Ce que la Clinique française a retenu de la Psychanalyse. Par Angelo Hesnard. 1935.

HESNARDCLINIQUE0001Angelo Hesnard (Dr).  Ce que la clinique française a retenu de la Psychanalyse, Article perçut dans lld journal «La Clinique », n° 240, Février 1935 (B). t tiré-à-ârt : 1 vol; in)8°, 15 P; 

Angelo Louis Marie Hesnard (né à Pontivy (Morbihan) le 22 mai 1886 et décédé à Rochefort-sur-mer le 17 avril 1969). Médecin-Général de la Marine Nationale, neuropsychiatre, membre fondateur de la Société Psychanalytique de Paris (S.P.P.), président de la Société Française de Psychanalyse (S.F.P), professeur de neuropsychiatrie et de Médecine légale ) l’Ecole de Santé Navale de Bordeaux et à l’Ecole d’Application du Service de Santé de la Marine. Il reste une figure de l’introduction de la psychanalyse en France, même si, a y regarder de plus près, il présenta de nombreuses ambiguïtés. Il fut un de ceux qui souhaitèrent réserver la pratique de la psychanalyse exclusivement aux médecins (comme nous pouvons dans l’article ci-dessous). Assistant d’Emmanuel Régis à Bordeaux, il publiera avec lui un de ses ouvrages de référence, premier ouvrage important en langue française, après trois articles communs parus dans la revue l’Encéphale : La Psychanalyse des névroses et des psychoses, 1914. Quelques autres publications parmi ses nombreuses contributions et ouvrages :
— (avec Emmanuel Régis. La Doctrine de Freud et de son école. Article paru dans la revue « L’Encéphale », (Paris), huitième année, premier semestre, 1913, pp. 356-378, 446-481, 537-564. [en ligne sur notre site]
— Une maladie de l’attention intérieure : la dépersonnalisation. Article parut dans la revue de « Association française pour l’Avancement des Sciences – Compte-rendu de la 4e session – Strasbourg 1920 », (Paris), 1921, pp. 367-370. [en ligne sur notre site]
— L’inconscient. Préface du Dr Toulouse. Avec 8 figures et 3 tableaux dans le texte. Paris, Octave Doin, 1923. 1 vol. in-8°. Dans la collection « Encyclopédie scientifique. Bibliothèque de psychologie expérimentale ».
— Les récents enseignements psychologiques de Freud. Article parut dans la revue « L’encéphale, journal de neurologie et de psychiatrie », (Paris), dix-huitième année, 1923, pp. 525-531.[en ligne sur notre site]
— Les aspects multiples du refoulement. Article paru dans la revue « L’Encéphale », (Paris), dix-huitième année, 1923, p. 200-201. [en ligne sur notre site]
— (Avec René Laforgue). Contribution à la psychologie des états dits schizophréniques. Article parut dans la revue « L’Encéphale », (Paris), dix-neuvième année, 1924, pp. 45-50. [en ligne sur notre site]
— Les psychoses et les frontières de la folie. Préface du professeur Henri Claude. Paris, Ernest Flammarion, 1924. 1 vol. in-8°, 278 p., 1 fnch. Dans la « Bibliothèque de philosophie scientifique ».
— Traité de sexologie normale et pathologique. Préface du Dr Toulouse. Avec 72 figures. Paris, Payot, 1933. 1 vol. in-8°.
— Psychologie du crime. Au-delà de l’infrastructure biologique, sociale et psychiatrique du crime. Connaissance concrète de l’homme criminel en situation. Conceptions compréhensives du crime: clinique élargie, psychanalytique, phénoménologique. Paris, Payot, 1963.
— Manuel de sexologie normale et pathologique. Préface du Dr Toulouse. Avec 72 figures. Paris, Payot, 1946. 1 vol. in-8°. Dans la « Bibliothèque scientifique ».
— L’univers morbide de la faute. Préface de Henri Wallon. Paris, Presses Universitaires de France, 1949. 1 vol. in-8°. Dans la « Bibliothèque de psychanalyse et de psychologie clinique ».

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination du tiré-à-part de l’article. – Nous avons gardé l’orthographe, la syntaxe et la grammaire de l’original, mais avons corrigé les fautes de frappe.
– Par commodité nous avons renvoyé la note de bas de page en fin d’article.  – Les images ont été rajoutées par nos soins. . – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection privée sous © histoiredelafolie.fr

[p. 1]

CE QUE LA CLINIQUE FRANCAISE A RETENU DE LA PSYCHNALYSE

Par M. le Docteur A. HESNARD
Professeur de clinique des maladies nerveuses à l’Ecole d’application du Service
de Santé de la Marine

‘La Psychanalyse comptera parmi les doctrines qui auront le plus vivement passionné l’opinion médicale.

A l’engouement qui a marqué, vers 1921-1923, sa soudaine diffusion dans notre pays, a succédé ces dernières années une sorte d’indifférence vaguement hostile. Les idées de FREUD ayant été connues en France, puis étudiées et contrôlées, la méthode d’exploration clinique et le traitement des psychonévroses auxquels elles conduisaient ayant été appliqués, selon des fortunes diverses, par les spécialistes français, le grand public cessa peu à peu de s’en occuper ; et l’on considéra, — ce qu’on aurait dû, faire bien plus tôt — que la Psychanalyse était une affaire médicale et devait rester entre les mains ou tout au moins sous le contrôle des médecins. Le moment paraît aujourd’hui venu de préciser ce que la Clinique française en a retenu.

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I — Un mot d’historique1

L’histoire d’une doctrine médicale est un élément essentiel de son appréciation. L’évolution de la Psychanalyse (en particulier sous l’angle spécial du mouvement psychanalytique français, qui intéresse spécialement nos lecteurs) est, en effet, des plus instructives.

