Emmanuel Régis. Les rêves et l’hypnotisme. Extrait du quotidien « Le Monde », (Paris), lundi 25 août 1890, p. 1, colonne 2 – p. 1, colonne 5.

Emmanuel Régis. Les rêves et l’hypnotisme. Extrait du quotidien « Le Monde », (Paris), lundi 25 août 1890, p. 1, colonne 2 – p. 1, colonne 5.

 

Emmanuel Régis (1855-1918). Bien connu pour son célèbre Manuel de psychiatrie qui connut six éditions sous deux titres différents : Manuel pratique de médecine mentale (1885 et 1892) – Précis de psychiatrie (1906, 1909, 1914, 1923). – Très sensible aux idées freudienne il publie un ouvrage commun avec Angelo Hesnard, La Psychanalyse des névroses et des psychoses en 1914. – Il est l’auteur de nombreux ouvrages et de plusieurs dizaines d’articles. Nous avons, parmi ceux-ci, mis en ligne sur note site :
— Les rêves et l’hypnotisme. Extrait du quotidien « Le Monde », (Paris), lundi 25 août 1890, p. 1, colonne 2 – p. 1, colonne 5.
— Des Hallucinations oniriques des Dégénérés mystiques. Extrait du « Congrès des Médecins Aliénistes et Neurologistes de France et des pays de langue française – Cinquième session, tenue à Clermont-Ferrand du 6 au 11août 1894 – Procès-verbaux, mémoires et discussions », (Paris), 1895, pp. 260-276. 

Les aliénés peints par eux-mêmes. 5 Article paru dans la revue « L’Encéphale », (Paris), 1882-1886.
— La dromomanie de Jean-Jacques Rousseau. Paris, Société d’imprimerie et de librairie, 1910. 1 vol. in-8°, 12 p.

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Nous avons gardé l’orthographe, la syntaxe et la grammaire de l’original. – Les images ont étés rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection privée sous © histoiredelafolie.fr

 

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Les rêves et l’hypnotisme.

L’hypnotisme, qui nous a déjà causé mainte surprise, nous en réserve probablement encore plus d’une. La plus complète, pour quelques heures du moins, sinon la plus inattendue, serait sans doute la démonstration, fourni par l’hypnotisme lui-même, du caractère simple et naturelle des phénomènes en lesquels il consiste.

Il semble que la tendance de quelques théologiens soit de condamner la pratique de l’hypnose à tous ses degrés, comme dangereuse, nuisible et suspecte de supernaturalisme. Le fait que, de l’aveu de tous je crois, l’état d’hypnotisme n’est pas sans exposer à de sérieux dangers, et que les procédés au moyen desquels on le propose devraient être réservés, comme les poisons et les remèdes, pour être employés seulement par ceux-là qui ont compétences et caractères pour les manier, sous leur responsabilité.

C’est la thèse que j’ai déjà soutenue ici, une sur laquelle j’insiste encore à l’occasion de la lecture que je viens de faire d’une étude sur la Physiologie et pathologie des rêves (1), laquelle est due à M. le docteur Tissié (de Bordeaux) les placée sous le patronage the M. Azam, le [p. 1, colonne 3] professeur de l’École de Médecine de Bordeaux, bien connu pour ses études de psychologie physiologique.

Le rêve, dit cité par notre auteur, M. Artigues, la philosophie le regarde comme sien, la physiologie s’en empare, la poésie en use, le charlatanisme en abuse, est ce phénomène un peu inconnu, mais tout à coup sûr d’un intérêt de premier ordre, a été décrit, étudié, discuté, sans que jusqu’ici, même à notre époque utilitaire, on se voit arrivé à reconnaître son incontestable utilité. Sept pour montrer cette utilité que M. Tissié a entrepris son livre, et il y a réussi. Celle de son utilité psychologique qu’il est ici question.

Les rêves sont, dans l’état de sommeil ordinaire ou physiologique, provoqués par une impression sensorielle objective ou subjective : et ces impressions sensorielles ont alors d’autant plus de puissance que, les aptitudes judicielles du sujet faisant défaut, la valeur de l’impression peut-être considérablement exagérée. Or, ce double caractère se retrouvent exactement dans le sommeil hypnotique, et cela dans les conceptions que l’hypnotisé, laissé à lui-même, est susceptible d’avoir, sans l’aide d’aucune suggestion. L’hypnotiser voit un point sur un morceau de papier il pense le reproduire en dessinant un grand cercle ; l’expérience permet de se convaincre que cette macrosomatie ne tient pas à défaut de l’œil, mais à l’importance psychique faussement accordée par le cerveau à la sensation.

Dans une autre partie de cette étude, l’auteur établi que les hallucinations de même nature, psycho sensorielle, peuvent se reproduire dans les différents sommeils : physiologique, somnambulique et hypnotique ; et, fait plus curieux encore et plus démonstratif, il rapporte observation d’un sujet qui, plongée dans le sommeil naturel, voit une certaine personne dont il reçoit l’ordre de partir. Ce sujet s’éveille, oublié son rêve et va à son travail, puis s’endort hypnotiquement et reprends le rêve de son sommeil normal, reçoit la même hallucination, ayant pour objet la même personne lui intimant le même ordre.

