Charles Blondel. L’activité mentale selon Freud. Moi et libido. Article parut dans le « Revue Philosophique de la France et de l’Etranger »), (Paris), quarante-huitième année, XCVI, juillet-décembre 1923, pp. 109-122.

BLONDELPSYCHANALYSE0001Charles Blondel. L’activité mentale selon Freud. Moi et libido. Article parut dans le « Revue Philosophique de la France et de l’Etranger »), (Paris), quarante-huitième année, XCVI, juillet-décembre 1923, pp. 109-122.

Charles Aimé Blondel (1876-1939). Philosophe, psychologue et médecin. Normalien agrégé de philosophie, successeur de Georges Dumas à la chaire de psychologie pathologique de la Sorbonne en 1937. Critique intarissable et souvent virulent de la psychanalyse. Quelques publications :
— Les auto-mutilateurs. Etude psycho-pathologique et médico-légale. Thèse de la faculté de médecine de Paris n°329. Paris, Jules Rousset, 1906.1 vol.
— 
La Psycho-physiologie de Gall, ses idées directrices. Paris, Félix Alcan, 1914. 1 vol.
— La Psychanalyse. Paris, Félix Alcan, 1924. 1 vol.
— La mentalité primitive. Préface de Lévy-Bruhl. Paris, Stock, 1926. 1 vol. in-12, 122 p., 3 ffnch.Dans la collection « La culture moderne ».
— Introduction à la psychologie collective, Paris, Armand Colin, 1928.
— La conscience morbide. Essai de psychopathologie générale. Paris, Félix Alcan, 1914. 1 vol. in-8°. Dans la « Bibliothèque de la fondation Thiers fascicule XXXII ».
— La psychographie de Marcel Proust, Paris, Vrin,, 1932.

[p. 109]

L’activité mentale selon Freud.
Moi et Libido (1)

On sait l’importance dans la doctrine psychanalytique, pour l’intelligence de l’activité psychique, des oppositions fondamentales établies entre inconscient et conscient, instincts sexuels et instincts du moi, principe du plaisir et principe de réalité. Il peut être intéressant de voir avec Freud, en s’aidant essentiellement de la Traumdeutung (7e édit., 1922, T.), au cours de révolution qui de l’enfant fait un homme, se différencier, se dissocier et se situer au sein du psychisme les modes essentiels de l’activité mentale. Il ne l’est pas moins sans doute d’examiner les vues nouvelles présentées par Freud dans un travail récent (Jenseits des Lustprinzips, 2e édit., 1921, .I.) sur la priorité du principe du plaisir et la délimitation des instincts sexuels et des instincts du moi, du moi et de la libido.

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Le psychique selon Freud déborde le conscient. La conscience est à ses yeux une sorte d’organe sensoriel qui perçoit le psychique situé en quelque manière hors d’elle, comme nos yeux perçoivent le monde extérieur. Fonction de l’attention, elle est exclusivement sensible aux qualités psychiques et les excitations appropriées lui [p. 110] viennent soit de la périphérie du psychique, et elles sont alors pourvues de qualités sensorielles soit de l’intérieur de ce même psychique, et il leur faut alors être douées de qualités affectives, car, au moins primitivement, tout processus psychique interne incapable de provoquer directement plaisir ou déplaisir est, de ce fait, incapable de conscience (T., 101, 426, 439, 454).

La conscience à chaque instant vit, meurt et renaît de ses cendres. D’elle-même, elle ne conserve rien de son passé ; elle est sans mémoire (T., 454). Les souvenirs s’inscrivent et se conservent en d’autres plans du psychique, où ils persistent indéfiniment. « La manière dont la mémoire se comporte dans le rêve est assurément de la plus haute signification pour toute théorie de la mémoire en général. Elle nous apprend que « rien de ce que notre esprit a une fois possédé, ne peut se perdre absolument » (Scholz), ou bien, comme le dit Delbœuf, « que toute impression, même la plus insignifiante, laisse une trace inaltérable, indéfiniment susceptible de reparaître un jour », conclusion qu’imposent également bien d’autres phénomènes de psychologie morbide » (T., 14). Et non seulement les souvenirs de nos perceptions se conservent ainsi, mais également les associations constatées entre elles. La conception de Freud semble avoir ici quelque chose de bergsonien il estime que les mêmes souvenirs se répètent à des plans de plus en plus profonds de l’inconscient, où ils se relient entre eux par des associations de plus en plus intimes, depuis les associations toutes extérieures et superficielles de simultanéité jusqu’à ces associations de plus en plus exclusivement déterminées par le contenu des représentations dont les associations par ressemblance sont un exemple. Pour inconscients qu’ils soient en eux-mêmes, les souvenirs n’en sont pas moins actifs et agissants, si actifs et si agissants qu’ils constituent les assises de notre caractère (T., 402) ; L’activité psychique qui se révèle de la sorte au sein des souvenirs a son modèle dans le réflexe (T., 401) et a donc comme lui pour principe de réagir aux excitations. A cette fin, au cours de son développement, elle passe par deux étapes principales et emploie successivement deux procédés fondamentaux.

