pourront être aussi utilisés pour ces études comparatives. En un mot, toutes les substances qui agissent sur le système nerveux et particulièrement sur le centre coordonnateur sont des agents du rêve ou du délire.

Jan 1er Bruegel - Le Rêve de Raphaël ou Allégorie de la vie humaine – 1595.

Jan 1er Bruegel – Le Rêve de Raphaël ou Allégorie de la vie humaine – 1595.

Dans la Revue scientifique (numéro 18, novembre 1883), j’ai raconté avec détail comment j’avais pu apprendre la marche et les caractères du rêve morbide. Ce que j’ai éprouvé doit être à peu près ce que d’autres ont ressenti, malgré la différence des constitutions.

Ayant été autrefois victime d’accidents d’amphithéâtre, j’ai subi de longs traitements, je ne délirais que le soir et la nuit. Autant que je puis me le rappeler, c’était la douleur [p. 313] provoquée par mes plaies qui inspirait mes plaintes et mes gémissements nocturnes.

Ayant eu le typhus à Constantinople, j’ai pu noter exactement, sitôt en convalescence, l’histoire des journées passées dans mon lit d’hôpital.

Ce sont ces circonstances qui m’ont permis de comparer les expressions du délire dans Ies maladies chirurgicales ou plutôt locales avec celles qui se développent dans les maladies générales. Le délire, dans les maladies localisées, est douloureux, triste. C’est naturel et cela concorde avec les lois du rêve.

Dans les maladies générales, la fièvre typhoïde, il en est autrement.

Pour le typhus, la durée entière de la maladie peut se passer dans un état mental particulier. Qu’elle soit longue, bénigne ou dangereuse, le patient reste dans le calme et une lucidité parfaites qui contrastent singulièrement avec l’anxiété de ceux qui les soignent.

Si l’on accepte l’axiome ancien : « ceux qui meurent jeunes sont aimés des dieux, » il est permis de dire que ceux qui succombent par le typhus sont les favoris de la divinité ; ils s’éteignent sans douleur, s’endorment sans s’effrayer dans l’éternité. C’est une des bonnes manières, aurait dit Barthez, de laisser ses éléments organiques retourner à leur origine.

Le typhique vit dans un monde intérieur qui ne lui laisse pas le loisir de s’apercevoir de sa situation. Même quand il paraît intellectuellement anéanti, il voit, il entend tout ce qui se dit autour de lui, mais il n’a pas le temps de s’occuper des choses extérieures, il n’y prête pas d’attention. Il est à peu près semblable aux enfants qui jouent auprès des grandes personnes ; ils ne paraissent rien entendre des conversations, et cependant ils inscrivent inconsciemment dans leur mémoire des paroles qu’ils répèteront plus tard au hasard.

Toutes les préoccupations du typhique, toute son activité cérébrale sont employées à suivre les idées qui l’assaillent ; les réalités pour lui sont ses rêves.

En général, le malade est personnel, semble oublier tout, [p. 314] parents, amis. Mais ce sont des apparences superficielles ; il se souvient, et si l’on sait le faire parler on ne conserve pas cette opinion. Avant d’être malade moi-même, j’allais visiter à un autre hôpital deux camarades typhiques, couchés dans des lits voisins. Tous deux semblaient indifférents à leur situation, mais ils se faisaient des signes amicaux qui montraient combien ils s’intéressaient à l’état l’un de l’autre, ne se faisant aucune illusion, chacun en particulier, sur la gravité de la maladie de son camarade. Il est rare de constater cette conservation de l’attention continue pour des objets extérieurs, même pour des personnes aimées.

Le délire suit les phases de la température ; le malade est plus calme le matin, plus agité le soir. Je recommande surtout aux surveillants de ne pas abandonner à eux-mêmes les fébricitants quand le jour baisse. Les poètes ont chanté la mélancolie du crépuscule ; ils ont raison en ce qui concerne les malades. A cette période de la journée, deux circonstances pour réveiller le délire sont : l’élévation vespérale de la température et la diminution de la lumière. Je regarde comme un préjugé cette croyance qu’il est utile de faire le silence absolu et le mystère autour de leurs lits. Certains cérébraux exceptés, les sons, une douce lumière stimulent les sens, entretiennent les idées agréables. Rien qui ne prête aux illusions, aux hallucinations comme le clair obscur, une lumière indécise qui grandit les ombres, ou comme un silence trop profond qu’un bruit très léger peut troubler aussi vivement que si c’était un coup de canon.

