Edmond Dupouy. Sorcellerie. —Démonolâtrie. — Incubisme. — Lycanthropie. Extrait de l’ouvrage « Psychologie morbide. Des vésanies religieuses. Erreurs, croyances fixes, hallucinations & suggestions collectives », (Paris), Librairie des Sciences psychiques, Paul Leymarie, 1907, pp. 62-101.

Edmond Dupouy. Sorcellerie. —Démonolâtrie. — Incubisme. — Lycanthropie. Extrait de l’ouvrage « Psychologie morbide. Des vésanies religieuses. Erreurs, croyances fixes, hallucinations & suggestions collectives », (Paris), Librairie des Sciences psychiques, Paul Leymarie, 1907, pp. 62-101.

Edmond Dupouy (1838-1920). Docteur en médecine (Paris, 1869).
Quelques publications :
— La prostitution dans l’antiquité. Etude d’hygiène sociale. Paris, Librairie Meurillon, 1887. 1 vol. in-8°, 2 ffnch, 219 p.
— La prostitution dans l’antiquité dans ses rapports avec les maladies vénériennes. Etude d’hygiène sociale. Quatrième édition. Paris, Société d’Editions Scientifiques, 1898. 1 vol. in-8°, 2 ffnch, 332 p. Il s’agit réellement d’une édition autre originale tant augmentée.
— Le Moyen-Age médical. Les médecins au moyen-âge. – Les grandes épidémies. – Démonomanie. – Sorcellerie. – Spiritisme. – La médecine dans la littérature du moyan-âge. – Historiens. – Poètes. – Auteurs dramatiques. Paris, Société d’Editions Scientifiques, 1895. 1 vol. in-8°, VII p., 372 p.
— Sciences occultes et physiologie psychique. Corps psychique. – Force vitale.- Extériorisation du Corps psychique. – Magnétisme. – Extériorisation de la sensibilité, de la volonté. Lucidité. Transmission de pensée. Télépathie. Extériorisation de la sensiblité. Paris, Société d’Editions Scientifiques, 1898. 1 vol. in-8°, 2 ffnch.,  VIII p., 312 p.

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Par commodité nous avons renvoyé les notes originales de bas de page en fin d’article. – Les images, ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection privée sous © histoiredelafolie.fr

[p. 62]

CHAPITRE V

Sorcellerie. — Démonolâtrie. — Incubisme. — Lycanthropie.

Dans la première période, on peut constater que les cas de sorcellerie et de démonolâtrie, aussi multiples qu’ils fussent, ne présentaient pas de caractères épidémiques et contagieux bien évidents, avec des foyers nettement déterminés.

Nous trouvons bien la mention d’une espèce d’épidémie de sorcellerie à Lyon, dans les premiers temps du Moyen Age. Elle sévissait sur les habitants des classes infimes de la population constituant une secte connue sous le nom de Pauvres de Lyon, et qu’en langue romane on appelait Facturiers, du mot Faicturerie, qui signifiait sorcellerie, art magique, faisant croire aux hommes qu’ils adorent le diable.

Gauthier de Coinsi parle également des magiciennes qu’il désigne sous le nom de Tresgétères. [p. 63]

On trouve, dans un de ses poèmes, les vers suivants relatifs à une sorcière juive :

En la ville une gieve (1) avait. 1 Juive,
Qui tant d’engient (1) et d’art savait. 1 Génie(ingenium).
De tresgiet (1), d’enchanterie (2). 1 Magie. 2 Science.
Quedevant li (1) apertenienl(2). 1. Sortilège. 2 enchantement.
Faisant venir à parlement (1). 1 Un discours.
Les ennemis et les déables (1). 1 Diables.

Un autre document nous fait connaître une agrégation de femmes rassemblées dans un but mystérieux, se livrant à des incantations magiques. La description nous en est donnée dans ce fragment d’un concile du VIIIe siècle relatif aux courses aériennes que les sorcières croyaient faire, en compagnie de Diane et d’Hérodiade :

Illud eliam non est omillendum quod quædam sceleratæmulieres, rétro post Satanam conversæ dæmonum illusionibus et phantasmatibus seductæ, credunt et profitentur se nocturnis horis, cum Diana, dea paganorum, et cum Herodiate et innumera multitudine mulierum, equitare super quasdam bestias, et mulieribus terrarum spatia intempestænoctis silentio pertransire, ejusque jussionibus velut dominæobedire, et certis noctibus ad ejus evocari(1).

En voici la traduction : On ne doit pas non plus oublier que les femmes impies vouées à Satan, séduites par les apparences et les fantômes des [p. 64] démons, croient et avouent que, pendant la nuit, elles chevauchent sur des hôtes fantastiques, avec Diane, déesse des payens. Elles prétendent traverser des espaces immenses dans le silence de la nuit obscure, obéir aux ordres de l’une ou de l’autre de ces deux femmes, comme à ceux d’une souveraine, et être appelées enfin à leur service à certaines nuits déterminées.

La cohabitation des hommes avec les démons no faisait pas de doute pour beaucoup d’auteurs du Moyen Age. Grégoire de Tours a rapporté la possession d’Eparchius, évoque d’Auvergne, avec des démons succubes.

Saint Augustin, au IVe siècle, avait reconnu l’existence des démons incubes, en déclarant que c’eut été de l’impudence de nier un fait aussi bien établi : ut hoc negare impudentiævideatur. Saint Bernard et saint Thomas d’Aquin (2) partageaient la même conviction. Guibert de Nogent écrivait au XIe siècle (3) :

« Partout on cite mille exemples de démons qui se font aimer des femmes et s’introduisent dans leur lit. Si la décence nous le permettait, nous raconterions beaucoup de ces amours de dénions dont quelques-uns sont vraiment atroces dans le choix des tourments qu’ils font subir à ces pauvres créatures, tandis que d’autres se contentent d’assouvir leur lubricité. » [p. 65]

Tout cela était peu de chose comparativement à ce que nous verrons dans la seconde période de la démonolâtrie.

Cette DEUXIÈME PÉRIODE est, en effet, caractérisée par l’apparition de foyers épidémiques, d’une durée variable, apparaissant et disparaissant sur un point donné pour éclater sur un autre. C’est alors que les armes spirituelles de l’Église furent jugées insuffisantes par l’Inquisition et remplacées par les bûchers. La vésanie prendra alors le nom de démonolâtrie.

A l’époque de son apparition, plus de dix générations avaient subi l’action dépressive de toutes les superstitions. L’hérédité avait préparé le terrain, les esprits étaient dans un état absolu de réceptivité à toutes les actions pathologiques. L’état nerveux dans lequel se trouvaient les faibles d’esprits, victimes de leurs hallucinations nocturnes, déterminait insensiblement une espèce de somnambulisme permanent pendant lequel ils acquéraient une personnalité particulière. Ils affirmaient alors être possédés par les démons ; et quand ils revenaient à leur état normal, il suffisait de la plus simple parole suggestive pour la faire disparaître. C’est ainsi qu’il faut expliquer ces faits d’individus accusés de sorcellerie qui niaient d’abord et avouaient ensuite. En présence des juges leur demandant, avec l’autorité de la conviction, ce qu’ils avaient fait au sabbat, ils faisaient les récits les plus détaillés et les plus circonstanciés des réunions nocturnes des [p. 66] démons et de leurs adeptes. El ils se laissaient ensuite conduire au bûcher, comme ils s’y attendaient d’ailleurs, en confessant leurs rapports diaboliques, ou se suicidaient.

