Du rôle des hallucinations psychiques dans l’exploration de l’inconscient. Un exemple clinique. Par André Ceillier. 1925.

CEILLIERHALLUCINATIONS0002André Ceillier. Du rôle des hallucinations psychiques dans l’exploration de l’inconscient. Un exemple clinique. Article paru dans la revue « L’Évolution psychiatrique », 1925, pp. 142-154.

André Ceillier (1887-1954), psychiatre, médecin chef du service des femmes à Clermont-de-l’Oise depuis juin 1941, il du faire face à la maltraitance des malades par insuffisance de moyens en personnel et nourriture.. Il soigna Valéry Larbaud pendant 22 ans et fut un proche de Paul Valéry et de nombreux poètes. Il fut l’un des membres du premier cercle qui s’intéressa à la psychanalyse en France. Il se donna la mort  un matin de 1954, sans laisser de message qui aurait pu expliquer son geste. Quelques travaux :
— Les influencés. Article paru dans la revue « L’Encéphale », (Paris), dix-huitième année, 1924, pp. 153-161, 225-234, 294-301, 370-381. [en ligne sur notre site]
— Lettre à Mignard à propos de son récent article sur la « Subduction mentale morbide ». Annales médico-psychologique, 1924.
— Recherches sur l’automatisme psychique. L’Encéphale, 1927.
— Mystiques (idées et délires). Pratique médico-chirurgicale (A. Coulevaire (Ed.)). 1931.

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Nous avons gardé l’orthographe, la syntaxe et la grammaire de l’original.
 – PLes  images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection personnelle sous © histoiredelafolie.fr

[p. 142]

DU RÔLE DES HALLUCINATIONS PSYCHIQUES
DANS L’EXPLORATION DE L’INCONSCIENT
UN EXEMPLE CLINIQUE

par ANDRÉ CEILLIER

Il n’est peut-être pas de doctrine psychiatrique qui ait obtenu une faveur aussi grande et surtout aussi justifiée que la psychanalyse. Malgré les critiques dont elles ont été l’objet, mais, selon moi, à la condition essentielle de les dépouiller de leurs excès, la théorie et la méthode psychanalytiques marquent un immense progrès dans la psychologie normale et pathologique.

Avoir montré, après et avec beaucoup d’autres, mais d’une façon plus saisissante, le rôle de l’Inconscient dans les processus psychiques suffirait à légitimer le succès de la psychanalyse, mais avoir proposé une méthode pour explorer cet inconscient qui paraissait, par sa nature même, inexplorable, constitue la partie la plus originale de l’œuvre de Freud.

C’est aussi la partie la plus discutée et les adversaires sont nombreux qui critiquent l’analyse des rêves (surtout leur symbolisme), qui refusent d’attacher de l’importance aux actes manqués et qui voient dans l’étude des associations libres ou provoquées une méthode pleine d’embûches et où l’imagination du psychanalyste a beau jeu. Je ne veux pas discuter ici la valeur des procédés employés, mais je veux simplement rappeler que, pour une certaine catégorie de malades, cet [p. 143] inconscient, habituellement si difficile à pénétrer, se montre de lui-même, en pleine clarté.

Le fait n’est pas nouveau ; il est connu de tous, mais n’a peut-être pas été mis assez en relief. Il s’agit des hallucinations, mais de certaines hallucinations seulement, et dans certains cas particuliers surtout. Seules les hallucinations verbales me retiendront ici, car pour les autres les renseignements qu’elles peuvent nous fournir sur l’inconscient sont beaucoup moins directs et beaucoup plus sujets à interprétation, donc à erreur, de la part du médecin. Mais parmi les hallucinations verbales il faut faire une distinction entre les hallucinations sensorielles vraies (à supposer qu’elles existent), ou tout au moins, entre les hallucinations à apparence sensorielle et les hallucinations psychiques.