La Psychanalyse, très insuffisamment connue en France avant la guerre, par quelques travaux de Morichau-Beauchant (de Poitiers), Kostyleff, P. Janet, puis la première édition, parue en 1914, de notre ouvrage avec le Pr Régis (1), fut pratiquement importée à Paris après la guerre, en même temps que paraissaient les premières traductions de Freud, par une femme non médecin, Mme Sokolnicka, puis par des médecins comme Minkowski, élève du Pr Bleuler (de Zurich), R. Laforgue, E. Pichon. Une Société française fut alors constituée (2) vers 1923 qui, honorée de la protection du Pr H. Claude, centralisa les efforts de diffusion et de contrôle du mouvement psychanalytique. En 1922, le Congrès des Aliénistes et Neurologistes de langue française nous confiait personnellement, pour l’année suivante, à Besançon, le rapport annuel de Psychiatrie sur la question. Malgré une résistance très vive de la part des médecins insuffisamment informés [p. 2] ou asservis à des préjugés d’ordre sentimental, la Psychanalyse fut accueillie avec une certaine sympathie par le monde médical. Si bien qu’encouragé de divers côtés, nous fîmes, en 1924, une tentative de groupement officiel proprement psychanalytique organisé selon un grand éclectisme et avec un comité de patronage représentatif des grandes tendances universitaires françaises (Institut, Sorbonne, Faculté de Médecine, Hautes Etudes, etc.). Malgré tous nos efforts les plus diplomatiques, nous échouâmes, la plupart de nos collaborateurs spécialisés manifestant une vive répugnance à élargir leur cercle pour risquer de partager avec des travailleurs moins méritants les avantages d’un progrès scientifique et aussi pour oser discuter librement avec des personnalités sceptiques et qu’il fallait, bien entendu, achever d’incliner à l’intérêt pour des idées nouvelles, donc quelque peu subversives. ‘

Cet échec, unissant davantage les psychanalystes pratiquants, aboutit à la fondation, en 1926, de la Société psychanalytique de Paris (3) affiliée à la Société internationale de Psychanalyse. Cette Société, sans adopter entièrement les us et rites des cercles psychanalytiques étrangers, fut inévitablement très influencée par la discipline qu’impliquait ou plutôt qu’exprimait cette affiliation : accoutumance à la non-discussion des principes freudiens, peur du schisme doctrinal, condition imposée aux titulaires d’être soi-même passé par la « psychanalyse didactique », isolement intellectuel quant aux autres milieux et disciplines scientifiques. Si bien que l’avantage que devaient retirer les membres de cette étroite communauté médicale, à savoir la féconde communion dans une doctrine scientifique qui ne doit en aucune façon se laisser galvauder, a trouvé sa contre-partie dans le désavantage assez stérilisant des œillères qu’inflige à tous les chercheurs l’obligation de l’unilatéralité dans leurs efforts.

Si l’on parcourt, en effet, la table des matières de la Revue française de Psychanalyse (qui concentre, à peu de choses près, depuis cette époque, tous les travaux psychanalytiques de langue française), on y voit de moins en moins de travaux d’ordre clinique, Pour nous, qui avons contribué à fonder cette importante revue et pour tous ceux qui, avec nous, croient à la haute valeur des faits découverts par Freud, sinon de ses conceptions théoriques, ce piétinement est la conséquence inéluctable d’un tel cloisonnement, qu’en France comme ailleurs, les adeptes de la Psychanalyse n’ont eu ni le désintéressement scientifique ni l’adresse pratique d’éviter.

Souhaitons que l’Institut français de Psychanalyse fondé il y a quelques mois sur la généreuse initiative de Mme Marie-Bonaparte qui, élève de Freud, en représente dans notre pays, avec autant de charme que de conscience, l’esprit et l’enseignement, parvienne à réaliser les vœux essentiels de certains de leurs membres, non considérés comme « orthodoxes » parce que de formation exclusivement française, à savoir: l’élimination de toute mystique d’Ecole, et la subordination des recherches incertaines concernant la mentalité des malades biologiques que sont les psychonévropathes, au Diagnostic psychiatrique, ou plus généralement, à la Clinique. [p. 3]

René Magritte (1898-1967) Le thérapeute (1962).

René Magritte (1898-1967) Le thérapeute (1962).

II- Appréciations des principes directeurs de la théorie
psychanalytique.

On peut ramener, d’un point de vue théorique, la doctrine de Freud, considérée sous l’aspect schématique qu’elle revêt dans les travaux fondamentaux du Maître et de ses élèves, aux quatre principes essentiels suivants, que nous passerons en revue pour en apprécier la valeur scientifique sous l’angle de nos connaissances cliniques actuelles :

1° Le Refoulement, mécanisme essentiel de la Névrose et de la Psychose. Pour la psychanalyse, les symptômes de la névrose apparaîtraient lorsque des tendances instinctives et spécialement sexuelles, à la fois puissantes et choquantes pour la personnalité morale de l’individu, ne parviendraient pas à être comprises de lui, et par suite, resteraient maintenues ou seraient rejetées dans cette réalité qu’est l’Inconscient (4), masse anonyme de nos « pulsions » animales.

Exemple : Une jeune fille est dans les conditions physiologiques et psychiques favorables au développement d’un fort besoin sexuel ; mais de par
 sa nature et les influences qu’exerce sur elle l’ambiance morale dans laquelle elle a grandi, elle « refoule » sans le savoir ce besoin sexuel, à J’occasion d’un flirt trop poussé ou d’une habitude d’onanisme dont elle prend peur. En même temps que ses désirs sexuels s’évanouissent, elle devient inquiète, s’isole et se met à se laver les mains avec une ferveur grandissante (état psychasthénique avec manie de la propreté) ; l’anxiété s’explique par la transformation de l’émotion et de l’excitabilité neurovégétative agréables de l’appétit sexuel en émotion et en excitabilité neurovégétative pénibles (c’est-à-dire ayant perdu tout caractère génital conscient). L’impulsion à se laver est un geste symbolique de purification qui, remplaçant l’impulsion sexuelle consciente et dérivée d’elle, emprunte à cel1e-ci, désormais irréalisable, après refoulement, son énergie de perpétuel inassouvissement.

Les symptômes psychonévropathiques seraient ainsi des tendances instinctives travesties selon les lois de cette pensée archaïque et élémentaire qu’est la pensée symbolique (qui est aussi celle du rêve).

Les lois de ce travestissement seraient variables d’après la catégorie clinique des types symptomatiques.

Ainsi l’Hystérie qui fait les paralysies psychiques, les anesthésies impressionnantes, les contractures, etc., consisterait dans une « conversion » de l’énergie affective et sexuelle en une excitation plastique, corporelle, capable de matérialiser des apparences de maladies physiques.

La phobie et l’obsession, seraient la conséquence’ de la « substitution » d’une image terrifiante d’objet ou de situation ou d’une idée pénible à l’objet de la tendance coupable et défendue, c’est-à-dire refoulée.

Ces peurs et hantises morbides portent sur des détails infimes dont le malheureux obsédé fait le centre de toute sa vie consciente, parce que ces détails, en apparence sans aucun lien avec le courant habituel des pensées, sont en réalité des allusions cachées et anachroniques à ce que seraient, s’ils [p. 4] n’avaient pas été maintenus dans le tréfonds de l’être moral, les désirs jadis coupables de l’individu (jalousies et haines infantiles, attractions incestueuses de l’enfance, non éteintes et réveillées par les circonstances présentes, aspirations sexuelles perverses de sens exhibitionniste, sadomasochiste, homosexuel, etc.).