Démonolâtrie épidémique d’Arras en 1459.

Dans les Chroniquesd’Enguerrand de Monstrelet, l’historien fidèle des faits de son temps, on lit la description de la fameuse épidémie de démonolâtrie de l’Artois, qui amena tant d’hallucinés sur les bûchers de l’Inquisition. Notre historien s’exprime ainsi :

« En 1459, en la ville d’Arras, advint un terrible cas et pitoyable que l’on nommait Vaudoisie. Ou disoit que c’estaient aucunes gens, hommes et femmes, qui de nuit se transportoient par vertu du diable des places où ils estoient et soudainement se trouvoient en aucuns lieux, arrière des gens, es bois ou es déserts, là où ils se trouvoient en très grand nombre, hommes et femmes ; et trouvoient illec un diable en forme d’homme, duquel ils ne virent jamais le visage ; et ce diable leur lisoit et leur donnoit ses commandements et ordonnances et comment et par quelle manière ils dévoient avrer et servir, puis faisoit par chacun d’eux baisier son derrière et puis bailloit à chacun un peu d’argent et finalement leur administroit vins et viandes en grand’largesse, dont ils se repaissoient, et puis tout à coup chacun prenoit sa chacune, et en ce point s’éteindoit la lumière et connaissoient l’un et l’autre charnellement, et ce fait, [p. 67] tout soudainement se retrouvoit chacun à sa place dont ils estoient partis premièrement.

« Pour cette folie furent prises et emprisonnés plusieurs notables gens de ladite ville d’Arras et autres moindre gens, femmes folieuses et autres, et furent tellement gétrinéset si terriblement tourmentésque les uns confessèrentle cas leur être tout ainsi advenu comme dit est ; et autre plus avoir veu et cogneu en leur assemblée plusieurs notables gens, prélats, seigneurs et autres gouverneurs de baillages et villes, voire tels, selon commune renommée, que les examinateurs et juges leur nommoient et mettoient en bouche. Si que par force de peineet de tourments, ils les accusoientet disoient que voirement ils les avoient veus, et les aucuns ainsi nommés estoient tantôt emprisonnés et mis en torture, et tant si longuement et par tant de fois que confesser leur convenoit. Et, furent ceux-ci qui estoient de moindre gens exécutés et bridés inhumainement.

« Aucuns autres plus riches et plus puissants se racheptèrent par force d’argent pour éviter les hontes que l’on leur faisoit, et de tels il y eut dès plus grands qui furent prêches et séduits par les examinateurs qui leur donnoient à entendre et leur promettoient, s’ils confessoient le cas qu’ils ne perdroient ni corps ni biens. Tels y eurent qui souffrirent en merveilleuse patience et constance les peines et les tourments, mais ne voulurent rien confesser à leur préjudice ; trop bien donnèrent argent aux juges et à ceux qui les pouvoient relever de leurs peines. Autres gens qui se absentèrent et vindèrent le pays et prouvèrent leur innocence (4). »

Calmeil a considéré cette relation de soi-disant sorcellerie comme un délire ayant régné épidémiquement en Artois où « beaucoup d’aliénés furent exécutés à mort dans ce pays », s’empressant d’ajouter que « ces faits laissent entrevoir en partie les malheurs auxquels la poursuite acharnée des faux disciples de Satan exposait les sociétés d’autrefois (5) ».

L’arrêt du tribunal d’Arras, qui condamnait les sorciers de l’Artois à être brûlés, est un document curieux, qui mérite d’être rapporté, car il s’appuyait sur les considérations suivantes, qui acceptaient comme véridiques les conceptions délirantes des pays artésiens :

« Quand ils voulloient aller à la vauderie, d’ung oignement que le diable leur avait baillé, ils oindaient une vergue de bois bien petite, et leurs palmes et leur mains, puis mettoient cette verguette entre leurs jambes, et tantôt ils s’envoloient où ils voulloient estre, par dessus bonnes villes, bois et eaux, et les portoit le diable au lieu où ils debvoient faire leur assemblée. Et, en ce lieu, trouvaient l’ung l’autre, les tables mises, chargiées de viandes ; et illec trouvoient un diable en forme de boucq, de quien, de singe et aucune fois d’homme, et la faisoient oblations et hommaiges audict diable et l’adoroient, et lui donnoient les plusieurs leur âmes, et à peine tout ou du moings quelque chose de leur corps. Puis, baisoient le diable, en forme de boucq, au derrière, avec coudeilles ardentes en leurs mains. Et après qu’ils avoient louis bien bu et mangié, ils prenoient habitation charnelle louis ensemble, et même le diable se mectoit en forme d’homme et de femme, et [p. 69] prenoient habitation les hommes avec le diable en forme de femme, et le diable en forme d’homme avec les femmes. Et même illec commectoient le péchié de Sodome, de bougrerie et tant d’autres crimes, si très fort puants et énormes, tant contre Dieu que contre nature, que ledit inquisiteur dict qu’il ne les oserait nommer, pour doulte que les oreilles innocentes ne fussent adverties de si vilains crimes, si énormes et si cruels (6). »

.    .    .   .    .    .   .    .    .   .    .    .   .    .    .   .    .    .   .    .    .   .    .    .   .    .    .   .

Parmi ces sorciers, il y avait un poète, un peintre et un vieil abbé, lequel passait pour un amateur des mystères d’Isis… Peut-être l’Inquisition poursuivait-elle souvent comme sorciers el hérétiques des individus qu’elle n’aurait pu atteindre autrement, comme les faits paraissent le démontrer.

Démonolâlrie d’Edeline, docteur en Sorbonne.
Délire hallucinatoire. Condamnation à la
prison perpétuelle.

Le cas d’Edeline est un des premiers de la période de démonolâtrie. Ancien prieur, docteur en Sorbonne, il enseignait, dans le Poitou, que les faits de sorcellerie qui faisaient monter les gens sur les bûchers de l’Inquisition, se rapportaient à des hallucinations.

Prévenu de complicité de sorcellerie, il fut [p. 70] (6) prisonnier. Sous l’influence des idées régnantes, il finit par délirer et à avouer au tribunal avoir commis le crime d’incubisme avec le diable sous la forme d’un bélier noir, d’avoir obéi à Satan, en prêchant contre les doctrines de la théologie inquisitoriale, d’avoir assisté au sabbat. Il ne fut condamné qu’à la prison perpétuelle.

Incubisme et succubisme.