A Constantinople, je suis resté vingt-quatre jours dans une ignorance complète des choses de ce monde. Je répondais, paraît-il, aux questions qui m’étaient faites, mais je ne m’arrêtais pas aux idées qu’elles représentaient.

Beaucoup de médecins venaient me visiter. Quand j’avais autour de moi plusieurs de ces messieurs, je les admirais et faisais à part moi mes réflexions sur leur compte, réciproque de ce qu’ils pouvaient dire sur le mien.

Une Sœur de Saint-Vincent-de-Paul, attachée au service, avait pour moi les soins les plus attentifs, elle me tenait [p. 315] souvent compagnie, assise près de mon lit. Elle me fit confesser et donner l’extrême-onction. Il paraît que je fus un modèle de piété et de résignation, et répondis bien aux questions posées par le prêtre. Quand je fus en convalescence, je n’avais aucune notion de cet événement.

Sœur Madeleine, à laquelle j’avais fait sans le savoir de nombreuses confidences, me demanda une fois guéri de lui donner quelques explications sur certaines d’entre elles qu’elle n’avait pas comprises. Ce furent ces questions qui fixèrent mes souvenirs sur cette période morbide ; probablement sans elles, je ne m’en serais pas occupé. Je jugeai prudent de me taire, car ce que j’aurais eu à lui narrer contrastait par trop avec l’état de béatitude religieuse dans lequel elle avait bien voulu me placer. Je pus constater alors que j’avais un souvenir très précis des sensations que j’avais éprouvées, des paroles incohérentes pour d’autres que j’avais prononcées. Je me rappelais non pas tous mes rêves, mais les principales péripéties intéressantes ou émouvantes par lesquelles j’avais passé.

Pendant tout ce temps, ai-je rêvé, ou déliré ? Ce qui est certain, c’est que les confidences faites à la Sœur étaient absolument vraies.

Avant de tomber malade, j’avais été désigné pour accompagner une évacuation en France. Arrivé directement à Marseille, j’avais pu, en attendant le départ d’un bateau, obtenir une permission de huit jours, pendant laquelle j’avais parcouru la France, usant de tous les moyens de locomotion connus ; puis j’étais revenu directement à mon poste, reprenant un service très chargé de cholériques. J’attribue ma maladie au surmenage nécessité par les aventures et les fatigues de mon voyage. Toutes les divagations qui se manifestèrent pendant le cours de ma maladie furent alimentées par les impressions que j’avais rapportées. Elles se présentaient à mon esprit avec l’exagération et la confusion naturelles aux songes ordinaires, elles avaient toutes pour point de départ un fait réel.

J’ai retenu de mes épreuves des indications que je regarde [p. 316] comme très importantes, parce qu’elles éclairent la question de la formation de certains accès délirants attribués à la maladie, qui ne sont parfois que le résultat de mesures mal prises, de malentendu entre le malade et les personnes qui le soignent.

Deux infirmiers de la salle veillaient alternativement. Quand j’avais l’un d’eux pour gardien, je dormais d’un sommeil calme et paisible ; le matin, le médecin traitant me trouvait dans de très bonnes conditions. Lorsque c’était l’autre, mes nuits étaient agitées, il y avait entre lui et moi une lutte continuelle, et je commettais des actes qui donnaient mauvaise opinion de mon état. Cette différence provenait tout simplement de ce que le premier était doux, complaisant ; n’ayant pas de mouvements brusques, il me parlait d’une voix compatissante, semblait s’intéresser à moi, me laissait m’agiter librement, même sortir de mon lit sans me brusquer ; l’autre était rude, peu sympathique, réprimait durement mes moindres mouvements, et m’imposait presque une immobilité absolue.