Nous renvoyons le lecteur aux traités de Psychanalyse pour la compréhension détaillée de ces mécanismes.
Les psychanalystes expliquent ainsi non seulement les névroses pures, mais certaines maladies mentales non grossièrement organiques ; états morbides dans lesquels les tendances choquantes s’expriment, au contraire de la névrose, sans pudeur, du fait que l’organisme psychique étant dissocié, le malade vit dans une réalité imaginaire au sein de laquelle ses pulsions coupables sont attribuées à autrui, par exemple « projetées » sur d’autres individus. Tels certains délires, en particulier le délire de persécution, expression clinique fréquente d’une homosexualité inconsciente fondamentale ; certaines folies intermittentes, et surtout les états de schizophrénie ou démence précoce ; ces derniers réalisant la plus parfaite expression du « narcissisme », c’est-à-dire du repliement de l’instinct sexuel sur la propre personne de l’individu, tel qu’il existerait sous une forme normale, à l’âge du petit enfant, avant le développement de la vie sociale.

Or, que doivent retenir les cliniciens de pette interprétation psychologique ?
L’allure simpliste et inattendue que revêtent de telles interprétations lorsqu’on les réserve à l’usage du grand public médical, ne doit pas faire porter contre elle les accusations habituelles d’exagération ridicule, de fantaisie, d’obscénité scientifique. Il y a certainement beaucoup de vrai dans ces explications de l’énigme psychonévropathique. On peut résumer l’expérience actuelle du contrôle clinique des idées de Freud à ce sujet, en disant que le « Refoulement », tel qu’il 1’a défini, existe bien et dans toutes les maladies de l’esprit qui ne sont pas immédiatement subordonnées aux causes organiques. Mais il y a lieu de distinguer les catégories cliniques d’après l’ordre de son importance :

I.L’Angoisse-névrose est, très souvent la conséquence d’un inassouvissement sexuel, en général, et d’un inassouvissement génital en particulier, notamment d’un défaut de proportion entre l’excitation sexuelle accumulée, dite préliminaire, et l’excitation sexuelle absorbée par le plaisir finale de l’orgasme (5). Mais toutes les angoisses ne sont pas sexuelles, certaines se développant en l’absence de toute faute d’hygiène sexuelle, sous l’influence de causes générales psychiques ou physiques, humorales en particulier, (d’ailleurs obscures) hyperexcitabilité neurovégétative; les conditions sexuelles de l’angoisse étant d’ailleurs certainement elles-mêmes des causes de cette hyperexcitabilité sous une forme particulière.

II. – De toutes les névroses simples, il en est une qui, incontestablement, vérifie à peu près sans restriction la théorie du refoulement : la [p. 5] névrose d’obsession, au sens large (phobies, manies mentales, psychasthénie,
idées obsédantes). Beaucoup d’obsédés simples, c’est-à-dire non porteurs de symptômes somatiques susceptibles d’explication organique ou de symptômes psychopathiques comme ceux de la schizophrénie sous une forme initiale ou fruste, sont certainement des individus fragiles du seul point de vue spécifique de leur aptitude à la sexualité normale (virilité ou féminité)
et dont les symptômes s’expliquent tous très bien par les mécanismes que nous avons résumés, plus haut sous le nom de Substitution. Leurs symptômes ont tous une signification freudienne, c’est-à-dire sexuelle, au sens le plus large, surtout sexuelle psychique ; leur symptomatologie est un syndrome « à clef » ; la stupidité de leurs idées morbides n’est qu’un trompe-l’œil, et, celles-ci apparaissent, à l’analyse psychologique, comme un raccourci tragiquement ridicule de toutes leurs souffrances, de tous leurs échecs dans la vie. Souffrances et échecs se résumant dans ce que, restés accrochés, par quelque côté de leur vie affective, à leur famille originelle, ils n’ont pas réussi à évoluer jusqu’au désir franc de l’autre sexe et à sa réalisation (6). Or, ces incomplets de l’évolution sexuelle ne sont pas, cliniquement parlant, au moins constamment, des incomplets endocriniens ni des incomplets de leur équilibre neurologique, pas plus qu’ils ne sont incomplets dans leur développement psychique (parfois remarquable) (7). Et jusqu’à présent c’est la Psychanalyse seule, qui a pu fournir une interprétation satisfaisante de leurs symptômes, par l’étude de leur fonction érotique.

III. – Il n’en est pas tout à fait de même pour l’Hystérie, pour l’interprétation symptomatologique de laquelle l’explication par le « contenu » psychique, c’est-à-dire par la signification psychologique des symptômes devra toujours céder le pas à l’explication psycho-physiologique, c’est-à-dire à l’application individuelle des lois générales en vertu desquelles tel groupe musculaire, telle zone tégumentaire, tels systèmes neurologiques, présentent l’inhibition ou l’excitation spécifiques qui matérialisent les tendances refoulées. C’est la mise en lumière des conditions corporelles générales du symptôme hystérique, comme celle des conditions de perturbation neurovégétative dans la Névrose anxieuse, qui intègrera l’interprétation freudienne dans l’explication pathogénique, dont le refoulement n’est qu’un élément.

IV. – Il en est encore moins de même pour les Psychoses dont l’éclosion [p. 6] met en œuvre, de toute évidence, certaines conditions biologiques déterminant des caractéristiques spéciales de toute la vie mentale et non seulement sexuelle ni même affective. Condition qu’on résume en disant que le psychopathe cesse, comme continue de le faire le névropathe, de percevoir sa propre maladie et de la situer dans la réalité. Le psychopathe forge de l’irréel et le projette hors de lui, un peu comme chez le normal l’excitation sur son trajet d’un nerf sensitif est projetée à la périphérie (Loi de la spécificité fonctionnelle de J. Müller). Qu’en ce faisant, l’aliéné utilise, pour façonner le monde imaginairement objectivé dans lequel il vit (partiellement ou totalement), ses aspirations, refoulées ; qu’il s’y console de ses déboires, de ses inassouvissements affectifs, de ses échecs sexuels ; comment ferait-il autrement ? Mais c’est la désorganisation du psychisme qui, de toute évidence, conditionne l’élaboration de sa pensée morbide hors du plan de la réalité.

On peut donc conclure de l’expérience clinique actuelle touchant les maladies de l’esprit que la psychanalyse n’a donné jusqu’ici, et ne donnera probablement jamais, que le contenu de la psychonévrose, c’est-à-dire ce qu’elle a de significatif, de compréhensible psychologiquement, mais non les lois générales en vertu desquelles tel individu soumis aux mêmes causes sexuelles, reste normal où devient névropathe, on choisit comme processus de sa névrose la névrose actuelle, la conversion ou la substitution, ou, dans d’autres cas encore plus complexes, devient aliéné. Mais on peut conclure aussi, à la louange de Freud, que ce contenu est, à lui seul, presque toute la maladie névropathique, dans le cas spécial de la névrose d’obsession, qui est vraiment la « maladie à psychanalyse ».