Dominée d’abord exclusivement par le principe du plaisir, l’activité psychique, naturellement inconsciente en ses démarches dont la conscience se borne en général à enregistrer les résultats, a pour fin première, essentielle, d’empêcher les excitations de s’accumuler, [p. 111] car cette accumulation est éprouvée comme un déplaisir, et de se maintenir ou, tout au moins, quand il a été une fois rompu, de revenir à l’état d’équilibre, car cet affranchissement des excitations est éprouvé comme un plaisir. L’activité psychique en ce sens opère donc bien comme un réflexe elle répond aux stimuli qui la chargent par des mouvements qui la déchargent. Mais ces mouvements ne sont pas tous primitivement adaptés aux circonstances, ils ne mettent pas toujours un terme au déplaisir né de l’excitation. L’enfant qui a faim crie, pleure, s’agite, mais sa faim ne s’apaise pas pour cela, elle ne s’assouvit que si une tierce personne lui présente de la nourriture. La satisfaction s’accompagne alors de la perception de l’objet qui la procure. Quand donc le besoin réapparaît, par une association naturelle le souvenir de l’objet qui t’a antérieurement satisfait tend à réapparaître du même coup. La tendance de ce souvenir à réapparaître à la sollicitation du besoin est précisément ce que nous appelons un désir, et sa réapparition effective est déjà pour le désir une manière de réalisation. On peut donc dire que le premier mode de satisfaction du désir est la représentation hallucinatoire de cette satisfaction même. Or, vu son principe et sa fin, vu aussi son inexpérience, à son premier stade, l’activité psychique ne connaît d’autre but à son travail que la réalisation du désir et ne dispose pas d’autres forces que les tendances. Aussi, pour se défendre contre le déplaisir, utilise-t-elle d’abord la régression du souvenir à l’état sensoriel, l’hallucination, la dramatisation, dont nous savons t’importance dans le rêve. Plus généralement les procédés psychiques dont nous constatons les effets dans le rêve et dans les névroses, où nous reconnaissons les vestiges de la mentalité infantile, dont enfin le trait le plus essentiel est, par tout un jeu de transferts affectifs, de masquer à la conscience les expériences pénibles et douloureuses, tous ces procédés que l’adulte tient pour étranges et anormaux, condensation, déplacement, dramatisation, sont en réalité tes procédés primaires de l’activité psychique (T., 420-2, 442-3, 447).

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Merci à Thierry Amateis‎.