Nous allons, comme dans la première période, avoir à constater dans nos observations de démonolâtrie l’incubismeet le succubismechez les hallucinés condamnés par les tribunaux de l’Inquisition. Calmeil, dans son ouvrage sur la folie, a fait l’historique de cette question. Il a écrit que les vierges vouées à la chasteté étaient fréquemment visitées par des démons qui se cachaient sous la figure du Christ, sous celle d’un ange ou d’un séraphin. Le diable choisissait de préférence la forme d’une vierge sainte pour attirer les solitaires et les jeunes reclus dans les pièges du vice.

« Après avoir opéré sur le regard, par le prestige d’une beauté factice, dit le savant aliéniste, les malins esprits tentent de s’introduire dans la couche des jeunes filles et des jeunes hommes et ils les noient dans les voluptés d’un commerce honteux.

« Les dieux, au dire des anciens, s’unissaient avec les tilles des princes ; ces prétendus dieux n’étaient [p. 71] que des incubes déguisés. Un diable posséda Rhéa sous l’apparence dé Mars. Un autre se fit succube et passa pour Vénus le jour où Anchise crut cohabiter avec la déesse de la beauté.

« Les démons incubes accostent de préférence les femmes perdues, sous la forme d’un homme noir ou d’un bouc. De tout temps, les esprits damnés ont attaqué certains hommes sous la forme d’une brute lascive. Les velus, faunes et sylvains, n’étaient que des incubes déguisés. »

Les rapports qu’avaient les possédés avec les incubes et les succubes étaient souvent accompagnés d’une sensation douloureuse de compression dans la région épigastrique, avec impossibilité de faire le moindre mouvement, de parler et de respirer, phénomène caractéristique du cauchemar. Cependant, il y avait quelques variantes dans les sensations éprouvées. Une religieuse de Sainte-Ursule, appelée Armelle, disait que :

« Il lui semblait être toujours dans la compagnie des démons qui la provoquoient incessamment à se donner et à se livrer à eux. Pendant cinq ou six mois que dura le fort du combat, il lui étoit comme impossible de dormir la nuit, à cause des spectres épouvantables dont les diables la travailloient, prenant diverses figures de monstres (7). »

Une autre religieuse nommée Gertrude, citée par Jean Wier, avoua que depuis l’âge de 14 ans, elle [p. 72] couchait avec Satan en personne, et Satan s’était fait aimer d’elle à ce point qu’elle lui écrivait dans les termes les plus tendres et les plus passionnés. On trouva, en effet, dans sa cellule, le 25 mars 1565, une lettre remplie de détails les plus naturalistes de leurs débauches nocturnes.

Bodin, dans sa Démonomanie, a donné l’observation de Jeanne Hervillier, qui fut brûlée vive par arrêt du Parlement de Paris. Elle avait confessé à ses juges, qu’elle avait été présentée, à l’âge de 12 ans par sa mère,

« à un diable en forme d’un grand homme noir et vestu en noir, botté, éperonné, avec une espée au costé et un cheval noir à la porte. Le diable coucha charnellement avecques elle, en la même sorte et manière que font les hommes avecques les femmes, hormis que la semence estoit froide. Cela continua tous les huit ou quinze jours, mesme icelle estant couchée près de son mary, sans qu’il s’en aperceut. »

Cet auteur a rapporté, d’après J. Wier, plusieurs faits du môme genre, entre autres celui de Magdelaine de la Croix, nommée abbesse du monastère de Cordoue par la protection de Satan, qui alla demander l’absolution au pape Paul III, en confessant que, dès l’âge de 12 ans, elle avait été « sollicitée par le diable de se marier avec luy » et qu’elle avait eu des relations avec ce diable, « en forme de More noir et hideux », pendant trente ans, elle [p. 73] avait continué ce commerce. Et pendant qu’elle était avec lui dans sa cellule, un autre diable, prenant sa ressemblance, se montrait aux offices des nonnains avec grande apparence de dévotion (8). Bodin croyait fermement que celle religieuse avait été vouée à Satan, « dès le ventre de sa mère, telles copulations ne sont pas illusions ni maladies », ajoutait-il.

Il a donné d’ailleurs un extrait de l’interrogatoire que subirent, en présence de maître Adrien de Fer, lieutenant-général de Laon, les sorcières de Longni, qui furent condamnées au feu pour avoir eu commerce avec les incubes. II parle encore de Marguerite Brémond, qui avoua avoir été conduite, un soir par sa propre mère, dans un pré où se tenait une assemblée de sorcières :

« Et se trouvèrent en ce lieu six diables qui estoient on forme humaine, mais fort hideux à voir, etc. Après la danse finie, les diables se couchèrent avec elles et eurent leur compagnie ; et l’un d’eux qui l’avait menée danser, la print et habita avecques l’espace de plus d’une demi-heure, mais délaissa aller sa semence bien froide. »

Le grand mathématicien et médecin distingué Jérôme Cardan a cité le cas d’un prêtre qui avait [p. 74] cohabité, pendant plus de cinquante ans, avec un démon, en guise de femme : Pic de la Mirandole celle d’un autre prêtre, qui avoua avoir eu commerce, pendant quarante ans, avec un démon succube qu’il nommait Hermione.

Comme les Pères de l’Église, le pape Innocent VIII reconnaissait l’existence des démons incubes et succubes dans une lettre apostolique : Non sine ingenti molestia ad nostrum pervenit auditum complures utriusque sexus personnas propriæsaluti immemores et a fide catholica devientes dæmonibus incubis er succubis abuti.

Les prêtres apprenaient évidemment, dans les aveux du confessionnal, les secrets de cette étrange hallucination du sens génital portée au compte de ces démons, et que reproduisaient sans commentaires les démonologues dans leurs écrits. Mais ils n’étaient pas toujours d’accord sur certaines questions. De Lancre affirmait que les incubes ne s’attaquaient pas aux vierges, parce qu’ils ne pourraient pas commettre l’adultère avec elles ; et Bodin n’hésite pas à dire le contraire, malgré les aveux des jeunes filles et des religieuses. Antoine de Torquemada reconnaissait, d’après les dires de ses pénitentes, que l’approche du diable était extrêmement froide, el Martin del Rio a cité le cas d’Angèle de Foligno qui accusait les incubes de porter un feu violent dans ses organes sexuels, après l’avoir battue sans pitié et lui avoir inspiré une concupiscence infernale. Elle lui a confessé ainsi la [p. 75] chose : Nam in locis verecuùndis est tantum ignis, quod consuevi apponere ignem materialem ad extinguendum ignem concupiscentiæ(9).

Alors que les séductions des dieux du paganisme, des faunes et des satyres avaient pour corollaire la naissance d’enfants destinés à devenir des demi-dieux ou des héros, les relations avec Satan donnaient aux femmes des monstres pour progéniture. Martin Luther et Guichard, évêque de Troyes, passaient pour être des produits des démons. Bodin considérait comme tels tous les fœtus de la tératologie, malgré les affirmations contraires de J. Wier et d’Agrippa.