2° Les pulsions refoulées, régression à la sexualité infantile. — Dans la thèse de Freud, la névrose est « le négatif de la perversion », c’est-à-dire qu’elle manifeste des perversions « retournées » par le refoulement. Or, ces perversions ne sont que les traces, réveillées chez l’adulte, des pulsions partielles constituant les racines ou composantes de l’instinct sexuel adulte. L’enfant est, en effet, un « pervers polymorphe », dont la sexualité entièrement auto-érotique et diffuse mais exigeante doit traverser plusieurs phases successives « sadisme buccal » ou impulsion à sucer, puis à mordre pour s’incorporer l’objet alimentaire, « sadisme anal » ou impulsion à conserver et à expulser pour son propre plaisir ce qui ne sert plus, avec intérêt à l’anus et aux excréments, etc.) et combiner des tendance aberrantes (plaisir visuel de la curiosité active ou passive, cruauté infligée ou subie, etc.). Evolution qui, après la phase de « latence » de la seconde enfance, aboutit à l’intérêt prédominant aux organes génitaux (phase phallique, principalement chez le garçon), puis à la phase génitale, au cours de laquelle l’intérêt sexuel détermine l’attitude active de la virilité (pulsion à la pénétration vaginale, etc.) ou passive de la féminité, chez l’adulte. Certaines influences ambiantes émanées surtout des parents, éveillent trop tôt et trop puissamment certaines de ces pulsions partielles, d’où fixation de ces pulsions, avec amnésie des événements traumatisants, par une sorte d’arriération affective spécifique. Une pulsion infantile ainsi fixée contrarie la fusion harmonieuse des autres composantes instinctives ; elle ne peut aboutir qu’à la perversion sexuelle (si elle est acceptée par l’individu et incorporée à son érotisme adulte) ou à la névrose (si elle est refoulée). — La sexualité infantile existe bien, en effet, de l’aveu de tous les observateurs qui [p. 7] ont consenti à vérifier les vues de la Psychanalyse; il existe bien une évolution érotique individuelle, d’une importance considérable dans la vie mentale. Mais la théorie de Freud apparaît ici comme trop schématique, et de ce fait, inaccessible à beaucoup d’esprits.

Les enfants ne sont pas, des pervers mais des ingénus. Et les individus devenus, à l’âge d’homme, pervers sexuels, présentent une sexualité très adulte, très actuelle, mûrie dans un sens partiel, qui n’a conservé de l’érotisme infantile que la première direction de sa déviation. Quant à l’amnésie infantile, en vertu de laquelle, pour Freud, les névropathes auraient rejeté de leur conscience le souvenir des traumatismes sexuels pathogènes, elle n’existe pas vraiment, au sens freudien; pour la double raison que les adultes ont perdu le souvenir de mille événements sexuels ou non sexuels, notables ou indifférents, non par refoulement, mais par simple défaut de fixation, et que certains symptômes nerveux ou certaines perversions se développent sans aucun traumatisme psychique : du simple fait de la condamnation sexuelle ambiante par exemple, ou, encore plus simplement, du fait d’une inaptitude évolutive constitutionnelle de la fonction (certains nerveux sont des hypers, certains des hypoérotiques). D’où stérilité de certaines insistances du psychanalyste pour découvrir le mystérieux trauma dont la connaissance devrait, par illumination, guérir le malade.

Il n’y a pas non plus de dilemme névrose-perversion chez les malades ; et surtout ce ne sont pas tant les événements infantiles qui orientent la sexualité dans un sens morbide, que les lois obscures relatives au « terrain » affectif. Outre que la plupart des cas présentés comme « pervers » par le psychanalyste sont en réalité des hybrides de névrose et de perversion, ces deux syndromes cliniques étant respectivement régis par des lois psycho-biologiques différentes, on constate, à la lecture de maintes observations, qu’un événement traumatique ou qu’une influence contrariante de même nature détermine chez des individus distincts des perversions différentes; tel châtiment par un éducateur homme à propos d’une curiosité sexuelle infantile déterminant chez un garçons l’exhibitionnisme, chez l’autre le masochisme, chez un autre l’homosexualité passive, chez un autre encore la même perversion sous sa forme active.

Ce ne sont pas tant d’ailleurs les pulsions infantiles qui sont l’essentiel du refoulement que la nature des forces refoulantes, de ce que nous appelons la « Refoulance » ou la « Contre-sexualité » : point essentiel de notre critique.

La Psychanalyse enseigne, en effet, que le refoulement de la sexualité infantile est inspiré par la personnalité et aussi par le sexe des parents ou éducateurs. L’enfant, par exemple, d’abord fixé à sa mère exclusivement, prend ensuite une attitude hostile passagère envers le père (c’est le fameux « complexe d’Œdipe »), avec lequel, plus tard, le garçon s’identifie psychiquement. Il s’agirait d’attraction et de répulsion élémentaires de la nature de celles qui, plus tard, si elles apparaissaient chez un adulte criminel en l’absence d’un refoulement réussi, constitueraient l’inceste et le parricide. Lors de la formation de la personnalité sociale, ces forces psychiques élémentaires se désexualisent du fait que le jeune individu, renonçant à posséder la mère et à repousser le père, s’incorpore moralement l’interdiction parentale: ainsi naît la condamnation intérieure, plus inconsciente et systématique qu’il n’apparaît de prime d’abord, ou fonction du « Sur-Moi », [p. 8] sorte de contre-personnalité jouant plus tard automatiquement comme une menace de punition contre tout ce que le sujet s’imagine défendu par les parents, parfois même contre tout plaisir sexuel normal, et, par généralisation, contre toute joie de vivre. .

Il est, en effet, apparu, à certains élèves de Freud, que la cause de la névrose gît beaucoup plus dans la sévérité anormale de cette instance refoulante que dans la nature objective, socialement appréciable, des pulsions d’origine infantile. Innocentes, en effet, apparaissent habituellement les pulsions inconscientes dont le malade repousse la tentation trouble, alors qu’il paraît surtout différer des normaux par une sorte d’hypermoralité ou plutôt de pseudo-morale archaïque et barbare: « Tu seras châtré (angoisse de castration) si tu convoites la femme, image de ta mère, ou si tu souhaites du mal à ton père ». « La masturbation, est le plus odieux des crimes », etc. Ce qui paraît troublé chez lui, c’est avant tout le sentiment de responsabilité, qui porte, comme chez l’enfant, sur les pensées et non sur les actes, seul objet de la morale normale des adultes.