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Assez fréquemment les malades qui présentent des hallucinations psychiques en donnent une bonne description et s’expriment ainsi : « C’est une voix qui vient dans la tête et pas par les oreilles… C’est une parole en pensée… C’est comme une pensée, mais plus fort… J’entends mentalement… C’est comme une parole intérieure qui ne fait pas de bruit… comme une transmission de pensée ». D’autres fois ils sont moins précis : « C’est une voix mais qui ne fait pas beaucoup de bruit… une voix très lointaine, très sourde. Ce n’est pas une voix naturelle ». Enfin quelquefois ils disent : « C’est une voix comme la vôtre… j’entends par les oreilles, j’entends j’entends distinctement… » L’examen d’un grand nombre de malades à ce point de vue particulier m’a convaincu que très souvent, malgré ces phrases très caractéristiques, semble-t-il, d’hallucinations sensorielles, il s’agissait d’hallucinations psychiques. Le malade est parfaitement en droit de se tromper, car il faut une certaine finesse d’analyse psychologique pour reconnaître qu’une pseudo-hallucination très claire, très distincte n’est pas sonore. L’hallucination psychique se rapproche de l’hallucination vraie par les trois caractères suivants : elle est automatique, c’est-à-dire se produit en dehors de la volonté ; elle est incoercible c’est-à-dire que le sujet ne peut la faire disparaître ; elle présente le caractère fondamental de l’objectivité psychique, c’est-à-dire que le sujet [p. 144]  ne la reconnaît pas comme venant de lui, mais comme étrangère à sa personnalité. Si l’on se rappelle qu’une image auditive peut avoir un timbre, (on peut en effet évoquer mentalement le son d’un instrument de musique et d’une voix avec leur timbre particulier), si l’on se rappelle aussi que le langage est une source de confusion perpétuelle, puisqu’il n’existe pas de terme spécial et qu’on est obligé d’employer le mot « entendre » même lorsqu’il s’agit d’une parole intérieure, on comprendra combien il est naturel que le malade malade trompe et affirme une sonorité qui n’existe pas.

La distinction entre les deux variétés de phénomènes sera souvent très difficile et c’est alors que prennent une importance toute spéciale certains caractères accessoires de l’hallucination psychique qui, sans être absolument pathognomoniques, n’en sont pas moins assez particuliers.

Fréquence-Continuité. Alors que l’hallucination vraie est presque toujours rare et courte, un mot, une phrase, une injure, une menace, l’hallucination psychique est en général très fréquente, presque continue. C’est presque sans arrêt que le malade « entend » une voix qui répète sa pensée, qui fait des réflexions sur tout ce qu’il fait ou pense.

Contenu insignifiant ou agréable. Les rares paroles que l’halluciné sensoriel entend ont presque toujours un caractère pénible : moqueries, insultes, grossièretés, menaces.

Dans l’hallucination psychique les « voix » sont souvent insignifiantes, parfois agréables, flatteuses, consolantes, encourageantes.

Réponse du malade à ses voix. Ce troisième caractère me paraît important. J’ai en effet constaté que l’halluciné vrai interpelle ses ennemis imaginaires à haute voix et que, souvent il crie sa réponse. Rien de semblable chez l’halluciné psychique qui répond mentalement sans articuler et qui engage avec ses voix d’interminables conversations mentales. Il est en effet tout naturel qu’un malade se croyant réellement interpellé réponde à haute voix, tandis qu’un malade qui a l’impression qu’on lui transmet directement des pensées se contente de répondre « en pensée ».

Ces distinctions entre l’hallucination à caractère sensoriel [p. 145] marqué et l’hallucination psychique sont importantes à connaître car ce sera presqu’uniquement cette dernière qui nous révélera l’Inconscient du malade, surtout lorsque la « conversation mentale » est bien développée. Qu’est-ce en effet qu’une « conversation mentale » sinon un entretien entre le conscient et le subconscient ?

Tout ce qui vient d’être dit à propos de la pseudo-hallucination auditive verbale s’applique aussi bien, sinon mieux, à l’hallucination psycho-motrice verbale qui est une autre forme de langage automatique, détaché également de la personnalité du sujet et dans lequel le malade profère ou croit proférer des paroles dont il affirme n’être pas l’auteur, mais seulement l’appareil émetteur.

Ces hallucinations psychiques s’observent dans tous les cas où se manifeste l’automatisme mental, c’est-à-dire qu’on les trouvera surtout dans les délires d’influence. Aussi est-ce dans les délires d’influence qu’on peut le plus aisément connaître la subconscience des malades. Le malade n’éprouve aucune honte, aucun embarras à nous dévoiler des sentiments ou des pensées qui ne sont en réalité que l’expression fidèle de son subconscient, mais qui, pour lui, sont des sentiments ou des pensées qu’on lui envoie et qui ne lui appartiennent pas.