Cette première activité psychique est toute chargée d’affectivité. C’est elle qui ouvre les voies aux modifications motrices et sécrétoires que sont les états affectifs (T., 432). Les tendances y sont jaugées suivant leur tonalité et leur intensité affectives. De même les souvenirs. En vertu du principe du plaisir, l’activité psychique ne peut d’abord faire autre chose que désirer, elle est par suite incapable [p. 112] d’introduire dans la chaîne de nos pensées rien de désagréable. Par une tactique analogue à celle de l’autruche, elle se détourne naturellement et sans effort des souvenirs pénibles, offrant ainsi le premier type et le premier exemple du refoulement psychique (T., 444). Mais la satisfaction hallucinatoire du désir, si elle obéit au principe du plaisir, a le grand tort de ne pas tenir compte de la réalité et de ses implacables exigences. Elle est pratiquement impuissante à assouvir le besoin et à faire naître le plaisir qui résulte de cet assouvissement. Aussi, sous l’impérieuse influence de l’expérience, l’activité psychique se dresse-t-elle à un nouveau procédé de travail qui est proprement la pensée. Le but ne change pas il s’agit toujours d’assouvir le besoin en s’inspirant des satisfactions qu’il a antérieurement reçues ; mais, au lieu de viser à une satisfaction hallucinatoire, immédiate et directe sans doute, mais inopérante, l’activité psychique emprunte maintenant un détour et, par une série de mouvements concertés, s’efforce de modifier le monde extérieur de manière à reproduire les conditions objectives grâce auxquelles le besoin sera effectivement satisfait. D’où nécessité, pour remplir ce nouveau programme, d’un jeu de représentations qui épouse fidèlement la complexité du réel et n’obéisse plus seulement au principe du plaisir, mais aussi au principe de réalité. Les procédés primaires, avec leurs condensations, leurs déplacements, leurs hallucinations, deviennent alors une entrave pour le plein développement des procédés secondaires, pour l’essor fructueux de la pensée proprement dite, qui s’efforce constamment de les éviter. En particulier l’activité psychique secondaire, pour réaliser tous ses effets, pour appliquer utilement la connaissance du passé à la maîtrise du présent, a besoin d’avoir à sa disposition l’expérience entière des individus, l’ensemble de leurs souvenirs, heureux ou malheureux, agréables ou pénibles. Il lui faut donc exercer une action inhibitrice sur la charge affective dont les souvenirs sont lestés de manière à pouvoir les évoquer sans résistance et les utiliser indifféremment à ses fins. Mais cette action inhibitrice a ses limites, et nombre des erreurs humaines tiennent à l’immixtion du principe du plaisir dans le domaine de la pensée (T., 443-5). D’autre part, notre vie s’écoule non seulement dans un milieu matériel aux lois desquels il nous faut nous plier, mais dans un milieu social aux règles duquel il nous faut nous soumettre. Au sein du monde extérieur la société s’insère comme une réalité nouvelle [p. 113] a laquelle notre activité psychique doit également s’adapter. De fait, sous l’influence de l’éducation et du dressage moral qu’elle comporte, des désirs infantiles, dont la satisfaction était primitivement un plaisir, entrent en conflit avec l’idéal qui s’est imposé à l’activité psychique secondaire et les résistances morales que leur satisfaction finit par soulever rendent la seule idée de cette satisfaction désagréable et douloureuse. Ce renversement des valeurs affectives constitue l’essence du refoulement, où nous avons déjà appris à reconnaître la forme infantile de la condamnation réfléchie. Il est l’œuvre de l’activité psychique secondaire (T., 446). Mais il est également l’œuvre de la « gardienne de notre santé mentale » (T.,421, de la censure, et, par conséquent, cette dernière naît, se développe et progresse avec l’activité psychique secondaire, qu’elle défend contre l’intrusion des procédés primaires et surtout des désirs qui les animent. A ce stade de la pensée, le principe du plaisir, sans perdre sa préséance essentielle, cesse de régner en maître absolu. C’est d’après les enseignements et les renseignements qu’ils nous apportent pour régler notre conduite que les souvenirs sont dès lors appréciés et utiles. C’est suivant leur valeur pratique, morale, sociale, esthétique que les tendances sont rejetées ou accueillies. Ainsi donc, par l’effet de l’éducation reçue et de l’expérience acquise au sein du monde matériel et du monde moral, l’activité psychique secondaire adhère au principe de réalité qui la forme graduellement aux procédés rigoureux de la pensée normale.