Ces élèves de Freud ont donc eux-mêmes redressé la première conception de la psychanalyse : Les pulsions qui éclairent la signification des symptômes n’ont la valeur de vraies fautes que pour le sujet qui les éprouve. On pourrait même dire qu’elles sont habituellement des enfantillages, du fait qu’elles ne sont ni actuelles ni réalisables. Quoi qu’il en soit, c’est une rage d’autopunition, qui, sur le plan psychologique, explique le mieux les symptômes essentiels de la névrose, sorte de plaidoyer systématique et permanent contre une sorte de péché originel mystérieux et imaginaire… Malheureusement l’école de Freud a éprouvé le besoin de faire rentrer à son tour cette auto-punition dans le cadre pansexualiste : les névropathes seraient des « masochistes » d’un genre particulier.

Or, les cliniciens ne peuvent ainsi tourner en rond avec les psychanalystes. Le frein moral normal n’est pas une perversion sexuelle collective et bienfaisante : pourquoi l’hypermoralité névropathique serait-elle une perversion sexuelle, individuelle et néfaste ? Il faut attendre, si l’on veut expliquer les déviations du sentiment de personnalité, qu’on écrive une psychologie générale de la morale. Alors seulement pourra-t-on trouver la raison de cette malheureuse conséquence, chez certains individus fragiles, des préjugés antisexuels. Elle réside certainement hors du domaine de la perversion sexuelle et même de la sexualité, dans certaines conditions bio- psychologiques objectives indépendantes de la motivation ou de la justification que peut fournir l’analyse subjective d’une conscience morbide individuelle.

Non seulement la psychanalyse étend, ici comme ailleurs, trop systématiquement le domaine de la sexualité et surtout de la perversion sexuelle, du masochisme notamment, mais l’explication par le Sur-Moi est simpliste, et son allure mythologique rebute la pensée scientifique. Cette instance, plus intelligente que l’individu lui-même (puisqu’elle connaît ses moindres tentations), et qui le torture à la manière d’un vieux dieu juif, est un concept préscientifique. Assurément l’auto-punition existe, et apparaît même comme l’un des mécanismes psychologiques essentiels de la névrose; mais l’énigme de ses causes reste entière.

La méthode par l’analyse des associations d’idées libres et des rêves. Le principe de la méthode de Freud est que les aspirations, désirs, pulsions, [p. 9] refoulés se laissent seulement entrevoir dans ces deux, manifestations du psychisme intime et ignoré (de soi-même autant que d’autrui) que sont les pensées spontanées ; d’une part celles de la rêverie, du bavardage sans interlocuteur (mais non sans témoin), de l’autre celle du rêve nocturne. Les séances de traitement, qui se déroulent à raison de plusieurs par semaine, durant parfois de longs mois, consistent en ce que le sujet, commodément installé sur un divan et sans être gêné par le regard du médecin, se laisse aller à dire tout ce qui lui vient à l’esprit, même les absurdités et sans rien omettre. De plus, quand il en a le souvenir, il raconte ses rêves de la nuit. L’expérience clinique a adopté ce nouveau procédé d’exploration psychique. Avant Freud l’examen psychologique se bornait trop à noter les réponses aux questions. Non seulement le malade livre mieux ainsi son aspect clinique, mais ses confidences se développent plus facilement quand on le laisse parler et qu’on a le temps d’attendre. Peu à peu le malade revient malgré lui avec insistance sur les sujets qu’il a lui-même écartés de sa méditation habituelle, et qui, à son insu, lui sont pourtant les plus pénibles. Mais le délicat de l’affaire est qu’il s’agit d’interpréter ces associations d’idées, comme d’ailleurs celles de la rêverie vraie et du rêve.

On peut dire à ce sujet que l’expérience apprend, à un observateur impartial et rompu à l’objectivité clinique, à puiser dans les associations beaucoup d’informations concernant les conflits moraux intimes d’un être humain. Toutefois un premier inconvénient est qu’un observateur à intuition mal dirigée ou trop convaincu, des principes théoriques de la Psychanalyse, se fait facilement une idée fausse ou excessive, et en intervenant
trop tôt ou avec trop de personnalité, risque d’égarer le patient. Un deuxième, est qu’il est tenté, s’il est trop persuadé, de dévoiler prématurément ou d’expliquer trop maladroitement au malade le résultat de ses découvertes.
De même, l’interprétateur d’un rêve ne doit pas se fier étroitement à ces sortes de Lexiques de symboles qui ont jeté, non sans raison, le discrédit
sur la méthode symbolique (canne, tige, revolver, poisson, serpent = phallus ; coffret, cassette = vulve, etc.). C’est, entre parenthèses, par les associations personnelles qu’éveille chez chaque individu une image de rêve, plutôt que par les applications des lois obscures du Symbole collectif, que l’on arrive à l’hypothèse onirocritique plausible. Ainsi donc il s’agit d’une excellente méthode mais dont la valeur est tout entière conditionnée par le talent, le sens critique et le bon sens de l’observateur. Quant à la « théorie » de cette méthode, elle se révèle également schématique, exagérément.

C’est ainsi que, pour Freud, tous les rêves sont la traduction d’un désir refoulé. Or, nous avons pu maintes fois constater que certains d’entre eux ne sont que des reprises, des achèvements d’une pensée de la veille non pas écartée, ou refoulée, mais incomplètement développée (par exemple par ce qu’elle n’a pas eu le temps matériel de le faire, l’attention du sujet ayant été détournée accidentellement). Pour cette raison et d’autres encore, il est aujourd’hui admis qu’une pensée de rêve se symbolise non du fait qu’elle a été censurée, mais parce qu’il est dans la nature même du rêve, de s’exprimer en symboles. Ce qui fait perdre au rêve un peu de sa valeur psycho-séméiologique.

Ajoutons, ce que certains psychanalystes ne paraissent pas préciser, que lorsqu’un désir « refoulé » se manifeste dans un rêve, il ne faut pas le prendre, ni surtout le présenter au patient comme émanant de sa vraie [p. 10] nature ou d’une portion étouffée de sa personnalité, mais pour ce qu’il est, c’est-à-dire au contraire pour une tentation parasitaire qu’il faut connaître pour mieux y renoncer. Car l’honnête homme est honnête précisément parce qu’il a renoncé à ses pulsions immorales. II ne s’agit nullement de les lui redonner, mais bien de leur enlever la valeur de faute qui leur a communiqué la puissance d’un besoin, et ce d’ans le but de les désarmer et d’en libérer l’individu.

