Duprat. Note sur l’idée fixe dans le délire mystique. Extrait de la « Revue de psychiatrie et de psychologie expérimentale », (Paris), 6e série, 13e année, tome XIII, mai 1909, n°5, pp. 251-253.

Duprat. Note sur l’idée fixe dans le délire mystique. Extrait de la « Revue de psychiatrie et de psychologie expérimentale », (Paris), 6e série, 13e année, tome XIII, mai 1909, n°5, pp. 251-253.

Guillaume Léonce Duprat (1872-1956). Philosophe et sociologue. Auteur très prolifique, il a joué un rôle important à l’Institut international de sociologie. Il fut le prédécesseur de Jean Piaget à la chaire de Genève. Outre les très nombreux articles nous avons retenu :
— Les causes sociales de la folie. Paris, J.-B. Bailliète et Fils, 1900. 1 vol.
— L’instabilité mentale. Essai sur les données de la psycho-pathologie. Thèse pour le doctorat es-lettres présenté et soutenue à la Faculté des Lettres de Paris. Paris, Félix Alcan, 1898. 1 vol.
— Le Mensonge. Etude de psycho-physiologie pathologique et normale. Paris, Félix Alcan, 1903. 1 vol.
— La négation. Etude de psychologie pathologique. Article paru dans la « Revue Philosophique de la France et de l’Etranger », (Paris), vingt-huitième année, tome LV, janvier à juin 1903, pp. 598-507. [en ligne sur notre site]
— Occultisme et spiritisme. Alençon, Veuve Félix Guy et Cie, 1901. 1 vol.
— Le rêve et la pensée conceptuelle. Article parut dans la « Revue Philosophique de la France et de l’Etranger », (Paris), tome LXXII, juillet à décembre 1911, pp. 285-289. [en ligne sur notre site]

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Nous avons gardé l’orthographe, la syntaxe et la grammaire de l’original.
 – Par commodité nous avons renvoyé les notes originales de bas de page en fin d’article. – Les  images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection personnelle sous © histoiredelafolie.fr

Note sur l’idée fixe dans le délire mystique.

Par M. Duprat
Docteur ès-lettres, directeur du laboratoire de psychologie d’Aix-en-Provence.

De même que les idées de grandeur ou de persécution, loin d’être toujours le point de départ des délires correspondants, sont parfois les produits ultimes d’une évolution mentale morbide, de même les conceptions des mystiques ont souvent pour origine des idées ou sentiments éloignés, principalement du moins, des préoccupations religieuses proprement dites. Nous avons pu observer plusieurs délirants mystiques dont le trouble mental avait débuté à l’occasion de faits d’ordre politique, économique ou érotique : l’éducation religieuse avait orienté le [p. 252] délire dans la direction des sentiments et des conceptions mystiques : l’idée fixe engendrée par l’action de ces sentiments et conceptions sur l’état affectif point de départ, avait à son tour déterminé les illusions et hallucinations qui ont pour effet de confirmer le délire et de lui donner un caractère de plus en plus accentué. Voici cette observation faite au laboratoire d’Aix, qui nous semble la plus propre à montrer l’origine, souvent mal perçue, de bien des cas de « folie religieuse ».