Parmi un grand nombre d’observations j’ai choisi la suivante parce que c’est avec une parfaite ingénuité que Madame R… déteste son mari et souhaite sa mort, alors qu’elle prétend l’adorer. J’ai choisi cette observation comme particulièrement instructive à plusieurs points de vue, notamment en ce que l’évolution a pu être suivie depuis les petits symptômes du début (érotomanie légère) jusqu’à l’érotomanie la plus accusée et la plus extensive, aboutissant par un enchaînement rigoureux à un vaste délire d’influence. J’ajoute que l’âge de la malade, mais surtout l’ancienneté et l’importance de son délire et la difficulté de fixer son attention rendaient impossible toute tentative de psychanalyse.

Il me faut rendre hommage aux travaux de M. de Clérambault, car on trouvera dans cette observation deux sujets qui ont été particulièrement bien décrits par cet auteur, celui de l’érotomanie (dont il a précisé les caractères) et celui de [p. 146] l’automatisme mental auquel il a consacré de remarquables études.

 

Madame Roy… internée à la Salpêtrière en avril 1916 à l’âge de 41 ans. Nous ne possédons sur ses antécédents héréditaires et personnels que ceux fournis par la malade elle-même. Grand-père paternel mort aliéné. Interrogée sur ses parents et sur les sentiments qu’elle avait à leur égard elle répond : « J’ai été brutalisée par ma mère, gâtée par mon père ; il était galant, gentil, et il avait une grande patience pour ma mère qui était maladive. »

Elle ajoute que son père aurait constitué un idéal de mari.

Sentimentale et rêveuse elle lisait surtout des romans d’amour qui étaient sa lecture préférée. « Je rêvais, dit-elle, d’un tas de belles choses, de la vie dorée ». Mariée à 22 ans, elle dit avoir été heureuse et avoir aimé son mari.

Bien avant son mariage elle a des sentiments amoureux pour un homme qui jouera plus tard un grand rôle dans son délire et qui deviendra son principal influenceur. Voici ce qu’elle nous dit à son sujet : « Je le connaissais depuis que j’étais toute petite. Il était député de l’arrondissement. Il était le docteur de mon père, qui le considérait comme un être supérieur. J’avais 14 ou 15 ans quand je l’ai vu pour la première fois et lui avait 28 ans. À cette époque il m’a fait une impression sympathique… il ne devait pas être aussi alcoolique et vicieux que plus tard… Je le voyais souvent passer dans le quartier, quand il faisait sa tournée en voiture. Je lui parlais rarement. Je lui ai demandé une fois si j’avais des battements de cœur, il m’a auscultée très convenablement, par-dessus ma chemise et m’a répondu : « Vous n’avez pas le cœur malade, mais vous êtes nerveuse ». Il était très respectueux, il me plaisait; je le trouvais sympathique. Je me disais qu’il m’aurait plu pour me marier, mais qu’il n’était pas pour moi. J’aurais pourtant bien voulu à cause de la sympathie que j’avais, à cause de sa situation de docteur et du prestige politique, mais d’ailleurs je ne pensais pas du tout à ces deux choses là, je pensais pensais à la sympathie ».

En somme, légère préoccupation amoureuse dont elle ne parle à personne et qu’elle s’efforce de réprimer. Après son mariage, après la naissance de son premier enfant, elle va consulter ce médecin député, Docteur X…, pour une métrite. Loin de se plaindre d’un examen médical qui peut paraître sommaire, elle apprécie la correction du médecin qui se contente de palper le ventre par-dessus ses vêtements « très respectueusement ».

Deux ans plus tard, ayant quitté Paris pour la banlieue, elle se plaint encore de métrite après la naissance d’un deuxième enfant.

Elle va consulter le docteur G… le docteur de la localité. Ce [p. 147] médecin ne la laisse pas non plus indifférente : « Il me plaisait déjà un peu, dit-elle, quand il se promenait dans sa voiture, puis il était venu pour ma fillette ; j’éprouvais une légère attirance dès qu’il est entré » et elle ajoute, comme pour se justifier : « Du fait qu’il soignait ma petite fille, il y avait là un petit lien. » Ce médecin, plus consciencieux que le député, pratique le toucher vaginal. « Ça m’a beaucoup contrariée, avoue-t-elle, c’est tout à fait dégoûtant pour une femme de se laisser regarder par un homme qui n’est pas un mari ». Mais elle ne lui en veut aucunement car elle reconnait que ce sont nécessités de métier.