4° La thérapeutique par le Défoulement et le Transfert : La Psychanalyse guérirait du fait de la décharge affective qu’amène la prise de conscience, par l’individu, de ses conflits personnels, tels que les a créés le Refoulement (Défoulement). Cette décharge a comme condition l’attachement passager du patient à son médecin, témoin spécial revêtu de l’autorité jadis attribuée aux parents : L’énergie sexuelle (libido) du malade, jusqu’alors stérile parce que restée infantile, reprendrait alors peu à peu son élan évolutif (fixation à la personne de l’analyste ou Transfert). Un des buts du traitement est d’aider le névropathe à acquérir l’autonomie affective; ce qui implique que celui-ci, éclairé sur la pauvreté et le danger de ses amours et sensualités impossibles d’enfant, renonce à ses responsabilités intérieures illusoires pour accepter la vraie responsabilité de l’adulte, donc les risques de la lutte sociale.

L’expérience clinique confirme en effet qu’une détente progressive se produit souvent au fur et à mesure de la connaissance que prend le malade de son érotisme infantile et de ses aspirations instinctives refoulées. Mais il semble bien que la prise de conscience n’agisse favorablement que lorsque le patient parvient, au moyen de cette connaissance, à se rassurer par l’intuition de sa moindre responsabilité ou de sa moindre culpabilité imaginaires et à envisager comme désirables et bienfaisantes les joies de la réalité, et de l’action. La personne du médecin intervient affectivement pour soulager, soutenir le malade. De même le Transfert est un phénomène attractif (parfois mêlé de répulsion) qui, non seulement déborde largement la simple évocation des éducateurs, mais encore n’agit que par la puissante et spécifique suggestion (8) qui émane de la promesse de guérison. La preuve en est que la nature et le devenir du transfert, phénomène bien connu de tous les psychothérapeutes avant Freud, comme Forel, P. Janet, etc., mais que les psychanalystes ont eu le mérite de codifier avec plus ou moins de succès, dépendent exclusivement de la personnalité de l’analyste. Que celui-ci parvienne ou non à faire comprendre au patient sa vraie nature ou ses aspirations essentielles ; que celui-ci soit objectif ou passionné, habile ou inexpérimenté, empirique ou savant, l’attachement se déclenche, bienfaisant ou défavorable. Si l’analyste possède du prestige aux yeux de l’analysé, celui-ci, lui, faisant confiance, se laisse gagner à sa thèse. Sinon il en subit, comme malgré lui, la menace implicite et prend peur tout en se révoltant. [p. 11]

Fréquemment, il risque de rester rivé à son analyste en vertu non d’un simple sentiment infantile, mais d’une impression d’influence étrangère néfaste, de néoformation, commandée par son influençabilité d’adulte anormal, et ce en vertu d’une simple métamorphose de la forme clinique de son mal. On peut donc dire que la Psychanalyse agit, comme toutes les psychothérapies, de par un mécanisme purement affectif, l’intellectualisation du Refoulé n’étant qu’un moyen au service d’une fin qui est le lien sentimental. Et ce lien sentimental est loin de guérir constamment, trop souvent il dissimule, parfois il cultive la maladie ; et celle-ci, lorsqu’elle est grave, reprend après la cure.

Certains états névropathiques et la plupart des psychoses « résistent » à ce traitement, qui est pourtant de façon indiscutable, plus actif, donc, dans certains cas, plus efficace que toutes les autres psychothérapies. Cette résistance n’est pas seulement, comme l’enseigne Freud, due à l’impossibilité du Transfert, mais à la nature morbide de celui-ci du fait du terrain mental, certains attachements puissants au médecin paraissant plus défavorables qu’utiles.

Oedipe pare André Masson 1939.

Oedipe pare André Masson 1939.

III. – Valeur pratique de la méthode.
La déontologie psychanalytique.

Pratiquement, la méthode rend de grands services dans tous les états de névrose simple. Nous avons déjà insisté sur son triomphe : la névrose d’obsession. Mais dans certains états névropathiques, surtout invétérés, et clans la plupart des états psychopathiques, elle donne peu de chose, et parfois des résultats mauvais.

Certains psychanalystes ont souvent le tort de négliger sinon de mépriser le diagnostic psychiatrique, à leurs yeux simple « étiquette » conventionnelle. En ce faisant, ils justifient en réalité leur défaut d’expérience clinique personnelle. D’où certaines observations incertaines de guérison de névroses périodiques, d’états psychonévropathiques curables spontanément ou par les moyens ordinaires, de « schizophrénies » qui sont de simples névroses, de « démences précoces » qui sont des bouffées psychopathiques curables à base de délire d’expression ou de cyclothymie. Il résulte pourtant des nombreux documents que nous avons eus entre les mains, que, si elle ne guérit que les névroses simples, elle en améliore beaucoup de graves ; entre les mains d’un bon clinicien, elle se combine, heureusement aux autres procédés de thérapeutique, physique et psychique, en même temps qu’elle précise le diagnostic et le pronostic. De même l’Ecole de Bleuler a tiré un excellent parti des applications de la médication par le Transfert aux états schizophréniques, dans lesquels le malade peut, sous l’influence du médecin, retrouver un certain contact affectif avec la réalité.

On a beaucoup parlé des dangers de cette méthode. Dans un rapport de Médecine Légale, documenté et inspiré du meilleur esprit clinique quoique tendancieux sur beaucoup de points, Génil-Perrin (9) a rassemblé un certain nombre de cas soi-disant aggravés par la Psychanalyse. Si l’on retire de cette liste les cas d’aggravation apparente et non réelle dus à 1’évolution naturelle de la psychonévrose (poussée de délire d’indignité ou de [p. 12] dépression mélancolique au cours de la curé par exemple) et les cas traités par des analystes improvisés, il reste peu de documents convaincants.

Par contre, nous pensons que la Psychanalyse, comme toutes les thérapeutiques actives, héroïques même, et notamment comme toutes les psychothérapies assénées brutalement ou avec une insistance trop opiniâtre, peut non peut-être aggraver à proprement parler, du moins cultiver certains états psychiques morbides, des plus bénins aux plus graves. Elle risque de cultiver parfois l’obsession comme jadis l’Ecole de la Salpêtrière cultivait toujours l’Hystérie. Parmi les états bénins, citons d’abord certaines « névroses de caractère » de façade normale, qui sont en réalité des constitutions psychopathiques dissimulées ou frustes.