Mme C… 41 ans, a tenté de se suicider le 7 décembre 1908 en se jetant dans une grande piscine ; mais elle a promptement fait tous les efforts requis pour échapper à la mort. C’est d’ailleurs son unique tentative de suicide. Cependant elle désire la mort ; elle entend son Dieu et un mauvais Esprit qui la sollicitent également chacun avec le vif désir de la posséder, de la ravir l’un à l’autre. Le Malin est jaloux du bon Dieu ; presque toujours présent, obsédant, il veille afin d’empêcher que son rival ne possède celle qu’il a lui-même choisie. Lorsque la malade répond à l’appel de son Dieu, alors qu’en extase elle se sent tout près d’arriver à la porte du ciel, soudain le Malin survient qui rompt le charme : le contraire se produit. En tout le démon est « celui qui contrarie » : il est lui-même conçu, imaginé, par contraste, tandis que le Dieu a l’aspect que les statues de terre cuite peinte donnent à Jésus d’après le mythe du « Sacré-Cœur » (robe bleue, viscère étincelant se détachant sur la poitrine), le démon est de couleur grise, « sans cœur » ; au lieu d’une physionomie agréable et douce, il a un aspect repoussant ; au lieu de vivre dans un jardin éclairé d’une lumière agréable (le ciel), au milieu d’ombres blanches, il se présente dans les ténèbres. C’est partout et toujours le contraire ; « je ne le connais, déclare constamment la malade, que par contraire ».
L’idée du contraste ou de la contrariété est manifestement prédominante : elle est exprimée cent fois en chaque entretien. Le délire mystique est un développement sur le thème de la contrariété avec, comme fonds souvent très apparent, l’érotisme commun. (Il y eut quelques hallucinations érotico-mystiques, miais non de possession, simplement d’obstruction, par le Malin des voies génito-urinaires).
Il importait de découvrir l’origine de cette idée fixe de contrariété. Les renseignements recueillis et surtout les confidences de la malade, presque revenue à l’étal normal en fin février 1909, ont permis de suivre pas à pas l’évolution morbide.
Mme C… à l’âge de 15 ans désirait se marier avec un jeune homme qu’elle aimait profondément. Les parents se sont opposés au mariage ; à 18 ans elle s’est heurtée à un refus définitif. Elle a eu alors divers troubles nerveux dus à la contrariété éprouvée : dès ce, moment elle a désiré mourir ; elle a subi l’attraction de la mer, du vide, etc. et a été amenée peu à peu à considérer cette attraction comme une influence mystérieuse (action de son Dieu la rappelant à elle) ; mais elle a subi l’influence contraire : répulsion pour la mort, pour le suicide [p. 253] reprouvé. Les douches, le traitement au grand air ; l’isolement relatif, ont semblé avoir raison de cette première manifestation pathologique, Mme C…a été mariée à 25 ans, en 1893 : elle a eu sept enfants. Mais le Dr L… ayant déclaré à la mère qu’il serait prudent, si l’on voulait éviter des troubles psychiques graves, de limiter à deux au plus le nombre des enfants, chaque nouvelle grossesse à partir de la 3e, a amené les plus vives appréhensions, un redoublement de ferveur religieuse, un état d’exaltation quasi-anormal au moment de l’accouchement. Au quatrième accouchement l’enfant naît avec une petite infirmité : J’idée de l’inéluctable contrariété se précise. Six mois d’accès, d’inquiétudes, scrupules, appréhensions religieuses suivent et confirment la croyance à une intervention démoniaque pour « empêcher » ce que veut la divinité. Une nouvelle grossesse amène une amélioration qui se maintient jusqu’au septième accouchement. Mais à ce moment, des ennuis variés, certaines préoccu­pations relatives à la vie matérielle, le souci d’une famille de plus en plus nombreuse, les tracas d’un déménagement, etc. font de nouveau surgir l’idée d’une obstruction démoniaque. La malade croit toujours « avoir Dieu pour elle » ; sa confiance en une divinité protectrice n’est pas ébranlée : mais elle est effrayée de l’opposition à ses vœux (exaucés en partie par son Dieu) qu’elle croit provenir de la jalousie du Malin ; sa frayeur entraîne le délire qui a amené sa tentative de suicide et son internement.

Voici donc un délire mystique avec hallucinations, extase, désir de la mort, refus de nourriture, etc., qui n’est en définitive que le développement morbide de l’idée persistante de contrariété en une personnalité prédisposée à la crainte et portée à l’interprétation naïve, d’après l’éducation religieuse communément reçue, des faits qu’elle croit observer. Je ne puis que signaler rapidement d’autres cas analogues : Bo… par crainte persistante de manquer du nécessaire, aboutit à un délire de propitiation religieuse ; Not… par suite d’impulsions criminelles liées à une idée obsédante d’une puissance, aboutit à un délire de possession démoniaque. — Ces faits me semblent de nature à montrer comment le délire dit mystique peut n’être fréquemment qu’un mode d’interprétation, selon l’éducation reçue, de processus psychiques, anormaux et liés à des idées ou sentiments étranger à la foi religieuse. Il importe d’ailleurs de distinguer le mysticisme de Ia religiosité ; et nous nous proposons de le montrer ultérieurement.

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