Le père jésuite Costadau écrivait dans son traité De Signis, à propos de l’incubisme :

« La chose est trop singulière pour la croire à la légère… Nous ne la croirions pas nous-même si nous n’étions convaincu, d’une part, du pouvoir du démon et de sa malice, et si, d’une autre part, nous ne trouvions une infinité d’écrivains et même du premier rang, des papes, des théologiens el des philosophes, qui ont soutenu et prouvé qu’il peut y avoir de ces sortes de démons incubés et succubes ; qu’il y en a, en effet, et des gens assez malheureux ayant avec eux ce commerce honteux et de tous le plus exécrable. »

Comme les hallucinations psycho-sensorielles des autres sons, celle du sens génésique pourrait [p. 76] elle prendre ses éléments dans l’esprit érotique des malades, et particulièrement chez les hommes dans la réplétion des vésicules spermatiques ? C’est dans ce sens que M. de Saint-André, médecin de Louis XV, a donné une explication de l’incubisme. Et il ajoute (10) :

« L’incube est le plus souvent une chimère qui n’a pour fondement que le rêve, l’imagination blessée, et très souvent l’imagination des femmes… L’artifice n’a pas moins de part à l’histoire des incubes. Une femme, une fille, une dévote de nom… débauchée, qui affecte de paraître vertueuse pour cacher son crime, fait passer son amant pour un esprit incube qui L’obsède. Il en est des esprits succubes comme des incubes ; ils n’ont ordinairement d’autre fondement que le rêve et l’imagination blessée et quelquefois l’artifice des hommes. Un homme qui a entendu parler des succubes s’imagine, en dormant, voir les femmes les plus belles et avoir leur compagnie. »

Pour en finir avec les opinions des écrivains du Moyen Age sur la question de l’incubisme, nous demanderons à Nicolas Rémy, inquisiteur de Lorraine, la description des impuretés, qui se commettaient entre les démons et les sorcières, d’après les confidences qui lui furent faites par les possédées. Fort heureusement pour la morale, il a traduit en latin ces aveux (11) : [p. 77]

« Hic igitur, sive vir incubet, sive succubet fæmina, liberum in utroque naturædébet esse officium, nihilque omnino intercedere quod id vel minimum moretur atque impediat, si pudor, motus, horror, sensusque aliquis acrior ingruit, illicet ad irritum redeunt omnia e lumbis, affæque prorsus sit natura. »

A propos du jugement des quatre filles des Vosges, d’après les confessions de celles-ci, qui se nommaient Alice, Claudine, Nicole et Didace, l’inquisiteur dit encore :

Alesia Drigea recensuit dæmoni suo pœnem, cum surrigebat tantum semper extitisse, quanti essent subices focarii, quos tum forte præsentes digito demonstrabat : scroto, ac coleis nultis inde pendentibus.

Claudia Fellæexpertam esse se sæpius instar fusi in tantam vastitatem turgentis, ut sine magno dolore contineri a quantitmvis capace muliere non posset.

Cul astipulatur et illud NicolæMorelææconquerentis sibi, quoties a tam misero concubilu discedebat decumbendum perinde fuisse, ac si diutina aliqua, ac vehementi exagitatione fuisset debilitata.

Retetulit et Didatia Miremontana, se, licet virum multos jam annos passa esset, tamen tam vasto, turgidoque dæmonis sui inguine extensam semper fuisse, est substrata lintea largo cruore perfunderet. El communis fere est omnium querela, perinvitas se a dæmone suo comprimi, non prodesse tamen quod obluctantur.

Il est assez difficile de comprendre comment le diable pouvait aussi complètement initier ces filles à tous les secrets de la volupté lesbienne, mais il [p. 78] faut bien se rappeler qu’à côté du sabbat imaginaire où se rendaient les véritables hallucinées, il y avait des maisons de prostitution dirigées par de vieilles proxénètes, où se tenaient, la nuit, les grandes assises de la débauche. Ces sorcières actives se vantaient de leur science magique, de leurs relations avec les dénions, niais, en réalité, elles ne connaissaient que les préparations de quelques, drogues stupéfiantes dont elles faisaient le plus mauvais usage possible. Elles avaient passé toute leur existence dans le vice; et leurs passions, au lieu de s’éteindre, s’étaient exaltées avec l’âge. « Avant d’être sorcières, disait le Prof. Thomas Erastus, ces lamies étaient libidineuses, et elles le deviennent de plus en plus dans leurs rapports avec le démon ».

Démonolâtrie épidémique en Allemagne
et à Constance (1485) (1)

HALLUCINATIONS. —ANTHROPHAGIE. —INCUBISME

Sur la plainte d’un inquisiteur, quarante et une femmes, prévenues de démonolâtrie et d’anthropophagie furent jugées à Burbie, dans la Haute-Allemagne, et condamnées au feu, en l’espace d’une année. [p.79]

Elles avaient avoué avoir été au sabbat, avoir égorgé des enfants, avoir dévoré les chairs et bu le sang, avoir eu des. relations avec des diables.

Une autre épidémie semblable sévit à Constance et à Revensbourg, pendant cinq années, et prit fin après la-mort dans les flammes de quarante-huit hallucinées, sans compter les cas épars, ceux de plusieurs sages-femmes notamment atteintes du même délire.

Les juges inquisiteurs, dans ces affaires, s’inspirèrent du récit de Nider sur la sorcellerie des Vaudois. Ils constatèrent, d’après les aveux de certaines prévenues, que celles-ci égorgeaient les enfants pour en composer un philtre leur permettant de franchir l’espace pour aller au sabbat. D’autres s’accusèrent de se livrer à des démons incubes. Plusieurs prétendirent avoir causé des désastres, des inondations, des tempêtes par le pouvoir magique qu’elles tenaient de Satan. Quelques-unes subirent les plus horribles tortures avec une insensibilité si complète que les théologiens en conclurent que la graisse d’un premier-né du sexe masculin procurait celle faculté aux démonolâtres. Celle anesthésie générale permet donc de conclure que ces malheureuses étaient bien des hystériques. [p. 80]

Démonolâtrie en Catalogne (1507).
Hallucinées devant l’Inquisition d’Espagne.
Condamnation au feu.

Le tribunal de l’Inquisition d’Espagne avait déjà condamné au feu un grand nombre de démonolâtres au XIIIe siècle. En 1507, il livra au même supplice trente femmes de Calahora, convaincues de démonolâtrie, incitées par leurs hallucinations à avouer leurs rapports et leur adoration pour les démons.

Épidémie de démonolâtrie en Lombardie (1515).

DÉLIRE ONIRIQUE. — VAMPIRISME. — SORTILÈGES

Dans les premières années du XVe siècle, une violente épidémie régnait en Lombardie, à ce point que, de l’aveu de Barthélémy de Lépine, le Saint-Office, dans le seul district de Côme, en faisait mourir dans les. Flammes de l’orthodoxie mille par an (13).

Le délire de ces hallucinés portait sur des crimes [p. 81] commis au sabbat avec des démons, sur les sortilèges qu’ils pouvaient accomplir ensuite avec une poudre magique capable de donner la mort à tous ceux qu’elle atteignait, principalement aux nouveau-nés.

Calmeil attribue au délire onirique les aveux d’actes de vampirisme de ces femmes.