Il s’agit de caractères anormaux, dont les manières quelque peu étranges de juger, le comportement peu sociable (hyperémotivité, préoccupation excessive de la santé, jalousie morbide, méfiance ou vanité excessives, etc.), recouvrent des conflits sexuels ou moraux intimes auxquels le malade, ne pouvant en aucun cas prendre conscience de leur nature morbide, est parvenu de lui-même à s’adapter tarit bien que mal. Tenter, sur la prière de l’entourage ou par foi scientifique, d’améliorer, cet état de relatif équilibre, c’est défaire ce que la nature a fait et rendre le malade anxieux ou irrité sans espoir de vaincre les redoutables résistances qu’il opposera à toute entreprise de liquidation définitive des conflits. C’est chez les petits anormaux de ce genre, qui font figure d’individus sains d’esprit, que la Psychanalyse maladroitement distribuée peut produire de mauvais effets, en augmentant l’acuité des conflits familiaux, la haine latente entre époux, les jalousies entre frères et sœurs, en poussant au divorce, aux brouilles, aux réactions d’humeur morbide. Image, grossie des querelles personnelles de certains psychanalystes entre eux qui, pour s’être dénoncé respectivement, dans la meilleure intention, leurs « complexes » réciproques et pour avoir oublié ce grand principe social que la vérité n’est qu’exceptionnellement bonne à dire, ont parfois suscité entre eux des mésententes acerbes ou boudeuses de nature à compromettre l’utilité de leur mutuelle collaboration. II est des mentalités hermétiquement fermées à l’analyse effective, qui se cramponnent à leurs excès affectifs, vanité, envie, rancœurs, préférences ou rivalités familiales, etc., avec d’autant plus d’âpreté qu’on les humilie en leur en faisant pressentir la nature névrotique, anormale. Et rien n’est plus nécessaire à un psychanalyste que le tact et la discrétion, éléments de ce « sens humain », qui permet heureusement aux spécialistes avertis d’expliquer en rassurant, parfois aussi de conseiller sainement sans choquer ou révolter personne.

Parmi les états plus graves, citons les états psychopathiques, comme les dépressions de teinte mélancolique, au cours desquels le malade, qui a besoin de se sentir indigne, trouve dans les révélations psychanalytiques dont il ne comprend qu’à la longue, et parfois jamais, la signification objective, un aliment à son auto-accusation ; les états hypocondriaques, qu’à force de stimulation visant à faire sortir le malade de ses hantises cœnesthopathiques, on transforme plus ou moins en inquiétudes tournées contre les personnes et les choses, c’est-à-dire en délire de persécution, ce qui est pire ; les hybrides de névrose et de perversion instinctive ou d’amoralité, états dans lesquels le malade, innocenté, à ses propres yeux, des freins autopunitifs qui le maintenaient dans l’inhibition, se lance pour « vivre sa [p. 13] vie, sous prétexte d’épanouissement, dans la sensualité excessive, l’action vaniteuse ou utilitaire, se révélant à sa famille encombrant, égoïste ou excentrique ; l’érotomanie au cours de laquelle le transfert donne au malade une magnifique occasion de fixation persécutrice à forme amoureuse ; les états paranoïaques surtout, dans lesquels le médecin devient pour le malade une sorte de sorcier malfaisant, la psychanalyse un système de tabous vengeurs impliquant une lutte acharnée entre l’analyste et l’analysé, le cabinet médical un prétoire où l’accusateur analyste accable le prévenu analysé, puis l’envoûte par la menace de la folie, La plupart des cas retentissants d’échec de la Psychanalyse avec réactions revendicatrices du patient ont été ceux de paranoïaques latents ou dissimulés qu’un analyste insuffisamment entraîné au diagnostic, clisique [sic] avait traité avec un entêtement assurément bien intentionné, mais dont le plus clair résultat était d’imposer la règle psychanalytique selon une véritable effraction mentale et, par suite, de susciter après les premières résistances conscientes, banales, les résistances profondes et irrémédiables du délire d’influence. Réviviscence des idées délirantes de sorcellerie telles qu’on en observait jadis dans les campagnes et qu’on observe encore aujourd’hui chez les primitifs,

Il y a donc des indications et des contre-indications précises du traitement psychanalytique, comme le bon sens affirme qu’il y en a de toute médication active, tirées de 1’âge, de la nature clinique de l’affection, des concomitants organiques, etc., Il y a donc aussi une Déontologie psychanalytique, dont les psychanalystes français auraient dû depuis longtemps arrêter les principes, consistant non seulement en quelques règles professionnelles comme celles qu’a très justement édictées la Société internationale, mais en droits et devoirs écrits, rédigés d’ailleurs après consultation de leurs confrères non spécialistes. La Psychanalyse est en effet un art extrêmement délicat, puisqu’il s’adresse à la personnalité humaine dont elle vise à modifier, non seulement la santé, mais, par conséquence, les relations morales avec autrui : famille, milieu moral, société en général. Elle doit donc n’être pratiquée que par une élite de praticiens.

Les psychanalystes doivent, ce qui est plus important que « l’analyse didactique » (excellent procédé d’enseignement, mais nullement suffisant et qui présente certains inconvénients) (l0), être des hommes d’une complète maturité d’esprit, doués naturellement de tact et de discrétion, et des médecins de haute culture, excellents cliniciens et rompus au diagnostic psychiatrique. Ils doivent avoir fait leurs preuves non seulement d’honnêteté professionnelle mais d’équilibre mental parfait et de dignité morale incontestée (tant au point de vue sexuel qu’au point de vue de l’argent). Pour ne donner lieu à aucun soupçon de mercantilisme, le traitement étant long, donc habituellement coûteux, ils ne doivent en aucune façon faire [p. 14] intervenir dans la cure « le sacrifice » du paiement, qui est d’ailleurs plus souvent apparent que réel. Ils doivent s’abstenir, sous prétexte de névrose de caractère ou de prophylaxie, sauf chez certains jeunes sujets manifestement candidats à la névrose, de conseiller le traitement aux individus non porteurs de symptômes définis. Ils ne doivent ni prolonger une cure au delà des nécessités absolues, en tenant compte scrupuleusement des possibilité matérielle du malade, ni consentir à traiter les névropathes maladivement attirés par le médecin, qui tendent à s’alimenter toute leur existence de Psychanalyse, donc à s’en intoxiquer. Ils doivent au contraire avoir pour souci constant de guérir leurs malades des médecins et de la médecine.

Surtout ils doivent s’abstenir de pénétrer dans les familles de leurs malades, parents et amis, pour redresser les torts, souvent imaginaires, ou chercher les fautes d’éducation alléguées par leurs clients, étant tenus d’appliquer, avec plus de rigueur encore que leurs confrères des autres spécialités médicales, les termes du serment d’Hippocrate. Ils doivent enfin soigneusement respecter chez le malade tout ce qui, étant plus puissant que la croyance psychanalytique, risque d’entrer en conflit violent, irréductible, donc nuisible avec elle : sacrifice accepté aux parents ou au conjoint, croyances religieuses, activité artistique, penchants naturels normaux, manières spéciales de penser venues de la race ou de la tradition familiale… Ils doivent rester des médecins n’ayant pour but que la santé morale et non prétendre à être des marchands de bonheur pour autrui, laissant à d’autres, non médecins, l’ambition de faire figure de réformateurs, de néomoralistes, de justiciers ou de prophètes.