Je me mettais en colère, et naturellement on portait sur le compte de la maladie ce délire excessif, déterminé par la faute de mon gardien.

J’ai donc pu constater par moi-même toute l’importance que les médecins des hôpitaux doivent accorder au choix d’auxiliaires si utiles, dont l’intervention est d’un grand poids dans la réussite des traitements, dans la guérison des malades, et dans la surveillance intelligente des soins moraux à leur donner. En second lieu, j’ai eu la démonstration pratique que la contradiction et la brusquerie aggravent l’état des patients, en donnant au délire des formes plus accentuées, la colère se joignant au délire.

Depuis cette époque, j’ai toujours défendu dans mes services médicaux d’employer les moyens de coercition, surtout la camisole de force, excepté dans le cas de délire furieux, où le malade est un danger pour les autres et pour lui-même. Je n’impose pas l’immobilité aux fébriciants. Le malade qui délire doit être surveillé très attentivement ; [p. 317] on ne doit agir envers lui qu’avec douceur, s’associer à ses préoccupations, lui parler comme si on le comprenait, l’interpeller quand il est agité ; souvent un mot, un son parvenant à son oreille modifient complètement la direction de ses idées, comme dans le rêve ordinaire. La surveillance, il est vrai, exige beaucoup de patience, de soins, de dévouement ; il est plus commode de ficeler un malade dans une camisole de force.

Dans les affections générales qui anéantissent rapidement les forces du malade, un délire même bruyant ne peut être dangereux. Un typhique, quoique très agité, n’exécute que des mouvements restreints ; si par hasard il sort de son lit, il est vite forcé d’y rentrer spontanément, instinctivement, ses muscles ne lui permettant pas d’aller loin. Ces quelques pas ont été pour lui l’occasion de grands efforts, et comme je l’ai dit ailleurs, un voyage autour de son lit lui semble un voyage autour du. monde.

Tous les sens sont surexcités dans le typhus et atteignent à une grande puissance de perception. Les preuves sont nombreuses. Voici ce que je ressentais : quand par une cause quelconque M. Cazalas, médecin traitant, modèle de ponctualité, d’empressement, d’attention pour ses malades, n’arrivait pas à la minute ordinaire près de mon lit, je devenais agité ; je ne reprenais mon calme que lorsque j’entendais le bruit de ses pas dans un corridor assez éloigné. Je ne sais si je répondais à ses questions, mais j’étais très satisfait de sa présence.

Si tous les médecins avaient éprouvé ces inquiétudes des malades qui attendent la venue de celui qui les soigne, ils ne se feraient jamais attendre. Et si les convalescents ne sont pas toujours reconnaissants des soins qu’ils ont reçus, c’est qu’ils ont oublié les sentiments qu’ils éprouvaient pendant leur maladie.

Enfin, quelques jours après avoir reçu l’extrême-onction, je m’éveille un beau matin, demandant à haute voix la potion prescrite la veille que je devais prendre en trois fois. Cette réclamation si précise démontrait que j’avais entendu [p. 318] compris et retenu ce qui se disait autour de moi, et ce que le médecin m’ordonnait.

La conscience reparaissait, j’étais guéri. Ma convalescence fut rapide.

 

Ici se termine mon étude sur l’évolution du rêve. Je crois avoir démontré que toutes ces élucubrations nocturnes que les anciens regardaient, et beaucoup de modernes persistent à regarder comme des anomalies de l’intelligence, sont semblables à toutes les conceptions intellectuelles de la vie réelle, que l’attention indifférente laisse errer au hasard. Nous n’attachons réellement de l’importance à nos idées que lorsqu’un intérêt sérieux le commande.

Je crois avoir aussi prouvé que le rêve et le délire sont des variétés d’un même phénomène.

Pour être complet, j’ajouterai quelques considérations sur les manifestations qui s’observent pendant la somnolence.

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MANIFESTATIOS DE LA PÉRIODE DE SOMNOLENCE.

Pendant la durée plus ou moins longue de la somnolence, de cet état intermédiaire qui mène tout doucement au sommeil, les facultés s’allanguissent, la conscience s’atténue, une série de phénomènes extrêmement curieux se succèdent ; ils n’appartiennent pas au rêve, mais peuvent aider à son évolution.