« Lorsque, dit-il, déjà ensevelies dans un profond sommeil, leur imagination commençait à être affectée de pareilles hallucinations, le lendemain, à leur réveil, il ne leur était]plus possible de se persuader que ce n’était qu’un songe, qu’elles avaient cru subir des métamorphoses, immoler des enfants, voyager sur le dos des démons. Il n’en fallait pas davantage pour constituer un état de délire sérieux. »

Démonolâtrie en Navarre(1627).

DÉLIRE HALLUCINATOIRE GÉNÉRAL ÉPIDÉMIQUE

Cent cinquante femmes furent condamnées à Estella à recevoir deux cents coups de fouet et consécutivement à la prison perpétuelle. Leurs hallucinations affectaient tous les sens : du côté de la vue, c’était Satan qui leur apparaissait sous la forme d’un bouc noir, et la couleur noire de l’hostie qu’elle recevait au sabbat ; du côté du goût, c’était la saveur particulière des mets aux agapes diaboliques ; du côté de l’ouïe, c’était le son d’airain de la voix du diable ; du côté du sens génital, leur [p. 82] cohabitation avec celui-ci, etc. Elles s’accusaient aussi de vampirisme.

Quelques années plus tard, beaucoup d’autres femmes furent condamnées au feu par l’Inquisition de Saragosse, sous la même prévention que celles d’Estella, el en raison d’une épidémie semblable.

Démonolâtrie en Savoie, dans le Languedoc
et à Avignon.

GRANDE ÉPIDÉMIE DE 1574

En 1574, quatre-vingts paysans furent brûlés à Valéry, en Savoie, quatre cents dans la Haut Languedoc et neuf cents à Avignon subissaient le même supplice, sous l’accusation de démonolâtrie.

La forme de leur délire ne présentait rien de particulier, mais le fait important à noter c’était le caractère absolument épidémique de ce délire, et la férocité des juges du Saint-Office ainsi que les erreurs des démonologues.

« Bodin, en effet, écrivait que dans les procès de sorcellerie de Valéry on pouvait voir le diable toujours semblable à soi-même, transport sur un bâton mais sans onction, abjuration de Dieu, adorateur du diable, danses, festins, baisers aux parties honteuses de Satan, obligation de faire mille maux ».

En résumé ; hallucinations générales de ces malades. [p. 83]

A Avignon, il y on eut aussi un grand nombre condamnés au bûcher, en 1582, comme nous l’a appris le père Michaelis, avec cette circonstance qu’il signale dans son ouvrage que ces malheureux venaient d’échapper comme par miracle à toutes les horreurs de la famine(14). Après avoir avoué tous les prétendus crimes de la démonolâtrie, ils furent condamnés aux flammes, conformément au jugement suivant :

« L’Inquisition ordonne que les coupables soient mis à mort, de mort non vulgaire, mais telle qu’elle puisse effrayer et servir d’exemple à toute manière de gens… »

« L’exécution fut saintement exécutée à Avignon, la précente année mil-cinq-cent-octante-deux, ainsi qu’on pourra entendre par la sentence contre eux donnée, l’extrait de laquelle est au prochain chapitre, afin que chacun juge combien tels gens sont éloignés de la connaissance de Dieu et dignes du feu (15) ».

Calmeil fait observer, à propos de ces démonolâtres, que, d’après les documents du procès, tous ces sujets s’accordaient à confesser que les premières apparitions diaboliques ou que les premières hallucinations eurent lieu après de longues souffrances morales ou physiques. Cette opinion de notre ancien maître vient à l’appui de l’influence écologique des causes physiques et des causes morales [p. 84] sur ces épidémies de folio religieuse, agissant concurremment, comme je crois l’avoir démontré.

Démonolâtrie en Lorraine (1580).

Le foyer épidémique éclate en Lorraine en 1580. Neuf cents malades furent livrés aux flammes en quelques années. Leurs hallucinations étaient particulièrement actives el intéressaient tous les sens : cohabitation avec les démons, voix grêle et mal articulée de ceux-ci, langage spécial à leurs disciples, leurs incitations verbales à se tuer — suivies de quinze suicides dans une seule année —, saveur cadavérique de mets présentés au sabbat, vue du diable sous forme de bouc et d’assistants voilés ou masqués (16). Ces hallucinés s’accusaient encore des crimes les plus abominables, dans leur délire.

Démonolâtrie à Saint-Claude (Jura) (1598).

L’épidémie de démonolâtrie se déclara dans le district de Saint-Claude sur un grand nombre d’habitants des deux sexes, qui, tous, d’après la réquisition du terrible Boguet, furent livrés aux flammes des bûchers.

Une misère extrême régnait alors dans ce pays [p. 85] sauvage et inculte. Les gens vivaient dans un profond état d’anémie, qui les prédisposait à la psychose démoniaque.

Leurs hallucinations portaient principalement sur l’incubisme et le succubisme, sur la vision de toutes les diableries ordinaires du sabbat. D’après la déposition de la femme Paget, sur la cohabitation des femmes avec Satan, lequel, disait-elle, « a des organes sexuels de la grosseur du doigt, qui la faisaient souffrir pendant le coït autant que dans un accouchement ».

Épidémie de démonolâtrie dans le pays
de Labourd
(Basses-Pyrénées) (1609).

Après deux apparitions, en 1566 et en 1576, où elle fit de nombreuses victimes, puisqu’elle fut la cause de la mise à mort de quarante-huit hallucinés, cette épidémie revint pour la troisième fois au pays de Labourd. Cette fois elle eut cela de particulier qu’elle s’est attaquée non seulement aux hommes et aux femmes, mais aussi à une multitude d’enfants.

La relation en a été donnée par de Lancre. Il fait observer qu’alors le pays de Labourd, qui forme aujourd’hui le département des Basses-Pyrénées, était stérile et inculte, que la misère des habitants y était fort grande et les poussait à une « mendicité intolérable». Il fait remarquer encore que la [p. 86] démonolâtrie, qui était devenue endémique en Navarre, était un foyer qui devait s’étendre fatalement à la région française voisine. El il n’est pas nécessaire, dit Calmeil, d’aller chercher au loin la cause d’un fléau qui se montrait toujours prêt à renaître.

Le délire hallucinatoire affectait tous les sens. Il était très actif chez les enfants, qui se sentaient emportés en l’air par des femmes métamorphosées en chattes.

« Deux mille enfants, écrit de Lancre, présentés au diable au sabbat, par certaines femmes qu’ils nomment par nom et prénom dont la plupart ont été exécutées à mort comme sorcières, et les autres en sont à la veille soutiendront le récit de ce transport, sans jamais varier (17). »

Tous les démonolâtres reconnaissaient aller toutes les nuits au sabbat, d’où les hallucinations multiples et variées dont ils étaient affectés. Quelques-uns s’accordaient avoir vu l’endroit de prédilection de la ville où trônait Satan. Espagnet et de Lancre s’empressèrent d’y faire dresser une potence.