Ici commencent les idées d’influence. « Très peu de temps après cette visite, dit-elle, il m’a obligée à penser à lui. » Il ne s’agit nullement alors d’hallucinations psycho-sensorielles, ni même psychiques, mais uniquement d’idées et de sentiments que la malade ne reconnaît pas comme venant d’elle-même et qu’elle attribue à l’influence du docteur G… Ces sentiments lui paraissent « dictés « à distance, ou mieux encore « inspirés », car ils ne sont pas exprimés verbalement. Voici ce que dit la malade : « Je me suis figurée qu’il m’appelait auprès de lui. Il fallait que j’y aille, c’était irrésistible, mais ce n’était pas immédiat. Ça a duré des jours et des semaines, où il me poussait à aller le trouver. Je me figurais qu’il avait un amour fou pour moi. Il était question d’amour. Il était question d’attrait. Il n’y avait pas de phrases. J’étais persuadée qu’il m’aimait parce qu’il m’a fait pleurer des larmes amères. C’est lui qui m’a fait pleurer… ce n’est pas moi qui pleurais. Je pleurais plusieurs fois par jour. Il était pris d’un chagrin intense… il pleurait trop… il devait m’envoyer son chagrin… je ne peux pas conclure autre chose. »

Après plusieurs semaines de résistance elle se rend chez le docteur D… : « Je suis allée le trouver, avec de l’amour, mais uniquement de sentiment. C’était un entraînement à aller chez lui qui ne venait pas de moi-même. Il me semblait qu’il avait de l’influence sur moi et qu’il avait un cerveau plus fort que le mien. » Elle se présente chez le Docteur G…, non pas comme une amoureuse qui tente un coup d’audace, mais comme une femme qui se sait impatiemment attendue par son amant. Le Docteur G… se rend compte de son exaltation, il la calme, lui dit qu’elle se trompe et lui conseille de rentrer chez son mari. Mais elle ne voit là qu’une preuve de délicatesse pour ne pas nuire à son mari, à ses enfants, à elle-même. En homme avisé le Docteur G… prévient le mari de ce qui vient de se passer et le mari décide de quitter la localité.

Le ménage retourne à Paris, dans l’arrondissement que représentait au parlement le Docteur X…, celui-là même qui joua un rôle important dans les rêveries sentimentales des 15 ans de notre malade. Aussitôt arrivée elle va le consulter pour un de ses [p. 148] enfants. « Dans cette visite il y a eu, dit-elle, une certaine sympathie. » Il dit à son mari : « Votre dame a bien changé depuis qu’elle a ses bébés et maintenant elle est bien plus femme. »

(Jusqu’ici il s’agit seulement d’érotomanie pure avec vagues idées d’influence comme il est fréquent chez les érotomanes et même comme il n’est pas exceptionnel dans la passion amoureuse, où le sujet a plus ou moins le sentiment d’être dirigé par l’objet aimé. Très rapidement va s’édifier tout un système délirant très semblable au précédent, mais encore plus typique, encore encore accusé. Cette fois ce ne sont plus seulement des pensées inexprimées verbalement, des sentiments d’attraction ou d’amour, mais des hallucinations psychiques. « C’était, dit-elle, comme un genre de voix transmises… mais pas sonores ; une pensée transmise… C’est une sorte de voix sourde… Il n’est pas question de sonorité… oh ! pas du tout !… ce n’est pas comme quand nous causons maintenant ; c’est incomparable… La pensée se transmet comme si on parlait… mais c’est plus fort qu’une pensée à soi. »

La malade nous raconte ce que lui disent ces voix, et nous donnerons son récit sans négliger les réflexions dont elle l’accompagne : « Au début il y avait de l’amour, des compliments excessifs. Il me comparait à une beauté, donnait des détails sur les yeux, sur la bouche, les dents, les cheveux. (il faut être alcoolique pour embêter une femme comme cela) il y avait de la haine contre mon mari, de l’amour pour moi, des promesses de position future. Toujours de l’amour et du regret que mon mari ne meure pas. Si tu devenais veuve je t’épouserais… tu aurais une position magnifique… tu aurais des belles robes… je suis docteur… député… tu serais heureuse auprès de moi…