Tous les auteurs ont signalé ces singulières apparitions, qui donnent naissance à des illusions des sens et de l’esprit, et peuvent même déterminer des hallucinations.

Avant de parler de ces curiosités de la somnolence, je voudrais dire un mot des causes des illusions.

Généralement on divise ces illusions en deux groupes, les illusions des sens, les illusions de l’esprit. Très souvent on confond, et l’on attribue aux sens les illusions de l’esprit ou réciproquement.

Le type de l’illusion des sens est l’exemple si connu du [p. 319] bâton droit dont une extrémité plonge dans l’eau ; alors il semble brisé. Il y a donc là une fausse apparence, puisque nous savons le bâton droit. D’un autre côté, l’organe de la vue n’a pas commis d’erreur ; il a perçu comme il le devait les rayons lumineux obéissant aux lois de la réfraction. On peut donc définir l’illusion des sens une apparence fausse d’un phénomène vu par des organes normalement affectés.

Parmi les illusions des sens, dont l’explication n’a pas encore été donnée, du moins que je sache, est la suivante :

Si au milieu de deux lignes parallèles on fait se rencontrer à angle très aigu deux lignes droites, le parallélisme disparaît à nos yeux. Voici, je crois, l’explication de cette singularité.

Les lignes pénétrant entre les parallèles déterminent par leur intersection avec ces parallèles deux surfaces, l’une, d’un côté de l’angle, mais externe, l’autre, formée par l’angle ; ces deux surfaces sont inégales, la partie externe est plus grande que l’interangulaire. Ces surfaces étant inégales, la somme de lumière rayonnée sera donc plus grande d’un côté que de l’autre. C’est cette différence dans le rayonnement qui explique la déformation apparente du parallélisme. Cette explication est si vraie, que les lignes paraîtront d’autant moins parallèles que l’angle intérieur sera plus aigu, ou si l’on fait pénétrer deux angles dans les lignes, ces deux angles étant parallèles entre eux. Il faut une très petite quantité de lumière pour faire naître le phénomène.

C’est cette même loi de réflexion qui produit les sensations de relief aux carrés blancs inscrits, formés par des lignes noires ; c’est cette réflexion lumineuse qui fait paraître plus épaisse une ligne blanche sur un fond noir. Les dames sont très fixées sur cette question, elles savent que le blanc grossit les tailles.

Quand on voit à l’angle de l’œil un phosphène, on n’est pas surpris, on sait ce que cela signifie ; mais si l’on prend les colorations variées du phosphène pour des fleurs, on commet une erreur. Ici ce n’est plus le sens qui trompe, c’est l’intelligence qui interprète mal ; alors on a une illusion de [p. 320] l’esprit. L’illusion de l’esprit est donc l’interprétation erro­née d’un fait présenté exactement par les sens. C’est l’intelligence qui se trompe.

Le type classique de l’illusion de l’esprit est celui de l’ivrogne qui prend un buisson pour un voleur.

Il est des images que tout le monde connait pour en avoir été souvent incommodé : je veux parler des colorations éclatantes que les rayons du soleil impriment dans les yeux quand on a imprudemment fixé l’astre lumineux. Ces impressions persistent plusieurs minutes, elles suivent les mouvements du globe oculaire, parfois elles semblent disparaître pour se représenter de nouveau. Cette succession des sensations lumineuses provient de ce fait que les regards se portent alternativement vers un lointain horizon ou sur un espace limité. Les images se perdent dans le vague de l’horizon illimité ; elles se fixent sur un arbre, une maison, un pré, et se dessinent avec leurs belles teintes roses, bleues ou vertes. La sensation lumineuse paraît en un mot aller vers l’infini, elle n’est arrêtée que par un obstacle rapproché.

L’explication suivante de ce phénomène me paraît acceptable. Les impressions colorées se font évidemment sur la rétine ; si elles semblent être extérieures et lointaines, c’est que nous avons l’habitude de recevoir les sensations lumineuses de l’extérieur. De plus, l’œil voit toujours les objets suivant le dernier rayon obtenu. Or, la direction du dernier rayon de l’horizon est immense, paraît venir ou aller vers l’infini. Quand les images se fixent sur un obstacle, cet obstacle donne l’illusion du point de départ des colorations. L’observateur sait qu’elles ne peuvent venir de plus loin.