En l’ensemble de leurs démarches, activité psychique primaire, activité psychique secondaire constituent le royaume de l’inconscient, c’est-à-dire « proprement la réalité psychique qui nous est aussi inconnue en sa nature intime que la réalité du monde extérieur et nous est aussi incomplètement révélée par les data de la conscience que le monde extérieur par les données de nos organes sensoriels » (T., 452). Mais la manifestation ainsi constatée, au sein de l’inconscient des philosophes, de deux activités différentes conduit Freud à affirmer l’existence de deux espèces d’inconscients l’inconscient proprement dit et le préconscient (T., 453). L’inconscient proprement dit, qui répond à l’activité psychique primaire, est incapable d’accéder directement et immédiatement à la conscience. Le préconscient, qui répond à l’activité psychique secondaire et à la censure, qui commande l’accès de la conscience et de la motricité [p. 114] volontaire, qui est placé comme un écran protecteur entre l’inconscient proprement dit et la conscience (T., 403, 453), est au contraire immédiatement et directement capable de conscience il parvient sans plus de retard à la conscience aussitôt que certaines conditions sont remplies, aussitôt, par exemple, qu’il a atteint une certaine intensité et fixé sur lui une certaine partie de l’attention disponible (T., 403). L’activité consciente n’est, au fond, qu’une activité préconsciente accusée et accentuée, à laquelle, en particulier, l’ébauche d’une expression verbale a prêté la tonalité affective que les mots retiennent de leur sens et qui, si faible soit-elle, est indispensable au préconscient, dénué de qualités sensorielles, pour impressionner la conscience, puisque celle-ci, nous l’avons vu, ne perçoit que ce qui est susceptible soit de donner du plaisir ou du déplaisir, soit de frapper les sens (T., 426, 455).

Sans doute la considération des phénomènes hystériques donne à Freud l’impression qu’une nouvelle censure s’interpose entre le préconscient et le conscient, semblable à celle que nous avons vue s’installer entre l’inconscient et le préconscient (T., 455). Cependant, si par l’un de ses caractères, l’absence de conscience, le préconscient se rapproche de l’inconscient proprement dit, en revanche par l’ensemble de ses autres particularités psychiques, par le mode de son activité, par sa constante perméabilité à la conscience, c’est au conscient, dont il est le prélude, qu’il mérite le mieux d’être rattaché et l’opposition est plutôt entre l’inconscient proprement dit, d’une part, et d’autre part, l’ensemble forme par la conscience et par le préconscient qu’entre le conscient et la totalité de l’inconscient englobant préconscient et inconscient proprement dit (3).

De cette vue générale sur la nature et l’évolution de l’activité mentale, il résulte non seulement que, pour Freud, la conscience est par nature impuissante à embrasser toute la réalité psychique, mais encore que le préconscient, vu son apparition relativement tardive, est incapable d’établir sa domination sur l’ensemble de l’inconscient et d’en assurer la complète liquidation. Une activité psychique qui [p. 115] serait et demeurerait exclusivement primaire est « une fiction théorique » ; mais, en fait, l’activité psychique commence par être primaire et ne devient secondaire que graduellement. Par suite de ce retard dans l’entrée en jeu des procédés psychiques secondaires, le noyau de notre être, fait de tendances inconscientes, échappe à la prise et à l’action inhibitrice du préconscient, dont le rôle, une fois pour toutes, se limite à assigner aux tendances issues de l’inconscient les voies les plus opportunes. Ces désirs inconscients constituent pour toutes les inclinations mentales ultérieures une contrainte à laquelle elles ont à s’adapter et dont elles doivent s’efforcer de dériver et de détourner la force vers des buts plus élevés. Un grand nombre de souvenirs restent également inaccessibles du fait du retard mis par le préconscient à occuper ses positions » (T., 446). Il y a plus. Non seulement le préconscient rencontre dans l’inconscient des résistances invincibles, mais il peut arriver encore que ce régime de pensées préconscientes contracte des adhérences avec des désirs inconscients qui lui transfèrent leur énergie et l’attirent avec eux dans l’inconscient (T., 440).

Ainsi se confirme, d’une part, que chez l’adulte l’inconscient, ses désirs et ses tendances ne sauraient jamais être entièrement assimilés et réduits par l’activité mentale secondaire, par la réflexion et par la pensée, et, d’autre part, qu’au sein de la réalité psychique une délimitation fondamentale doit intervenir, qui sépare le domaine de l’inconscient, de l’activité psychique primaire, du principe du plaisir, de la libido, et le domaine du conscient, du préconscient, de la censure, de l’activité psychique secondaire, du principe de réalité et du moi.

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Toutefois un récent travail de Freud (Jenseits des Lustprinzips) qui semble bien inspiré surtout par le désir de fournir des névroses traumatiques et de leurs symptômes une interprétation psychanalytique complète, est venu mettre en question deux points importants de la doctrine psychanalytique, savoir la priorité du principe du plaisir comme régulateur de la vie mentale et la manière dont il convient de délimiter les instincts sexuels et les instincts du moi.