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Conclusions.

La méthode de la Psychanalyse a pénétré difficilement et très incomplètement dans le monde médical français. Elle a pourtant, dans notre pays comme partout ailleurs, exercé une influence considérable mais en très grande partie implicite, sinon insoupçonnée, concernant les conceptions générales ayant cours en Psychologie morbide, la pathogénie des états neuro-et psychopathiques et la thérapeutique des névroses. Elle est beaucoup plus intéressante par les faits qu’elle a découverts que par la théorie qu’elle propose, en tant que procédé de connaissance ou d’explication qu’en tant que procédé de traitement médical.

Les psychanalystes officiels français sont encore en trop petit nombre. Ils n’ont pas su jusqu’ici éviter le péril de l’isolement scientifique et de l’esprit conformiste d’école.

Du point die vue théorique, la Clinique française a reconnu le bien-fondé de la plupart des idées directrices de Freud, mais en a limité notablement la portée et l’application. Elle n’admet pas le Pansexualisme qui, bien que son auteur s’en défende, caractérise la doctrine et lui donne en même temps sa véritable originalité et son caractère de généralisation paradoxale ou excessive.

Elle répugne à sa terminologie mythologique et aux conceptions pré- scientifiques que celle-ci recouvre (complexe d’Œdipe, Sur-Moi, etc.) tout en reconnaissant, derrière la théorie, les faits cliniques et biologiques du [p. 15] Refoulement affectif, du contenu de la psychonévrose, de la fixation et de la régression à la sexualité infantile, de l’autopunition.

Elle admet l’utilité de l’analyse prudente et objective des associations d’idées libres et des rêves, celle de la thérapeutique affective à base de Transfert, dont elle limite les indications aux névroses simples et à certains états schizophréniques, et qu’elle déclare n’être nullement incompatible avec d’autres médications psychiques. La plupart des praticiens rompus à cette méthode pensent en particulier que la Psychanalyse est le traitement de choix des phobiques et des obsédés.

Du point de vue pratique elle affirme la nécessité d’un diagnostic psychiatrique très précis préalablement à tout essai de cure, et celle de tenir le plus grand compte des nombreuses contre-indications. Elle met en garde contre l’inconvénient grave de cultiver la névrose et la psychose par une psychanalyse pratiquée sans tenir compte de ces contre-indications ou de façon trop active ou surtout trop prolongée.

Elle réclame enfin une déontologie psychanalytique exigeant des médecins qui entreprennent de se spécialiser dans cette méthode suprêmement délicate, des garanties professionnelles et morales particulièrement sévères.

Il est à craindre que, si la Psychanalyse s’égarait plus avant hors du domaine de la Clinique, les découvertes psychologiques sur lesquelles elle repose ne se fondent, malgré l’effort de ses adeptes, dans les acquisitions de la culture humaine, mais d’une manière désormais anonyme, retardant les progrès qu’elle eût pu faire accomplir à la Clinique des psychonévroses, et empêchant ainsi de rendre justice, malgré certaines faiblesses de sa doctrine, à l’œuvre géniale de Freud.

 

NOTES

(1) Régis et Hesnard. La Psychanalyse des névroses et des psychoses ; ses applications médicales et extramédicales, 1ère édition, 1914;; 2e édition, 1923 ; 3e édition, 1929.

(2) Société dite de l’Evolution psychiatrique, fondée par Mmes Codet et Minkowska et MM. Allendy, Borel, Cellier, Codet, Hesnard, Laforgue, Minkowski, Pichon, G. Robin, R. De Saussure, P. Schiff.

(3) Fondateurs: Mme Marie Bonaparte, élève du Pr FREUD, et Mme Sokolnicka, les docteurs Allendy, Borel, Codet, Hesnard, Laforgue, Odier, Parcheminey, Pichon, de Saussure

(4) Le Refoulement, processus inconscient, est donc bien différent de la Répression, processus conscient en vertu duquel nous décidons de ne pas tenir compte de telle ou telle tentation jugée immorale.

(5) En particulier : l’angoisse du masturbateur qui cesse brusquement ses pratiques sous l’influence d’une peur, et l’angoisse des fraudes conjugales, par coït interrompu ou réservé. Ces causes génitales habituellement nécessaires mais assez rarement suffisantes, s’associent d’ailleurs à toutes les causes de mauvaise hygiène morale et émotive.

(6) Parmi les exemples que nous avons personnellement publiés dans la Revue française de Psychanalyse (1926-1934), voir : Psychanalyse d’un cas de dépersonnalisation. 
Un cas d’obsession de l’Inceste. Contribution à l’étude psychanalytique des états hypocondriaques. Les Phantasmes érotiques. Nouvelle contribution à l’étude psychanalytique des états hypochondriaques. Les Phantasmes érotiques. Nouvelle contribution à l’étude psychanalytique des sentiments de Dépersonnalisation.

(7) On sait que pour P. Janet, principal détracteur de la Psychanalyse en France, le psychasthénique est toujours un insuffisant congénital de cette grande fonction psychique qu’est la fonction du Réel. Or, beaucoup de ces malades ne sont nullement des abouliques et des timides comme ceux qu’il a décrits, mais des chefs d’industrie, des banquiers témoignant d’un sens remarquable des affaires, de hauts magistrats, des explorateurs, des chefs militaires, etc., chez lesquels les symptômes bruyants apparaissent soit épisodiquement, soit aux époques climatériques de l’existence.

(8) Les psychanalystes se défendent d’utiliser la suggestion et rappellent que les obsédés ne sont guère accessibles à cette thérapeutique. En réalité certains d’entre eux exercent pourtant chez .les obsédés et les anxieux de toute nature (surtout hypochondriaques), de très bonne foi, une puissante suggestion (à base de menace implicite de ne pas guérir), dans le sens de la suggestibilité évidente, mais très spécialisée de ces malades.

(9) Congrès de Médecine légale de Paris, 1933

(10) L’analyse didactique consiste à enseigner la technique psychanalytique
en soumettant le candidat psychanalyste au traitement qu’il aura plus tard à appliquer aux malades. Son avantage consiste à faire gagner du temps, la pratique psychanalytique qui, seule, fait le psychanalyste averti, exigeant des années de tâtonnement. Les inconvénients sont d’autoriser à la pratique de jeunes médecins insuffisamment formés par la Clinique et d’amoindrir le sens critique ou la liberté de pensée de l’analysé concernant les points de doctrine enseignés par son analyste, à l’opinion duquel il reste habituellement plus ou moins soumis par influence affective.

Extrait du journal « La Clinique », N° 240, Février 1935 (E)
Imprimerie Cabanon – Toulon

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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