… (Ce n’est pas moi qui aurais rêvé de l’épouser et puis je n’étais pas assez méchante pour souhaiter la mort de mon mari.) … Au début c’était agréable au point de vue sentiment, mais j’éprouvais une gêne, je craignais que mon mari découvre cette sympathie. J’aurais voulu repousser ces pensées, mais ce n’était pas possible. Je n’avais ni le désir, ni le goût de tromper mon mari. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour résister. Plus tard il se mêlait de mon ménage. Il me conseillait de fermer une porte (une fois il m’a fait écraser l’ongle d’un enfant). C’t idiot là me faisait rater la cuisine… Il me faisait faire de la pâtisserie quand j’étais fatiguée. C’t abruti là me faisait faire des bêtises. il me faisait passer une demi-heure à masser une ride… jamais je n’aurais été assez bête pour faire ça ! il me faisait négliger mon ménage…j’étais sous une influence telle que je disais : s’il mourait je serais débarrassée… Mais il devait avoir assez d’influence sur moi pour empêcher les pensées hostiles, l’antipathie.

Il m’a poussée à aller chez lui. Là il y a eu des paroles [p. 149] envoyées : Tu viendras je t’adore. Je compte sur toi. (C’était la voix de la pensée… c’est pas facile à expliquer… c’était plus ou moins fort selon les moments. Alors j’y suis allée sans pouvoir m’en défendre, forcée d’y aller. Il m’a dit que je faisais erreur, qu’il ne m’avait pas dit de me déranger… Alors j’ai insisté, mais j’ai pensé que c’était lui qui me suggestionnait d’insister… il a dû aussi me suggestionner de ne pas avoir de dégoût pour lui. Je me suis approchée de lui et alors il m’a pris le bras et a appelé une femme de chambre pour me reconduire ».

Ainsi éconduite, elle s’arrête dans un café pour écrire au docteur et lui reprocher de s’être moqué d’elle. Au lieu de jeter la lettre à la poste, elle la laisse traîner chez elle. Son mari la découvre, se croit trompé ou sur le point de l’être et administre une terrible volée à sa femme. Dans le récit qu’on va lire, le lecteur verra combien sont riches les interprétations. Toutes ces interprétations relèvent du même mécanisme, à savoir que la malade refuse de se croire l’auteur véritable des actes commis, parce qu’ils sont maladroits, et en reporte toute la responsabilité sur l’influenceur. Le raisonnement syllogistique est le suivant : « Ce que j’ai fait est absurde, or, je ne suis pas capable de faire une chose absurde, donc cet acte n’a pas été commis par moi, mais par un autre dont j’ai été seulement l’agent d’exécution inconscient. »… « Je ne suis pas sûre d’avoir écrit la lettre moi-même. Pour moi il y a eu une machination et il a dû le faire exprès, dans le but de me faire recevoir une volée tellement magistrale que j’en serais restée sous les coups (à coups de chaussure cloutée). Je suppose qu’on m’a également poussée à laisser traîner la lettre. Songez, une femme qui a son libre arbitre ne fait pas cela et puis j’ai des enfants qui savent lire ! Il faut être abruti ou alcoolique pour influencer une femme comme cela. Je n’admets pas que je l’ai aimé. Il inspirait le dégoût et il a dû aller jusqu’à me défendre d’avoir le dégoût. Il avait les yeux qui personnifiaient le vice ».

