Charles Richet. Des rapports de l’hallucination avec l’état mental. Article paru dans la « Revue philosophique de la France et de l’Etranger », (Paris), dixième année, tome XX, juillet à décembre 1885, pp. 333-335.

(c) Wellcome Library; Supplied by The Public Catalogue Foundation

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Charles Richet. Des rapports de l’hallucination avec l’état mental. Article paru dans la « Revue philosophique de la France et de l’Etranger », (Paris), dixième année, tome XX, juillet à décembre 1885, pp. 333-335.

Charles Richet (1850-1935), physiologiste lauréat du prix Nobel de médecine en 1913 pour sa description de l’anaphylaxie. Membre de l’Académie de Médecine, de l’Académie des Sciences, il dirigea le Revue scientifique et nous laissa un grand nombre de travaux, en particulier de nombreux articles dans les revues et l’époque et plusieurs ouvrages. Esprit curieux et ouvert il se révéla tour à tour philosophe, psychologue et excellent littérateur. Il fut l’un des cofondateur de l’Institut Métapsychique International (1919) et consacrera une grande parie de sa vie à l’étude des phénomènes paranormaux ou considérés comme tels, qui le poussèrent quelquefois à des excès de crédulité naïves. Nous retiendrons de ses publications :
— Recherches expérimentales et cliniques sur la sensibilité. Paris, Georges Masson, 1877. 1 vol. in-8°.
— Les démoniaques d’aujourd’hui. « Revue des Deux Mondes », (Paris), Le année, troisième période, tome trente-septième, 1880.[en ligne sur notre site]
— Les démoniaques d’autrefois. Partie I. Les sorcières et les possédées. Article parut dans la « Revue des Deux Mondes », (Paris), Le année, troisième période, tome trente-septième, 1880, pp. 550-583] [en ligne sur notre site]
— A propos de Thérèse Neumann. Les jeûnes prolongés. Article parut dans la « Revue Métapsychiques », (Paris), n°5, Septembre-Octobre 1930, pp. 385-395. [en ligne sur notre site]
— L’homme et l’intelligence. Fragments de physiologie et de psychologie. Paris, Félix Alcan, 1884. 1 vol. in-8°.
— Xénoglossie. L’écriture automatique en langues étrangères. Annales des Sciences Psychiques, Paris, 1905. [à paraître sur notre site]
— Traité de Métapsychique. Deuxième édition refondue. Paris, Félix Alcan, 1922. 1 vol. in-8°. [Très nombreuses réimpressions]

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Nous avons gardé l’orthographe, la syntaxe et la grammaire de l’original, mais avons corrigé quelques fautes de typographie.
 – Par commodité nous avons renvoyé la note originale de bas de page en fin d’article. – Les  images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection personnelle sous © histoiredelafolie.fr

 

[p. 333]

DES RAPPORTS DE L’HALLUCINATION AVEC L’ÉTAT MENTAL.

Note de M. CHARLES RICHET.

On trouve depuis quelque temps dans quelques journaux américains, anglais et russes des récits d’une fantaisie tout à fait extraordinaire sur les apparitions, les fantômes, les revenants. Ces histoires sont racontées avec un grand luxe de détails, et il ne paraîtra pas déplacé ici d’en prendre quelque souci.

Trois hypothèses se présentent, et nous ne voyons guère qu’on puisse en formuler d’autres. On peut supposer : 1° que ce sont des récits mensongers ; 2° qu’il s’agit d’apparitions véritables ; 3° qu’il s’agit d’hallucinations sans réalité objective.

La première hypothèse est la plus simple ; mais elle n’est guère admissible. Je me refuse à admettre que des personnes distinguées, occupant une situation scientifique et sociale tout à fait supérieure, d’une moralité qui paraît en dehors de tout soupçon, se soient concertées de toutes parts pour raconter des faits mensongers et débiter avec assurance des impostures sans aucun profit. Les nombreux récits qui nous sont donnés viennent de divers côtés ; et il me semble absurde de ne les attribuer qu’à des fourbes ; peut-être s’en trouve-t-il dans le nombre ; mais à moins de tomber dans une évidente exagération de scepticisme, on ne peut supposer qu’il n’y ait là que des mensonges.

La seconde hypothèse est celle d’apparitions véritables, c’est-à-dire de fantômes existant réellement ; il s’agirait d’une forme quelconque de la matière, forme jusque à présent inconnue, et ayant une réalité objective. Mais, quoiqu’il soit nécessaire d’être toujours très prudent dans la négation, aucune démonstration vraiment scientifique n’a pu être donnée de cette réalité des apparitions. Il faudrait absolument constater une action sur les objets inanimés, par exemple une impression [p. 334] photographique ou un déplacement d’objet matériel constaté par plusieurs personnes dans des conditions scientifiques irréprochables. Il n’est même pas suffisant que la soi-disant apparition ait été vue par plusieurs personnes. En effet, certains états d’esprit sont contagieux, pour ainsi dire, et se communiquent avec une intensité étonnante un a décrit des cas de folie à deux. Il n’y a donc rien d’invraisemblable à admettre des cas d’hallucination à deux.