Freud ne renonce pas, bien entendu, dans ce travail à voir en les [p. 116] névroses de guerre, en les névroses traumatiques, le résultat d’un conflit où la libido est en cause les ébranlements mécaniques, les états morbides accompagnés de douleur et de fièvre sont susceptibles d’exciter la libido et d’en modifier la répartition (J., 30). Toutefois il reconnaît que du point de vue psychanalytique les rêves caractéristiques des névroses traumatiques offrent quelque chose de paradoxal le malade ne cesse de revivre en ces rêves l’accident dont il a été victime et se réveille, à chaque fois, épouvanté. De tels rêves, manifestement, ne sont point des réalisations de désirs. Ils ne se conforment pas au principe du plaisir. Y aurait-il donc, de la vie mentale, un régulateur plus primitif que ce dernier, et de l’action duquel les rêves des névroses traumatiques seraient une survivance ? Or il est nombre de faits qui permettent de soupçonner que l’activité psychique obéit parfois à une tendance impérieuse à la répétition, qui demeure indifférente au caractère agréable ou désagréable des expériences qu’elle contraint à renouveler. Un enfant d’un an et demi, observé par Freud (T., 312) nous apprend qu’il s’agit de son propre petit-fils), qui avait appris à ne pas pleurer quand sa mère le quittait pour s’absenter pendant des heures, s’amusait à faire disparaître, sous les meubles par exemple, les menus objets qui lui tombaient sous la main et exprimait le plaisir qu’il y trouvait en criant : « o-o-o-o », c’est-à-dire « fort » (parti). Un jour même il compléta le jeu en munissant l’objet d’une ficelle qui lui permettait par une simple traction de le ramener au jour après l’avoir jeté sous son lit la disparition était saluée par le « parti » habituel et la réapparition par un joyeux « Da » (Le voilà). Cet enfant ingénieux et précoce a hérité assurément d’une bonne part de l’imagination et de la verve créatrice de son grand-père, puisqu’il se trouve (J., 12) avoir peut-être inventé de lui-même et pour son propre compte le jeu de « Coucou… le voilà », qui met en allégresse tous les bébés, depuis qu’il en est au monde, et même ceux-là que leurs mères n’ont pas l’habitude de laisser seuls durant des heures. Freud estime toutefois que l’interprétation du jeu imaginé par son petit-fils n’est pas douteuse. L’enfant a appris, avant l’âge, à remporter sur lui-même une victoire morale, en laissant partir sa mère sans pleurs ni colère. Il se dédommage en quelque sorte par une mise en scène où il utilise les objets qu’il peut atteindre pour symboliser le départ et le retour de sa mère. Mais de ces deux événements, seul le dernier est agréable. [p. 117]

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Opening TOMORROW- Studio Kalk Bay | Desiree Smith | Wildlife at Leisure.

Comment se fait-il dès lors que le jeu reproduise en général uniquement le premier ? Les enfants d’ailleurs répètent volontiers dans leurs jeux tout ce qui les a vivement impressionnés, même d’une façon désagréable. Quoi qu’il en soit, dans le cas du petit-fils de Freud, il nous faut constater l’effet d’une tendance impérieuse à la répétition qui ne se subordonne pas au principe du plaisir.

La même constatation est possible dans les névroses de transfert les événements de leur enfance que les malades revivent en les transposant et en v faisant intervenir leur médecin n’ont pas toujours été agréables et le caractère pénible qu’ils ont eu autrefois ne les empêche pas cependant de s’imposer de nouveau à la conscience.

Enfin la vie normale est pleine de répétitions tyranniques et fatales. Il est des bienfaiteurs auxquels leurs protégés finissent toujours par en vouloir ; il est des hommes que leurs amis finissent toujours par trahir. Mais ce n’est rien encore. Rappelons-nous l’histoire de cette femme qui se maria trois fois et dont successivement les trois maris tombèrent malades presque aussitôt et moururent ; rappelons-nous l’histoire de Tancrède, le héros du Tasse sans la reconnaître : il tue au combat Clorinde, sa bien-aimée, puis, dans une forêt enchantée, il donne un coup d’épée à un arbre, et cet arbre se trouve être celui où l’âme de Clorinde est magiquement emprisonnée (J., 19-20).