« Puis il est devenu ignoble. Il m’a transmis des pensées ignobles ignobles intéressaient sa mentalité à lui. J’ai deviné qu’il avait des mœurs contre nature, de la soulographie et une dégradation qui en résultait. Il disait que dans un établissement de bains il avait fait de vilaines choses avec un garçon de bains ; il avait de mauvaises fréquentations. Il disait qu’il m’aimait comme une vierge… comme une personne très pure. »

Enfin, après avoir exercé son influence, de toutes ces façons, pendant neuf années, le docteur X… meurt en 1913. « Quel bonheur, s’écrie-t-elle, quel bonheur qu’il soit mort, cette vache de docteur ! Sur la tête de mes enfants, aussitôt que j’ai appris sa mort, ça a été un soulagement : il ne m’influencerait plus ! » Mais elle se trompait, car ces influences sont de celles que la [p. 150] mort ne rompt pas, et, en effet : « Cet abruti là, dit-elle, m’a encore transmis des pensées pendant deux ou trois mois. Il a prétendu avoir la survie… m’influencer au delà de la tombe…, me guider dans la vie…, me garder pour que je ne sois pas à un autre. Toujours des adorations. que j’étais une chatte adorée (à cause de ma frilosité) et puis qu’il m’avait constitué un revenu suffisant pour que j’aie plusieurs centaines de mille francs de rente : un capital de trois millions sept cents je ne sais combien de mille (il disait qu’étant mort il ne savait pas le chiffre exact).

J’admettais cette idée de survie. Ça m’a paru possible pour quelqu’un qui travaillait beaucoup de la tête. Il a fait un travail de volonté de son vivant pour que son esprit subsiste après la mort. Ça s’est espacé et puis ça c’est atténué ».

À ce moment elle devient la proie d’un troisième influenceur, un voisin de palier, M. D. et elle recommence la même histoire qu’avec les deux premiers. Ce sont encore des hallucinations psychiques : « des paroles d’amour envoyées. Il me tutoyait ; il me faisait des allusions, des compliments à ma beauté, à mon charme magnétique avec encore question de la mort de mon mari (mais il ne souhaitait pas la mort de mon mari violemment) et de vivre avec lui quand je serais veuve. » Elle essaie de se soustraire à cette nouvelle influence et elle écrit cette curieuse lettre :

 

Monsieur,

J’ai la tête affaiblie à la suite d’une longue maladie et j’ai des troubles cérébraux qui me font croire que je suis victime de votre influence mentale. Le médecin qui me soigne m’a dit que pour me guérir il suffirait peut-être que vous m’opposiez un démenti formel. C’est une malade qui vous écrit, bien que vous me soyez étranger j’espère que vous ne refuserez pas de me répondre répondre dans ces termes : « Madame je n’ai jamais cherché à vous influencer d’aucune manière et soyez persuadée que je ne suis pour vous qu’un étranger ». Ces quelques mots suffiraient peut-être à me guérir des troubles du cerveau.
Je vous prie Monsieur d’excuser l’étrangeté de cette lettre et compte sur votre complaisance pour me répondre au plus tôt.
Je vous salue et vous envoie un timbre pour la réponse.
Il paraît que je ne suis pas très responsable de mes actions ; mais vous voudrez bien répondre à mon frère chez qui je demeure en ce moment et qui m’a autorisée à vous écrire.

Paris le 17 avril 1914

 

Cette lettre nous montre qu’à cette époque (avril 1914) la [p. 151] malade avait une conscience assez claire de l’existence de ses troubles mentaux et même de leur nature, puisqu’elle dit explicitement : « Je suis victime de votre influence mentale. » La malade ne se sent pas capable d’écarter par elle-même cette influence et de se guérir par auto-suggestion. En dictant à son influenceur les termes du démenti qu’il doit lui envoyer, elle réalise un procédé thérapeutique assez original qui est intermédiaire entre l’auto et l’hétéro-suggestion.

La guerre éclate, l’influenceur part au front, il lui fait des promesses de mariage, lui transmet des projets d’avenir, etc. Le 8 septembre 1914, à la suite d’une dispute avec son mari, qui la gifle et menace de la jeter par la fenêtre, elle quitte le domicile et va se réfugier, avec ses deux petites filles, chez son beau-frère. « À partir de ce moment, dit-elle, mon mari me cause par la pensée, il avait le désir que je rentre chez moi. »

À cette période elle est sous l’influence, non seulement de son mari et de M. D…, mais aussi sous celle de l’esprit du Docteur X : « L’esprit du Docteur regrette beaucoup de n’être pas seul. » Nous lui demandons si ce sont des voix différentes. Elle répond : « Non, du fait qu’il n’y a pas de sonorité, c’est impossible à définir. Je reconnais les voix à ce qu’on me dit et puis on m’appelle par des noms différents. »

Le système délirant persiste invariable dans son fond, mais il s’amplifie ; la malade devient de plus en plus la proie de ses multiples influenceurs. Après avoir été pendant plus de vingt ans une aliénée en liberté, elle est conduite à la consultation de la Salpêtrière le 25 avril 1916 et internée le jour même.