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En fin de compte, la seule démonstration irréfutable d’une apparition serait soit l’impression photographique, soit le déplacement d’objets matériels. Or, jusqu’ici, cette preuve n’a pas été donnée, et nous l’attendons, avant d’affirmer quoi que ce soit sur la réalité des ombres. Il ne reste donc que la troisième hypothèse, et celle-là nous parait extrêmement probable, c’est qu’il s’agit d’hallucinations. Les aliénistes admettent, en général, que l’hallucination ne se présente pas chez des gens qui ne sont ni aliénés ni prêts à l’être. Mais cette opinion nous parait beaucoup trop absolue. Au contraire nous connaissons nombre de cas où l’intégrité de l’intelligence était incontestable et où, cependant, il y a eu hallucination.

Un de nos confrères pourra donner à cet égard des indications très intéressantes ; et ce que je rapporte ici n’est en quelque sorte que l’avant-propos de ses observations remarquables.

Je pourrais citer aussi un certain nombre de cas inédits Un peintre ayant perdu sa belle-sœur dont il était fort épris, l’a, pendant quelques jours, vue fréquemment à côté de lui, sous une forme réelle, absolument comme si elle était vivante

Un académicien, que je ne désigne pas autrement, âgé, presque aveugle, mais ayant la pleine possession de lui-même et de ses facultés, voit des personnages divers venir auprès de lui, s’asseoir à ses côtés et passer devant ses yeux. Il se rend parfaitement compte qu’il ne s’agit là que de visions sans réalité extérieure.

Une jeune femme de ma famille a eu, étant âgée de dix ans, au moment de la mort de son père, l’hallucination de l’ombre de son père. Un littérateur russe, d’une intelligence tout à fait remarquable, m’a raconté avec détails une hallucination qu’il a eue a deux reprises différentes à un jour de distance. Quoiqu’il ne soit pas convaincu qu’il s’agissait là, non d’une apparition, mais d’une hallucination, il n’y a pas de doute à cet égard ; car il était seul, et la soi-disant apparition n’a eu aucune action sur des objets matériels.

Ces exemples sommairement racontés et pour lesquels il faudrait entrer assurément dans de plus grands détails, n’ont d’autre intérêt que celui d’émaner de personnes dont la bonne foi est incontestable e t dont l’intelligence est tout à fait intacte. Certes, nos confrères de la Société psychologique, en cherchant bien, trouveraient pareils exemples autour d’eux, et cette recherche ne serait pas sans intérêt. En effet, si le plus souvent l’hallucination et j’entends par là l’hallucination complète de la vue, de l’ouïe et du toucher ne se rencontre [p. 335] que chez les aliénés, il n’y a rien d’invraisemblable à admettre par exception ce phénomène psychique chez des individus absolument normaux. Comme l’ont fait remarquer les auteurs classiques, il y a, entre l’image mentale et l’hallucination complète, toute une série de transitions graduelles, et la limite entre l’image mentale très forte et l’hallucination très vague n’est pas possible à tracer.

Si je pouvais donner mon propre exemple, et cela est excusable quand il s’agit de psychologie, je dirais que souvent les impressions fortes de la journée me reparaissent dans le silence et l’ombre de la nuit, à l’état d’images, quand je ferme les yeux avant de m’endormir. Ainsi, quand j’ai été à la chasse, je vois le soir, en fermant les yeux, des lièvres qui courent dans la plaine. Ayant étudié les microbes des poissons pendant toute une journée, je voyais, en fermant les yeux, le champ du microscope bien éclairé avec des bacilles au milieu. Pour avoir fondu du chlorure de sodium dans un creuset, ayant souvent regardé dans l’intérieur du fourneau, je voyais le soir, en fermant les yeux, des flammes entourant le creuset. Une ou deux fois, ayant assisté dans la journée à des cérémonies religieuses funéraires, j’entendais distinctement le chant des orgues, etc.

Ces faits, quoiqu’étant bien connus, sont bons à rappeler, car ils établissent la transition entre l’état normal et l’hallucination proprement dite. Que l’image soit un peu plus intense, et l’hallucination sera véritable qu’elle soit plus intense encore, et il y aura hallucination complète.

Si donc on parvient à démontrer qu’à l’état normal, chez des intelligences irréprochables, il y a parfois hallucination complète, on aura donné l’explication la plus vraisemblable des apparitions, et on aura réduit à néant les histoires d’apparitions et de fantômes qui se trouvent dans des recueils scientifiques (1).

Note

(1) Voy. sur cette question de l’hallucination à l’état normal les ouvrages classiques de Brière de Boismont, de Baillarger, de Taine et un intéressant ouvrage de M. H. Clarke, Visions, Boston, 1878.

 

 

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