Ces images colorées peuvent être déterminées par toutes les sources de lumière.

Nous verrons que ces images sont une des causes fréquentes des illusions de la somnolence.

J’ai raconté, dans la Revue médicale de Toulouse, comment le hasard m’en a donné la preuve irrécusable. Chacun pourra se trouver dans les conditions nécessaires pour réaliser l’expérience suivante. [p. 321]

Supposons un promeneur. Après une marche assez longue, il s’est assis sous de grands arbres, exposé aux tièdes rayons du soleil de quatre heures, lisant un journal ou laissant errer ses pensées. Sous ces influences délicieuses du calme des champs, du repos, de la chaleur, il ne tarde pas à succomber à une douce somnolence, facile aux illusions.

J’avais réalisé autour de moi toutes ces prédispositions ; je m’étais assoupi en pensant à X…, notre confrère mort depuis peu. Je me le représentais dans sa robe d’apparat, un jour d’assemblée solennelle des Facultés. Mes paupières étaient à peine closes que je vois devant mes yeux l’image vivante de X… en robe rouge. Surpris, je me réveille à l’instant pour me rendre compte de cette illusion. Au même moment, mes regards dirigés sur un mur y reconnaissent de belles et grandes colorations rosées. Le fait était expliqué. Je pensais à X…, les images solaires empreintes sur ma rétine se transforment par une illusion de mon esprit, l’apparition se montre dans tout son éclat.

Appliquons ces observations aux manifestations de la somnolence, elles nous donneront des explications parfaitement claires.

Prenons d’abord les phosphènes.

Les enfants ignorent le nom, mais connaissent très bien ces phosphènes. En attendant le sommeil, ils les font naître en se frottant les yeux et se procurent ainsi le spectacle de splendides illuminations, d’un ciel constellé d’étoiles nombreuses et brillantes qui s’agitent et se confondent. Ce sont ces phénomènes que Bettina, l’amie de Gœthe, décrivait dans ses lettres à la Gülerode. Tant que l’on s’amuse à créer ces visions, il n’y a pas d’illusions ; mais si elles se montrent pendant la somnolence, au moment où la conscience disparaît, elles se prêtent aux interprétations les plus variées.

On y trouvera des personnages vêtus de vêtements d’une rare richesse, des palais somptueux, ou bien on assistera à la fin du monde, on « erra les étoiles tomber, et si par hasard un bruit vient frapper l’oreille, on entendra les trompettes [p. 322] du jugement dernier. Le spectacle surpassera les descriptions de l’Apocalypse de saint Jean.

Ce sont alors de vraies illusions de l’esprit. Je ne dis pas hallucination, car jamais ou presque jamais l’imagination ne s’exalte pour arriver jusque-là.

Si après un long travail, sous une vive lumière, on se met promptement au lit, on peut retrouver sur les rideaux les images lumineuses laissées sur la rétine. Ces images remplissent le rôle des phosphènes et font naître dans un cerveau inattentif les illusions les plus diverses.

De simples radiations filtrant à travers les volets ou provenant d’une chambre voisine, venant s’étaler sur les rideaux ou sur les tapisseries, provoquent les mêmes erreurs. Un mince rayon lumineux, sur un fond sombre, prend un grand relief, surtout s’il tombe sur des surfaces coloriées qui prennent un vif éclat de contraste. Un esprit somnolent bien disposé trouve dans ces impressions prétextes aux combinaisons les plus variées et les plus compliquées.

Ces explications sont concluantes et peuvent être appliquées à toutes les illusions de la vue.

Le hasard m’a fait connaître une cause d’illusion très rare, occasionnée par la migraine ophtalmique. Dans cette affection, le patient voit à l’angle de l’œil, à la place des phosphènes, des spectres lumineux de la plus grande beauté. Il est impossible de rencontrer de plus brillantes couleurs; seulement l’image, au lieu d’être arrondie comme le phosphène, ressemble assez à un escalier, elle est crénelée. C’est presque toujours de dix heures du matin à midi que j’avais eu ce spectable, quelquefois depuis un certain nombre d’années.