Parmi les hallucinations les plus intéressantes, il faut citer, d’après de Lancre, celles de Mario Daguerre et de quelques autres :

« Il y a une grande cruche au milieu du sabbat d’où sort le diable en forme de bouc… Il éclaire la [p. 87] réunion par une flamme qui sort d’une de ses cornes, à laquelle les sorcières viennent allumer leurs chandelles… Il a au devant son membre tiré et pendant, et le montre toujours long d’une coudée, et une grande queue au derrière et une forme dévisage au-dessous… »

La différence dans les hallucinations de la vue des autres filles n’est pas grande ; Calmeil en a conclu que « le délire se communiquait par voie de contagion d’individu à individu ».

De Lancre a entendu d’autres démonolâtres affirmer avoir vu de grandes chaudières pleines de crapauds, de vipères, de corps d’enfants non baptisés, chairs de pendus et autres charognes, de pois de graisse et de poison, qui se débitaient comme une marchandise précieuse, des danses indécentes au son de chansons licencieuses et lubriques… Les filles et les femmes avec lesquelles le diable s’accouplait étaient couvertes d’une nuée pour cacher ces exécrations…

La jeune de la Rolde a entendu le diable dire que la crainte de l’enfer était une niaiserie. Elle a vu au sabbat des prêtres, des pasteurs, curés, vicaires, confesseurs et autres gens de qualité en grand nombre.

Mario Aspilcoette a vu le diable sous la forme d’un bouc portant un masque sous la queue… Elle a vu couper dos têtes de crapauds pour en faire des poisons, dos sorcières prendre différentes formes d’animaux. [p. 88]

Jeanne Belot a vu au sabbat dos gens transformés en animaux ; elle a vu faire l’aspergèsavec l’urine du diable, entendu un sorcier jouer du tambourin, un autre du violon.

Jeanne Abadie a vu le diable sous la forme humaine ayant des cornes sur la tête avec une double figure et une grande queue.

« J’ai abandonné, dit-elle, ma virginité au diable ; je redoutais l’accouplement de Satan, parce que son membre fait en écailles me causait une extrême douleur et que sa semence me paraissait extrêmement froide.

… J’ai vu les sorciers s’accoupler incestueusement. J’avais un merveilleux plaisir à me livrer à la débauche, mais c’est chose horrible que de subir les approches de Belzébuth… J’ai vu des tables dressées, somptueusement servies… On dévorait beaucoup d’enfants au sabbat, et j’étais présente quand on y a dévoré l’enfant du lieutenant criminel. »

Plusieurs prêtres ont dit devant elle la messe du sabbat.

Jeanne d’Abadie a vu manger devant elle plusieurs enfants et entre autres le fils de maître de Lasse.

Comme on le voit, les hallucinations dominantes étaient celles de la vue et du sens génital, chez les femmes et les filles du Labourd.

D’après l’ensemble de ses interrogatoires, de Lancre dit qu’après les festins et la danse venaient les accouplements infâmes et maudits. Les femmes [p. 89] en contaient avec plaisir les circonstances les plus impudiques. Les filles les plus jeunes faisaient preuve d’un cynisme révoltant. Quiconque, fait observer Calmeil, qui n’a pas lu la procédure de de Lancre, n’a pas une idée de la perversion où peut atteindre l’imagination de certaines femmes aliénées.

Les pratiques de la sodomie et tous les genres d’incestes étaient exigées par Satan. Jeanne, une jeune fille de seize ans, dit que les assistants s’accouplaient de la manière que la nature abhorre le plus. Dès l’âge de treize ans, ajoute-t-elle, je me suis livrée à tous et au diable dont les parties sexuelles sont faites d’écaillés. Le membre du diable, s’il était étendu, serait environ d’une aune, mais il le tient entortillé et sinueux en forme de serpent. Marie, une jeune fille de 19 ans, fait une déposition semblable, de même que Marie Marigrane, âgée de 15 ans. Une autre, âgée de 16 ans, Marguerite, affirme que

« le diable s’est présenté à elle en forme d’homme, et lui a fait venir un lit de soie pour faire l’amour. Les parties sexuelles sont visibles pour tout le monde et en tout semblables à ceux d’un cheval (18). »

Qu’on ne pense pas qu’il y ail de l’exagération dans les récits des démonologues du Moyen Age. Tous sont d’accord sur le cynisme des aveux de ces [p. 90] hallucinées, même les médecins de l’époque, tout en protestant cependant contre les bûchers de l’Inquisition.

Pour terminer la relation de l’épidémie du Labourd, j’ajouterai qu’une dizaine de prêtres furent dégradés et condamnés sans autres preuves que les témoignages des femmes el des filles hallucinées, qui affirmaient devant les juges qu’elles les avaient vus au sabbat.

Malgré le nombre extraordinaire des bûchers allumés, malgré les prisons pleines, malgré toutes les séquestrations au fort de Ha, il fut impossible d’en finir avec tous les démonolâtres de pays, el les juges durent se retirer de ce foyer d’épidémie, sans avoir eu le temps de terminer toutes les affaires qui leur étaient soumises.

Épidémie de démonolâtrie en Navarre(1610).

L’épidémie du pays de Labourd venait d’Espagne, celle de la vallée de Bastan en Navarre, où beaucoup de familles basques s’étaient réfugiées, venait du pays de Labourd.

Ce fut devant le tribunal de Logrono que les prévenus de démonolâtrie vinrent raconter ce qu’ils savaient sur les mystères du sabbat (19). C’est [p. 91] toujours la même histoire : hallucinations de la vue et du sens génital principalement.

Les assemblées diaboliques se tenaient trois fois par semaine au pré du bouc et étaient présidées par le diable, assis dans une chaire noire, avec une couronne de cornes noires sur la tête et une au front qui était lumineuse,. Après l’avoir adoré, on assiste à une messe diabolique, el finalement on lui baise le derrière et on communie avec un morceau d’hostie et un breuvage infect.

La cérémonie se termine, dit l’abbé Llorente, par l’union charnelle du diable avec tous les hommes el toutes les femmes, et il ordonne ensuite aux assistants de l’imiter… Enfin, il se relire en se transformant en un animal quelconque, loup, chat, oiseau de proie, etc. D’après ce que témoignent d’autres hallucinés, le démon exige qu’on déterre les cadavres des chrétiens, qu’on en mange et qu’on en fasse manger. Satan se nourrit de cette pâture et ses maîtres d’hôtel et ses pages en offrent à ses fidèles. Llorente raconte aussi l’art démoniaque de composer des poisons avec lézards, crapauds, serpents, cervelles et os qu’on a dérobés au sépulcre, et l’on fait bouillir le tout…

Les juges du Saint-Office crurent à la réalité de ces révélations, sans en discuter la valeur, comme toujours. Ils accueillirent avec la même croyance ridicule tous les dires de ces pauvres filles s’accusant de tous les crimes el de toutes les prostitutions. [p. 92]

La conclusion fut l’exécution du jugement qui eut lieu le 6 el le S septembre 1610 à Lograno. Ce fut un auto-da-fé extraordinaire, avec une mise en scène grandiose : Une quantité de curieux venus pour jouir du spectacle, une procession solennelle avec l’étendard du Saint-Office accompagné de mille de ses officiers portant l’écusson d’or, d’une masse de religieux de tous les ordres.