« À la Salpêtrière, dit-elle, j’ai été influencée par M… (l’interne du service) qui m’a envoyé des pensées d’amour. Il m’a d’abord promis ma sortie, puis le mariage (toujours cette imbécillité du mariage… c’est d’autant plus bête que j’avais 40 ans et lui 20 ans. Il disait qu’il avait une grosse fortune). Des docteurs venaient pour m’observer. On me regardait à travers les vitres. Il se passait des scènes occultes. On me suggérait des gestes, on me suggérait de marcher vite, de croiser les bras ou de m’asseoir. M… me déclarait que j’étais un sujet extraordinaire ; il me faisait croire que j’étais sous son influence comme sujet, mais j’ai pensé que, par curiosité, d’autres pouvaient venir et me suggérer la même chose. C’était la pensée transmise, parfois sans ordre, des suggestions sans paroles. M… m’appelait sa gosse en m’envoyant des pensées d’amour. Était-ce bête de m’appeler sa gosse !… j’ai 20 ans de plus que lui ! »

Jusqu’ici la malade n’est que sous l’influence de quelques individus isolés, mais le système va s’étendre, en même temps que vont apparaître des idées de satisfaction et de grandeur, la malade malade fière de son cas, fière de sa « sorcellerie ». De plus en [p. 152] plus aussi elle agira comme une automate, faisant des actes qui échappent à sa volonté et se laissera diriger par ses tendances inconscientes. C’est avec un sentiment d’orgueil qu’elle nous fait les déclarations suivantes : « Maintenant je suis dans un état somnambulique ; dans mon sommeil je puis prédire n’importe quoi sur n’importe qui ; n’importe quelle vérité. Vous savez d’ailleurs tout cela. Vous ne pouvez pas ne pas savoir. Vous savez très bien qu’on me tient ici pour mon somnambulisme, parce que je sais trop de choses et que je puis tout révéler. J’ai la certitude que je suis une somnambule. Vous pouvez le voir dans mon front, mes yeux, mon visage. Il y a des docteurs qui me protègent ici : il y en a d’autres qui me veulent du mal. Je m’aperçois qu’on me dirige : je vis conduite et dirigée par les docteurs amis. Ils me conduisent par la pensée. Ils me font faire tout ce qui est nécessaire que je fasse. Quand les aliments sont trop sabotés, les docteurs amis m’empêchent de les consommer. Ils interviennent dans tout ce que je fais ; quelquefois l’ordre m’est donné de manger même une mauvaise nourriture. Quelquefois les bons docteurs m’obligent à manger quand je n’ai pas faim. Il est possible qu’ils aient une influence sur la digestion. Beaucoup de personnes connaissent ma pensée : des milliers… des millions. Actuellement je me laisse passivement conduire dans tout, d’autant plus que j’ai peur d’être empoisonnée ici. J’ai un doute sur tous les aliments qu’on me présente. Je suis avertie à temps quand il faut avaler ou refuser (presque jamais par paroles). Je crois même que les docteurs amis ne m’envoient jamais de paroles. On me donne des conseils pour m’habiller, pour l’heure d’aller me coucher ou me lever, peut-être aussi pour mes petits achats. »

La malade nous explique qu’il ne s’agit presque jamais de communications verbales, comme celles qui existaient au moment de l’influence du Docteur X… Il s’agit au contraire (comme au début de sa maladie) de tendances quelquefois affectives, mais surtout motrices, qu’elle ne rattache plus à sa personnalité ; d’où une série d’actes, de sentiments d’attraction ou de répulsion dus, pour la malade, à l’influence des docteurs amis ou ennemis.