Freud estime en conséquence que c’est cette tendance impérieuse à la répétition qui détermine le caractère particulier des rêves dans les névroses traumatiques ces rêves, en répétant à satiété le drame initial, ont pour but de permettre à l’esprit du malade de se rendre maître de l’impression terrifiante qui a provoqué l’état névrotique et de la liquider, elle et ses effets (J., 29). Fonctions de la tendance impérieuse à la répétition et non de la tendance à réaliser les désirs, ils nous font remonter à un stade de l’activité mentale antérieur à celui où elle est réglée par le principe du plaisir (J., 30), et la tendance impérieuse à la répétition apparaît comme plus primitive, plus élémentaire, plus instinctive que le principe du plaisir (J., 20). De fait cette tendance impérieuse à la répétition est le caractère fondamental de tout instinct, peut-être de toute vie organique. Par une espèce de transposition à la vie organique des lois de l’élasticité et du principe de l’inertie (J., 34-5), on pourrait dire en effet des instincts qu’ils sont des forces inhérentes à la matière vivante qui la poussent à revenir à un état antérieur. Or l’état antérieur à la vie [p. 118] est un état semblable à la mort. Donc le but de la vie est la mort (J., 36). Par conséquent les instincts dits de conservation, de puissance, de valeur sont en réalité destinés à assurer à chaque organisme l’accès de la mort, par les voies qui lui sont propres, par des détours dont la complexité réponde à sa propre complexité. Il n’est pas dans les organismes un mystérieux élan qui les pousse à s’affirmer en dépit de tout. Tout organisme veut mourir, mais à sa manière. Les gardiens de la vie que sont les instincts ont été à l’origine au service de la mort (J., 37).

Cependant il n’y a pas que des instincts de mort. II est aussi des instincts de vie qui assurent en particulier aux cellules germinatives une sorte d’immortalité. Ce sont les instincts sexuels qui, contemporains de la vie même, procèdent à leur office essentiel avant même que la sensualité ait apparu et que les sexes se soient différenciés (J., 38-39). Dans les organismes pluricellulaires, chaque cellule prend les autres cellules pour objet de son instinct de vie, de son instinct sexuel et, maîtrisant de la sorte leurs instincts de mort, assure, leur conservation, cependant que d’autres cellules lui rendent le même office. Ainsi la libido des instincts sexuels devient semblable à l’Éros des poètes et des philosophes auquel toute vie doit sa cohésion (J., 50).

Mais pouvons-nous reconnaître à ces instincts de vie le caractère de tendance impérieuse à la répétition qui nous a permis de déceler l’existence des instincts de mort ? Faute de preuves biologiques pleinement satisfaisantes, Freud en appelle sur ce point au mythe que, dans son Banquet, Platon fait exposer par Aristophane (J., 57) primitivement, il y avait trois sexes, des hommes, des femmes et des êtres qui étaient à la fois hommes et femmes ; Jupiter finit par couper en deux ces derniers comme poires à cuire et, depuis, chaque moitié s’est mise à chercher la moitié qui lui répondait pour se joindre de nouveau à elle. Peut-être faut-il voir dans ce mythe l’image d’une vérité biologique qui permettrait de ramener les instincts de vie au même principe que les instincts de mort.

De la sorte le principe du plaisir perd sa priorité comme régulateur de la vie mentale et cède le pas à la tendance impérieuse à la répétition, plus primitive et plus élémentaire que lui.