Il n’est pas jusqu‘au dédoublement de la personnalité, si bien observé par M. Azam, qui ne se retrouve aussi dans les trois modes de sommeil, physiologique, somnambulique et hypnotique. Il en est de même la suggestion. Le rêve provoque l’acte non seulement chez l’aliéné, ou le fait est des plus fréquent, mais est l’homme sain, au sortir du sommeil normal, quoique exceptionnellement. Le rêve provoque la fatigue de l’acte ; le fait n’est pas moins remarquable. Enfin et surtout, l’acte provoque le rêve, et cela dans les trois modes de sommeil. D’où l’auteur conclut avec raison que l’autosuggestion et la suggestion peuvent être produite dans les trois modes de sommeil. Il en est de même de ce qu’il appelle le rappel des mémoires, lequel est étudié parle lui de veille à sommeil, de sommeil à veille, de sommeil a sommeil, et, ce qui est le plus intéressant, d’un mode à un autre mode de sommeil. [p. 1, colonne 4]

Ce qui permet de conclure au rapport qui existe entre les trois états de sommeil puis j’ai logique, somnambulique et hypnotique.

Une semblable étude nous paraît être pleine des enseignements les plus précieux pour l’appréciation de ces singuliers états psychologiques, et ces rapports qui les unissent me semblent faits pour justifier ce que je disais de l’hypnotisme dans une précédente étude sur ce sujet. De telles analogies doivent, en effet, nous portez à conserver au sommeil hypnotique son caractère de sommeil anormal sans doute mais naturel, au même titre que le sommeil somnambulique par exemple.

Je ne répéterai donc encore une fois : les théologiens feront bien de ne pas se presser de condamner les pratiques hypnotiques en elle-même, et surtout de ne pas les condamner en bloc comme œuvres impliquant toutes quelque chose de surnaturel, solution dont quelques apparences expliquer la maison en avant, mais dont un examen plus approfondi des faits doit commander le rejet. Qu’on les condamne pour les dangers auxquelles elles exposent, dangers pour la santé, pour les mœurs, peut-être aussi pour la foi, rien de plus simple et de plus légitime. L’alcoolisme, le morphinisme et tant d’autres abus sont condamnables au même chef, sinon dans la même mesure.

Tous sommeil d’ailleurs est un danger, qu’on le sache bien. L’église l’a bien pressenti lorsqu’elle nous sollicite de mettre toujours notre sommeil sous la protection spéciale du seigneur et de ses anges. Maury, dans son livre sur le sommeil et les rêves, a dit : l’homme qui s’endort s’identifie pour un instant avec un vieillard dans l’esprit s’affaiblit… il représente véritablement l’homme atteint d’aliénation mentale. Il est de fait qu’au début du sommeil le plus naturel, à la phase qu’on n’appelle celle des hallucinations hypnagogiques, l’esprit peut-être le jouet d’une foule de mystifications dont il est généralement impuissant à décider le caractère fallacieux. C’est alors qu’il est le plus exposé, on le comprend, à se laisser suggestionner parle esprit d’erreur.

On n’a pourtant pas songé pour cela a condamner le sommeil naturel ; on conseille seulement de l’entourer de précautions suffisantes pour assurer son innocence et écarter les dangers dont il peut être l’occasion. C’est une sage précaution que les mères chrétiennes, dans leur pieuse sollicitude, n’omettent guère d’employer lorsqu’elles conseillent à leurs enfants de s’endormir dans une sainte pensée, voire même dans la prière, et de veiller à ce que l’attitude de leurs enfants endormis soit descente et reposée. Elles ont deviné que rien n’est plus capable de provoquer des rêves dangereux une attitude inconvenante, et que rien au contraire ne peut mieux disposer au repos le corps et l’esprit que : In manus [tass] Domine, commendo spiritum meum.

Je pensais qu’il était intéressant de faire ses rapprochements entre les divers modes de sommeil, afin qu’en voyant [p. 1, colonne 5] mieux leurs rapports est leurs analogies, on comprit mieux leur caractère naturel et le rôle qu’ils peuvent jouer entre des mains habiles et consciencieuses.

Sans doute, il est encore en ce matières trop de données inconnues pour que l’on puisse marcher hardiment dans une voix si nouvelle ; mais les observations que l’on enregistre tous les jours arriveront bien quelque jour à éclairer la route où l’on s’est engagé. Le Docteur Tissié pense que les rêves pourront servir à mesurer la dose d’hypnotisme que l’on peut supporter sans danger, sinon sans inconvénient. C’est possible, il est certain que la prudence est de mise en pareille matière, essayé pour avoir trop hypnotisé des sujets plus ou moins atteints de tares nerveuses et surtout de tares héréditaires, qu’on les a conduits à la folie. Je dis : trop hypnotisé ; je devrais dire : trop profondément hypnotisé, ou encore : mal hypnotisé. Mais ceci appelle encore de nombreuses études avant d’être vulgarisé ; c’est pourquoi je m’en tiens à cette simple conclusion, que le sommeil hypnotique mais autre chose qu’un mode normal de sommeil naturel.

Spectator.

 

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