La malade avoue qu’il est extrêmement difficile de se reconnaître entre tant d’influenceurs et de démêler les bons docteurs des mauvais : « Car, dit-elle, il y a des personnes qui cachent leur personnalité, qui me détestent… elles empruntent une personnalité autre, elles m’envoient une pensée trompeuse. Je suis sous l’influence de toutes les personnes qui peuvent penser à moi par sympathie ou par antipathie. C’est une influence momentanée, qui ne dure parfois que quelques secondes. »

Elle ne reconnaît pas ses influenceurs à leur voix, puisque les hallucinations psychiques sont devenues exceptionnelles et [p. 153] puisque, même dans ce cas, « il n’y a pas de sonorité. » Elle reconnaît qu’elle a affaire à un ami ou à un ennemi par la tendance affective qu’elle éprouve au même instant : « Oui je peux deviner un état d’hostilité de quelqu’un, d’antipathie, et il n’est pas question de voix. C’est une impression qui me vient de celui ou de celle que je veux deviner. »

La malade éprouve quelques troubles cénesthésiques, dont elle reporte la cause à ses influenceurs : « Le fluide me fait éprouver une angoisse, un serrement d’estomac ou des battements de cœur. »

Au milieu de toutes ces influences, l’amour ne tient plus qu’une bien faible place et son rôle s’efface de jour en jour. Elle croit que quelqu’un l’aime… c’est un docteur… il lui envoie comme les précédents des pensées d’amour et lui promet le mariage.

 

Indépendamment de l’intérêt que présente cette observation pour l’étude de la symptomatologie et de l’évolution d’un cas de psychose d’influence, elle nous montre, ainsi que je le disais au début, que les hallucinations psychiques et tous les phénomènes d’automatisme mental sont le meilleur moyen que nous possédions pour découvrir la subconscience des malades. Les sentiments refoulés apparaissent ici en pleine clarté. Madame Roy… affirme aimer son mari et n’aimer que lui. À aucun moment (si ce n’est tout à fait au début) elle ne reconnait aimer ses successifs adorateurs ou, plutôt, l’amour qu’elle éprouve ne lui paraît pas venir d’elle-même ; c’est un amour qui lui est inspiré, qu’elle subit passivement comme une Yseult qui a bu un philtre d’amour, mais comme une Yseult qui aurait conscience d’avoir bu le miraculeux breuvage et qui en subirait les effets à contre-cœur, s’insurgeant contre des procédés qui la privent de son libre-arbitre et qui en font une « amoureuse malgré soi ». De même éclatent, par la [p. 154] révélation révélation l’hallucination psychique, d’autres sentiments refoulés refoulés que le désir de la richesse, l’espérance d’une situation situation élevée et surtout l’antipathie envers son mari, qui va même jusqu’à la haine et au désir de sa mort.

Je répète que ces faits sont connus de longue date ; mais, à une époque où l’on s’occupe beaucoup de l’inconscient dans la genèse des troubles mentaux, il n’était peut-être pas inutile de rappeler que, de tous les moyens proposés pour pénétrer [p. 154] cet inconscient, le meilleur est l’étude des hallucinations, principalement lorsqu’elles se présentent sous la forme d’hallucinations d’hallucinations et qu’elles traduisent l’automatisme mental. L’observation qui précède m’en a paru être une preuve vivante et irréfutable.

 

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3 commentaires pour “Du rôle des hallucinations psychiques dans l’exploration de l’inconscient. Un exemple clinique. Par André Ceillier. 1925.”

  1. Lamghari youssefLe samedi 31 octobre 2015 à 14 h 08 min

    A mon sens , les hallucination ne sont qu une porte parmi d autres pour élucider l inconscient , car tout les cas cliniques ne sont pas hallucinatoire , on doit se méfier des hallucinations , elles peuvent être un aspects parmi d autres de la pathologie !!

  2. Evans DominiqueLe samedi 31 octobre 2015 à 17 h 43 min

    Étonnant ……. remarquablement rédigé pour une meilleure compréhension de ce
     » mal  » mental dont j’avais lu déjà des narrations . Et quelques fois même romancé comme dans le fabuleux roman de cet écrivain britannique Ian McEwan au titre français stupide et qui peut porter à confusion :  » Délires d’amour « . Dans un autre intérêt j’ai commencé à suivre toutes ses parutions . Le cerveau me fascine par son fonctionnement et ses disconfonctions ( pas sûre de m’exprimer correctement) .
    Et chaque fois que l’occasion se présente , je ne rate pas une page et j’apprends .

  3. Michel ColléeLe dimanche 1 novembre 2015 à 19 h 48 min

    Merci pour votre commentaire. Et bonne lectures.