D’autre part, nous venons de voir au cours de ce développement l’opposition des instincts du moi et des instincts, sexuels se doubler de [p. 119] l’opposition entre des instincts de vie et des instincts de mort. Or, si les instincts de vie répondent aux instincts sexuels, les instincts de mort en revanche répondent-ils aux instincts du moi tels que ta psychanalyse les a progressivement définis. L’analyse des névroses de transfert a d’abord montré qu’à côté des instincts sexuels dirigés sur l’objet il y avait d’autres instincts, très insuffisamment connus et provisoirement tenus pour instincts du moi, parmi lesquels en première ligne il fallait distinguer les instincts de conservation. Puis le progrès de l’observation psychanalytique a rendu manifeste que la libido peut se détacher de l’objet et se porter sur le moi (introversion) et l’étude de l’évolution de la libido chez l’enfant a prouvé que le moi est véritablement le « réservoir primitif de la libido » d’où elle se déverse ensuite sur l’objet. Dès lors, le moi fut non seulement considéré comme un des objets de la libido, mais même comme le plus important d’entre eux. De la sorte les instincts sexuels dont la libido narcissique, la libido fixée sur le moi, était l’expression dynamique, s’identifiaient nécessairement avec les instincts d’abord tenus pour instincts de conservation. Ainsi l’opposition primitivement établie entre instincts du moi et instincts sexuels se trouvait insuffisante, puisqu’une partie au moins des instincts du moi était reconnue comme de nature libidineuse (J., 50-51).

De telles considérations ne conduisent-elles pas au pansexualisme, dont Freud se défend, ou à l’assimilation de la libido à l’élan vital, dont il ne veut pas entendre parler ? Pour sa part il professe que non. L’opposition des instincts du moi et des instincts sexuels répond à l’opposition des instincts de vie et des instincts de mort. Il doit y avoir parmi les instincts du moi d’autres instincts que des instincts sexuels. Il est même possible d’en démontrer, au moins indirectement, l’existence. L’amour est fait de tendresse et de haine. Cette opposition de sentiments peut se ramener à l’opposition des instincts de vie et des instincts de mort. Il entre dans l’instinct sexuel une composante sadique que nous connaissons en particulier par l’organisation prégénitale qu’elle caractérise et par la perversion à laquelle elle aboutit, quand elle acquiert son autonomie. Or, cet instinct sadique et destructeur ne peut avoir son origine dans les instincts de vie. C’est proprement un instinct de mort, que la libido narcissique transfère du moi sur l’objet et qui, entrant alors au service de la fonction génitale, assure à l’acte sexuel la fougue dominatrice [p. 120] nécessaire à son exécution. Par conséquent l’élément d’agression qui intervient dans l’amour nous met en présence d’un de ces instincts de mort qui sont le propre du moi (J., 52-53).

Ainsi la notion de la libido se trouve bien étendue elle est instinct de vie, elle répond à l’Eros des anciens. Mais les instincts du moi sont plus profondément transformés encore. L’ancienne opposition des instincts du moi et des instincts sexuels disparaît en quelque manière. Elle fait place à l’opposition entre des instincts se rapportant au moi et des instincts se rapportant l’objet, qui les uns et les autres relèvent de la libido. Mais à l’ensemble de ces instincts libidineux, qu’ils se rattachent au moi ou à l’objet, s’opposent à leur tour d’autres instincts, instincts du moi, qui sont sans doute instincts de destruction, ce qui nous ramène à l’opposition nouvelle des instincts de vie et des instincts de mort (J., Note 60-61). Freud n’est pas sans se rendre compte lui-même que ces conclusions sont de nature à bouleverser quelque peu sa doctrine. « Seuls des croyants qui demandent à la science de remplacer le catéchisme abandonné par eux, pourront trouver à redire aux développements que donne le chercheur à ses vues ou même aux transformations qu’il leur fait subir » (J., 64). Et, qui plus est, il semble reculer tout le premier devant l’audace de ses affirmations : « On pourrait me demander si je suis moi-même bien convaincu des hypothèses que je viens d’exposer et jusqu’à quel point je le suis. Ma réponse serait que je n’en suis pas convaincu moi-même et que je n’invite personne à y ajouter foi. Plus exactement je ne sais pas jusqu’à quel point j’y ajoute foi. Il me semble qu’il n’y a pas lieu de faire intervenir ici le facteur affectif de la conviction. On peut bien s’abandonner à une idée, la suivre aussi loin qu’elle vous mène, uniquement par curiosité scientifique ou, si on veut, en advocatus diaboli qui ne se donne pas pour cela lui-même au diable » (J., 58).

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Quoi qu’il en soit, de telles spéculations (« oft weitausholende Spekulation », « spéculation prenant souvent de bien loin son point de départ », dit Freud lui-même, J., 21), venant s’ajouter à celles dont la psychanalyse est déjà trop riche, sont bien de nature à confirmer notre extrême méfiance à l’égard du Freudisme et nous invitent [p. 121] à ne pas confondre ses méthodes et ses résultats avec des résultats et des méthodes scientifiques.