Sur la place où avait été dressé le théâtre, on avait piaulé la croix entourée de torchères. Et on amena les condamnés, en tenue de pénitents, avec la corde au cou et une chandelle à la main, chacun entre deux huissiers de l’Inquisition. Le cortège se terminait par un mulet chargé de tous les actes de la procédure.

Après en avoir donné lecture et avoir entendu un sermon do circonstance, onze furent immédiatement livrés au bourreau pour être brûlés vifs, plus des caisses d’ossements de décédés reconnus coupables post-mortem des crimes diaboliques. Le tribunal, usant de clémence, n’avait condamné les autres qu’au fouet et à la prison…

Épidémie de démonolâtrie en Sologne
et dans le Berry 
(1615).

En un an, vingt et un démonolâtres comparurent devant la Chastellenie de Brécy. La justice inquisitoriale les condamna presque tous au feu ; plusieurs furent pendus et trois furent bannis. [p. 93]

Un vieillard, nommé Névillon, âgé de 77 ans, condamné à la corde, mourut dans son cachot avant l’exécution. Il était accusé d’avoir été au sabbat d’Olivet, où il avait vu le diable, sous forme d’un bélier, faisant l’asperges diaboliavec do l’urine, el beaucoup d’autres diableries… Les viandes qu’il mangeait aux assemblées étaient « fades et la voix du diable ressemblait à celle d’une personne parlant dans un tonneau vide (20) ».

Pour le meurtre d’un homme, le diable payait huit sous aux sorciers et pour le meurtre d’une femme, cinq sous. Un des prévenus, Gentil Leclerc, fut d’abord pendu el ensuite brûlé pour avoir avoué au lieutenant criminel qu’il était le fils d’une sorcière, qu’il fut baptisé au sabbat par un boue nommé Aspic, el que quatorze enfants fuient baptisés ainsi pendant la même séance.

« Aux messes sabbatiques la patène ressemble, disait-il, à une vieille tuile, l’eau bénite à de l’urine, la croix de la chasuble n’a que trois branches, le pain et le calice sont tout noirs… les sorciers s’accouplent sans distinction de sexe ; j’ai fait mourir beaucoup de villageois et je sais faire danser les taureaux dans un cercle… »

Pas un juge n’eut la pensée que ces malheureux pouvaient être des aliénés. [p. 94]

Grande épidémie de démonolâtrie (1670)
à Eldfalem (Suède).

D’après Bekker (21), le village de Mohra près d’Eldfalem fut un foyer d’ensorcellement inouï qui nécessita la création d’un tribunal exceptionnel composé de juges et de prêtres, lequel condamna quatre-vingt-cinq démonolâtres à être brûlés, comme convaincus de « magie diabolique », sans compter un grand nombre d’autres qui furent condamnés à des peines moins sévères. Tel fut le tribut que payèrent les habitants du district de Mohra à « une maladie importée », suivant l’expression de Calmeil.

De la procédure des juges, il résulte que, d’après les aveux des inculpés, ils invoquaient un diable nommé Antesser, avec lequel ils se rassemblaient en un lieu appelé Blocula. Ce diable avait une figure humaine avec une barbe rousse ; portait un vêlement gris, des bas bleus, des souliers rouges, un chapeau pointu orné de rubans.

Ils allaient au sabbat la nuit montés sur des chèvres, des moutons ou sur les épaules de diables. Ils dérobaient des enfants. Ils se livraient au plaisir de la table et de l’amour. Les incubes et les succubes s’unissaient ensemble et engendraient des reptiles. Ils pouvaient faire mourir les hommes sans les toucher… [p. 95]

C’était toujours, comme on le voit, le même récit hallucinatoire que ceux des démonolâtres de France et d’Espagne, les mêmes tribunaux et les mêmes flammes orthodoxes des bûchers.

Démonolâtrie de la Haye-Dupuis (Normandie).

C’est en 1670, que le parlement de Normandie eut à juger cette affaire, dans laquelle cinq cents villageois étaient compris, et rendit un arrêt en condamnant dix-sept à mort.

C’est sur la dénonciation d’un jeune homme épileptique et aliéné, nommé Ernouf, se disant persécuté et maléficié par les sorciers, que le bailli reçut l’ordre de procéder à une information. Plusieurs habitants furent d’abord arrêtés et beaucoup d’autres ensuite.

Les témoins accusèrent le curé Quertier, qui fut martyrisé et condamné à mort, puis le curé Morin, auquel on reprocha d’avoir parodié la messe en plein sabbat, d’avoir mis les pieds en l’air, pendant que d’autres prêtres soufflaient sur la patène.

Un démonolâtre s’accusa d’avoir mangé de la chair humaine. Plusieurs autres disaient avoir vu des cadavres d’enfants apportés au sabbat, etc. Les hallucinations de ces individus n’intéressaient que le sens de la vue.

L’instruction dura six mois, les pièces du procès furent envoyées au parlement de Rouen. L’arrêt [p. 96] condamnait dix-sept accusés à la peine de mort sur le bûcher.

Heureusement, Louis XIV commua la peine en celle du bannissement perpétuel, et maintint sa décision malgré les remontrances du parlement. Cet acte de l’autorité royale mit fin aux procès de démonolâtrie.

Lycanthropie du pays de Vaud(1430).

Cette forme de démonolâtrie portait le nom de Vaudoisie, très probablement du nom de Vaudès très anciennement donnée aux habitants des vallées dauphinoises et piémontoises, comme synonyme de sorcier.

C’est on 1436 que des paysans du canton de Vaud furent accusés d’anthropophagie, de manger leurs propres enfants pour satisfaire la férocité de leurs appétits. On les disait soumis à Satan, et on faisait courir le bruit que treize personnes avaient été dévorées par eux en très peu de temps. Immédiatement le juge de Boligen et l’inquisiteur d’Eude instruisirent l’affaire. Manquant de preuves, pour obtenir des aveux, ils exposèrent, comme le dit Calmeil, des centaines de malheureux aux tortures du chevalet. Ensuite, ils en firent périr un nombre considérable dans les flammes. Des familles entières, frappées de terreur, s’empressèrent d’évacuer les localités et de chercher un refuge sur des terres [p. 97] plus hospitalières ; mais le fanatisme et la mort les suivirent comme à la piste.

La torture morale et physique que subirent ceux qui étaient soupçonnés de celte sorcellerie anthropophagique, fit confesser à quelques-uns d’entre eux qu’ils avaient le pouvoir de faire périr les enfants par le charme de leurs paroles, que les onguents faits de graisse humaine leur donnaient la propriété de voguer, à leur gré, dans les airs, que les pratiques de la science des démons leur permettaient de faire avorter les vaches et les brebis, de faire tomber la foudre et la grêle sur les propriétés d’autrui, d’amener des inondations, etc. (22). Voilà quelle fut l’épidémie d’anthropophagie de 1436, tout à fait semblable à celles de la démonolâtrie ordinaire. Il s’agissait, en effet, de sorciers et do possédés, c’est-à-dire d’hallucinés s’accusant devant les tribunaux de crimes imaginaires.