Dernièrement, pendant la nuit, il me sembla voir une lumière blanche comme celle du jour, au-dessus de mon lit, ma chambre étant dans l’obscurité. Je cherchai longtemps l’explication de ce curieux phénomène lorsque je me rappelai la migraine ophtalmique ; en effet, j’avais eu la migraine la veille, et je sentais encore une légère douleur frontale et sus-orbitaire. Cette lueur était produite par cette affection ; elle était la terminaison adoucie et habituelle des [p. 323] colorations qu’elle fait naître. Evidemment, si l’on n’a pas la clef de cette apparition elle peut prêter à des illusions sérieuses.

Il est probable que toutes les maladies de l’œil qui donnent des sensations lumineuses peuvent produire les mêmes effets.

Si j’admets volontiers qu’il y a de nombreuses causes d’illusions visuelles, ce sont de celles-là seules dont je m’occupe, parce qu’elles sont les plus fréquentes, et souvent elles ont été mal interprétées ; je crois que l’on abuse souvent de cette désignation, et surtout du mot hallucination que l’on applique parfois mal à propos.

L’hallucination est toujours une erreur de l’esprit, c’est l’illusion exagérée.

Il y a une grande variété d’hallucinations, des vraies, des fausses, des volontaires. Je dis que l’hallucination est fausse quand on donne ce nom à un phénomène qui n’est ni une illusion ni une hallucination. Ainsi, on ne doit pas désigner sous cette appellation l’aptitude que possède un peintre de reproduire de mémoire les traits d’un visage.

Les hommes ont des qualités diverses ; les uns sont aptes aux calculs, d’autres sont impressionnés par les formes, d’autres par les couleurs ou le son. Faire un portrait de souvenir témoigne d’une grande puissance de mémoire spéciale chez un peintre ; mais cette aptitude ne peut être dite une hallucination, c’est la manifestation normale de son talent. Un peintre sans grand effort reproduit par le dessin ce qu’il a vu ; un poète le décrirait, car le souvenir est toujours accompagné de l’image qui l’a créé. Une personne qui ne saurait ni dessiner, ni écrire, quelques précis que soit son souvenir ne pourrait le représenter.

  1. Taine dit avoir éprouvé une véritable hallucination, tant il avait été impressionné par le souvenir de la partition du Prophète. Ici on peut accepter cette affirmation. M. Taine ayant fait de sérieux efforts pour se rappeler les motifs de cet opéra, il y a une sorte d’auto-suggestion.

Paganini, ne trouvant l’inspiration que lorsqu’il était par [p. 324] venu à ne plus voir clans ses auditeurs que des personnages en brillants costumes moyen âge, se procurait aussi une hallucination ; c’était encore une auto-suggestion.

Mais ici l’intensité de l’effort confine à l’hallucination vraie, elle se rapproche de celle des aliénés.

Voir des lettres devant ses yeux après une lecture n’est ni une illusion, ni une hallucination ; mais transformer les apparences de ces lettres en un capuchon c’est une illusion de l’esprit, car le fait visuel est vrai.

Je pourrais accumuler les exemples, tous les livres qui traitent des illusions ot des hallucinations en sont remplis. Ce serait inutilement se répéter.

Les phénomènes si variés et si nombreux de la somnolence peuvent se reproduire, mais généralement avec moins d’intensité à la période intermédiaire entre le sommeil et le réveil. M. James Sully désigne cet état sous les mots : d’arrière-rêves.

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, il suffit de signaler cette particularité.

J’aurai terminé mon étude après avoir exposé quelques remarques sur l’influence que la position du corps du dormeur a sur la forme des rêves.

En suivant les expériences d’hypnotisme, on est étonné des surprenantes transformations déterminées par un simple attouchement, un souffle léger. Le sujet passe instantanément de l’état léthargique en catalepsie, de la catalepsie en somnambulisme.