On a déjà comparé Freud à Gall. Non sans raison. Tous deux d’abord nous sont venus de Vienne en Autriche manifestation de la tendance impérieuse à la répétition dont il appartient aux psychanalystes de mesurer la portée. Mais tous deux surtout, avec un enthousiasme sans relâche, une conviction sans défaillance, une ardeur sans arrêt, une imagination sans frein, ont élaboré un vaste et ambitieux système que les contemporains ont exalté et combattu à l’envi. Nous savons maintenant que la craniologie de Gall était un roman ridicule, nous sommes unanimes à reconnaître combien elle était également contraire à l’expérience et au sens commun. N’empêche que, durant de trop longues années, des disciples fanatisés, palpant des crânes, y ont, à des signes fictifs, reconnu la révélation de facultés imaginaires. Emporté par l’esprit de système, Gall a, sur nombre de sujets, sur la mimique en particulier, échafaudé de sentencieuses billevesées que ses adversaires discutaient sans oser se contenter d’en rire le comique cependant, nous nous en rendons compte sans pudeur aujourd’hui, en était, quoique scientifique, de nature à rendre jaloux Courteline.

On pourrait, aussi bien, comparer Freud à Broussais. Chez l’un et chez l’autre, même esprit de généralisation éperdue, même appareil scientifique donné pour déguisement aux pires ontologies la libido du premier, cause unique de toutes les névroses, vaut la gastroentérite, lésion essentielle de toutes les maladies, du second.

Gall et Broussais appartiennent à l’histoire des idées, non à l’histoire de la science, entre lesquelles il faut savoir distinguer quelquefois. Dans nos localisations nerveuses il n’est rien en réalité qui provienne de la phrénologie de Gall, sinon peut-être des erreurs. Notre savoir anatomo-clinique ne doit rien aux autopsies aveuglément systématiques de Broussais. Mais, bien en vue sur l’estrade, tous deux donnaient du cuivre et du tambour, ameutant les badauds, nourrissant les discussions académiques, égarant le fondateur du positivisme dans une anatomo-physiotogie cérébrale de pacotille, cependant que, dans la coulisse, bons ouvriers amis du silence, les Magendie et les Laënnec fondaient durablement physiologie nerveuse et pathologie. De Broussais il ne reste rien. De Gall une métaphore quand nous disons d’un enfant qu’il a la bosse des mathématiques, [p. 122] nous faisons de la phrénologie sans le savoir, sans plus penser ni à un organe cérébral ni à une protubérance crânienne qui se trouverait lui répondre. Peut-être est-il permis de penser que nos petits-neveux de même parleront de complexus et de refoulements sans se référer davantage à une hypertrophique libido et à un utopique inconscient.

A ceux qui leur emboîtent le pas sans autre préparation et appliquent du jour au lendemain leur méthode à l’ethnographie ou à la critique d’art, les psychanalystes ne trouvent rien à redire. Mais à leurs adversaires ils objectent que, pour juger sainement de la doctrine psychanalytique, il faut par de longues et patientes recherches éprouver la réalité des découvertes de Freud et consacrer des années à la vérification de sa méthode avant d’être en droit de la critiquer. Feraient-ils donc, par hasard, grief à Magendie et à Laënnec, au génial Laënnec surtout, dont la vie fut malheureusement si courte, de n’avoir pas perdu des années de leur précieuse existence à constater que les méthodes de Gall et de Broussais ne devaient et ne pouvaient mener a rien ?

Ch. BLONDEL

Notes

(1.) Extrait d’un livre sur la Psychanalyse qui doit pm’attre prochainement à la librairie Alcan

(2) Freud nous dit (T., 340) « de notre pensée éveillée (préconsciente) » que sa fonction naturelle est, en particulier, d’introduire de l’ordre dans nos perceptions, d’établir entre elles des rapports et de les supposer cohérentes et intelligibles, identifiant ainsi la pensée préconsciente et la pensée éveillée et attribuant à l’activité préconsciente des caractères communément accordés à l’activité consciente.

 

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