Comme exemple, on peut citer le paysan dont parle Job Fincel, ainsi que Pierre Burgot, de Verdun, qui n’hésitèrent pas à se reconnaître coupables de lycanthropie. Ils furent naturellement brûlés vifs à Poligny, mais on ne retrouva jamais les moindres restes des cinq cadavres de femmes et d’enfants qu’ils prétendaient avoir dévorés en partie. Ils disaient que pour se transformer en louves, ils faisaient usage d’une pommade que le diable leur avait donnée ; et, dans cet état, ils s’accouplaient avec des loups. [p. 98]

Jean Wier, qui a fait de longs commentaires sur ce dernier cas de lycomanie, a pensé que la maladie de ces deux hommes pouvait se rapporter aux onctions narcotiques dont ils faisaient usage ? Mais Calmeil incline à considérer, d’une manière générale, la lycomanie comme un délire partiel confinant à la monomanie homicide.

Lycanthropie dans le Jura (1598).

A la même époque, aux symptômes ordinaires de la démonolâtrie, survint chez quelques sujets, comme complication de leur délire, la lycanthropie. Se croyant changés en loups, ils s’accusaient d’étrangler el de dévorer les enfants.

Le procès, relaté par Boguet, qui s’était vanté à la fin de sa vie d’avoir fait périr à lui seul six cents lycanthropes ou démonolâtres, paraît avoir démontré que certains de ces sujets, sous la violence de leur délire, avaient réellement commis quelques meurtres sur des enfants du pays. La lycanthropie, comme la démonolâtrie, portaient les malades au meurtre el à l’homicide.

Pernette Gandillon se croyant changée en louve courant à quatre pattes dans la campagne, se jeta sur une petite fille qu’elle tua d’un coup de couteau, malgré les efforts de son frère pour la défendre. Cette femme aurait été mise à mort sur le champ par les habitants. [p. 99]

La sœur et les deux frères de Pernette étaient aussi des lycanthropes ; ils marchaient à quatre pattes, tout en s’accusant de démonolâtrie. Ils furent brûlés tous les trois. Thievenne Paget, Antoinette Tornier, Clauda Guillaume s’accusèrent quelque temps après de lycanthropie, d’avoir dévoré les enfants qu’elles avaient préalablement fait mourir. Leurs meurtres furent, dit-on, vérifiés, car elles avaient les noms de leurs victimes. Elles furent livrées aux flammes, ainsi que Claudia Gaillard, qui avait assailli une jeune fille du nom de Jeanne Périn, de même que Rolande Duvernois accusée de sorcellerie, condamnée au bûcher, comme les autres, sur le réquisitoire du juge Boguet.

Comme on le voit, la lycanthropie n’était qu’une complication rare de la démonolâtrie. L’anthropophagie dont étaient accusés les démonolâtres du pays de Vaud ne fut jamais prouvée par un fait, pas plus que la lycanthropie de ce demi-imbécile de 14 ans, Jean Grenier, de la Roche-Chalais, condamné à la prison perpétuelle.

Le procès de lycanthropie fait à Garnier, dit l’ermite, condamné au feu par la « Court souveraine du parlement de Dôle » laisserait supposer cependant que ce démonolâtre avait réellement étranglé plusieurs enfants et s’était repu de leur chair. Après avoir avoué, il fut condamné au feu ; et, par arrêt dudit parlement il fut permis aux paysans des environs de faire la chasse aux loups-garous. [p. 100]

Par contre, en 1598, un demi-imbécile du nom de Jacques Roulet fut condamné à mort par le lieutenant criminel d’Angers et renvoyé dans un hospice de fous par le parlement de Paris. Il avait déclaré qu’il avait dévoré en partie un jeune garçon âgé de 15 ans, dont on avait retrouvé le cadavre auprès duquel se trouvaient deux véritables loups, qui étaient les vrais coupables.

L’histoire de la lycanthropie (23), à la réalité de laquelle croyaient Théophraste, Pomponace et Fernel, malgré l’opinion de Paul d’Egine qui considérait les lycanthropes comme des malades, se borne Ià. Elle a fait plus de bruit que n’en comportait son importance.

Je ne puis cependant passer sous silence quelques faits de lycanthropie mentionnés par Jean Wier (24). D’après lui, Guillaume de Baboul aurait recueilli l’observation d’un homme qui était tellement travaillé du diable, que toute l’année il courait dans les bois, cavernes et déserts après les petits enfants, mais qu’enfin il revint à lui et fut guéri.

J. Wier, dit encore : A Pavie, en 1541, un villageois, pensant être loup, assaillit plusieurs hommes [p. 101] et en tua quelques-uns. Pris par ceux qui s’étaient soustraits à ses attaques, il leur dit être loup mais qu’il avait la peau retournée. Très gravement blessé par ces paysans, il fut porté à l’hôpital où on ne le reconnut pas responsable do ses méfaits, mais il mourut bientôt de ses blessures.

Notes

(1) Capitularia regum, cap. XIII.

(2) Saint THOMAS D’AQUIN, Summa Theologia, Quæst. LI.

(3) GUIBERT DE NOGENT, De vita sua, lib. I.

(4) MONSTRELET, lib. II.

(5) CALMEIL, De la folie.

(6) Jacques DUCLERC, Mémoires, lib. IV, cap. IV.

(7) École du pur amour de Dieu ouverte aux savants, ouv. cit. par DUFOUR.

(8) Pendant qu’elle était en prison, veillée par des geôliers, son fantôme apparaissait à sa place d’abbesse dans la chapelle, pendant que les religieuses chantaient Matines (Ext. de J. WIER).

(9) MARTIN DEL RIO, Disquis. magicæ, lib. II.

(10) (M. de SAINT-ANDRÉ, Lettres au sujet de la magie, des maléfices et des sortilèges, Paris, 1725.

(11) N.REMIGIU5, Demonolatriælibri tres, Luyd, 1515, p. 55.

(12) SPRANGER, In mal,. malefic. et F. HENRICUS, Inquisitiones.

(13) BARTH DE LÉPINE, Quæst.de strigibus in mal. maleficorum.

(14) MICHAÏLIS, Discours sur les esprits, 1587.

(15) Nicolaï REMIGÏ, Demonolatriælibri tres, 1596.

(16) Nicolaï REMIGÏ, ouv. cit.

(17) DE LANCRE, ouv. cit.

(18) DE LANCRE, ouv. cit., p. 225.

(19) Témoignages recueillis par de Lancre et l’abbé Llorente.

(20) CHENU, Questions notables, et DE LANCRE, De l’incrédulité et mécréance.

(21) BEKKER, Le Monde enchanté, t. IV.

(22) NIDER,In malleo maleficorum.

(23) La mythologie ne pouvait manquer de s’emparer de la lycanthropie. Virgile vante la puissance des herbes enchantées cueillies dans le Pont, grâce auxquelles Daphnis pouvait se changer en loup et s’enfoncer dans le bois (Egl. VIII).
His ego sæpe lupum fieri et se condere silvis.

(24) J. WIER, édit. Lecrosnier, t. I, p. 595.

 

 

 

 

 

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