D’autre part, si l’on se rappelle ce que les auteurs, et notamment Hack-Tuke, disent de l’état mental des sujets dans ces diverses conditions, et les poses qu’ils ont naturellement quand ces poses ne sont pas ordonnées par le magnétiseur, on est naturellement amené à comparer ces manifestations à celles du rêve, et l’on se demande si le rêve ne pourrait pas être influencé par la position du corps du dormeur.

Quant aux attouchements, aux passes hypnotiques, avec lesquelles on prétend changer la direction des songes, elles [p. 325] sont inutiles ; il n’est pas besoin de manœuvres spéciales, puisque naturellement le rêveur subit les excitations externes inconscientes.

Quant à s’assurer de l’influence des positions du corps, il était nécessaire de faire des observations assez nombreuses et assez exactes pour arriver à une conclusion.

J’ai poursuivi longtemps ces expériences. Mon premier soin, quand j’étais réveillé par un incident grave d’un rêve, était de constater la position de mon corps et surtout de ma tête.

J’ai pu m’assurer que la position de mon corps était horizontale, que ma tête avait glissé des oreillers, qu’elle était basse selon l’expression ordinaire, quand j’étais poursuivi par des songes pénibles, des cauchemars, quand, par exemple, j’étais au milieu d’un bal en costume très sommaire, et que je ne pouvais ni fuir ni me dissimuler. Je n’ai plus actuellement la terreur des étouffements dans un caveau, si je commence parfois le rêve qui y mène.

La position est celle des cataleptiques abandonnées à elles-mêmes, et les idées sont celles des malheureuses hypnotisées, conservant leur connaissance, en butte à tous les dangers, ne pouvant ni se plaindre ni fuir.

Le sommeil, dans ce cas, peut être appelé sommeil cataleptique.

Quant au sommeil somnambulique, le rapprochement est moins complet, quoique possible. Lorsque dans un rêve on se livre à des exercices violents, que l’on voyage, marche sur les eaux, vole dans les airs ; quand d’une manière générale les images sont gaies, exubérantes, on peut s’assurer que la tête est hautement placée sur les coussins, brusquement fléchis. C’est ainsi que je me trouve placé. Dans cette situation, la nuque et les vaisseaux du cou, comprimés, la circulation cérébrale serait gênée ; il y aurait là une cause physique d’excitation générale des facultés intellectuelles.

Ce sommeil si mouvementé peut être l’approche du sommeil du somnambulisme hypnotique.

Je n’ai pu étudier le sommeil léthargique. Cette variété [p. 326] appartient aux jeunes gens. Il se montre après des exercices violents, une marche trop prolongée. Les dépenses nécessitées ont été si considérables que le corps épuisé tombe comme une masse dans un sommeil de plomb. Dans une telle prostration, le cerveau ne peut même trouver les aliments nécessaires à l’élucubration de ses rêves.

Ces observations n’ont pas la prétention d’être d’une vérité absolue, l’évolution des songes dépendant de mille influences extérieures ou personnelles au dormeur. Il est facile de les vérifier en essayant de se procurer des nuits agréables ; il suffit pour cela de se mettre dans les conditions du sommeil du somnambule.

On répète chaque jour que la vie si courte des humains est surtout abrégée par les maladies, et surtout le sommeil, qui lui fait perdre la moitié de son activité réelle, le privant ainsi d’une partie de sa puissance et de ses plaisirs.

Pour moi, je n’envisage pas les choses avec cette rigueur philosophique. Outre la propriété de réparer nos forces par un bon sommeil, la nuit a le privilège de nous permettre de rêver, c’est-à-dire recommencer une autre vie. S’il est vrai que le contraste est la loi des songes, il est à supposer, à désirer surtout que les mortels les moins heureux sur cette terre, ceux qu’un labeur continu oblige à lutter sans cesse pour la subsistance, en traînant une existence misérable, que tous les désespérés, lorsqu’ils s’endorment, aient la compensation d’être visités par de beaux rêves, d’agréables sensations, de belles illusions.

Ces nuits heureuses corrigeront les déceptions des mauvais jours.

NOTE

(1) Lu dans la séance du 7 mars 1889.

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