Cauchemar. Louis-Florentin Calmeil, 1834.

DAUMIER0001Pour ce qui est de Louis-Florentin Calmeil, sa biographie et sa bibliographie, nous renvoyons à l’article qui lui est consacré sur notre site.
Souhaitant faire partager notre travail de recherche sur le cauchemar, nous publierons les différents articles qui lui ont été consacrés dans les Dictionnaires, depuis l’Encyclopédie jusqu’à celui d’Amédée Dechambre (1812-1886), ). Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales. Paris, 1864-1889. 100 volumes.
Notre première contribution est celle de Louis-Florentin Calmeil : Cauchemar. Extrait du « Dictionnaire des Médecine ou répertoire général des Sciences médicales, 2e édition », (Paris), Béchet jeune, 1834, tome VIII, pp. 26-30.

CAUCHEMAR (éphialte, incube, épilepsie, asthme nocturne, (Claude Galien) ; ludibria fauni (Pline); onéirodynie (William Cullen).—
Les pathologistes semblent avoir méconnu longtemps la vraie nature du cauchemar, et n’avoir saisi que très tard ses principaux rapports avec les autres maladies. William Cullen , en classant parmi les vésanies cet état pathologique qui intéresse la psychologie autant que la médecine, et dont la superstition s’est souvent emparée, lui a assigné, selon nous, sa véritable place. Le cauchemar est en effet un mode de délire qui n’éclate et n’a d’existence que pendant le sommeil, et qui paraît devoir son origine tantôt à une série de sensations anormales (hallucinations), nées au sein même de l’encéphale; tantôt à des sensations nées dans cet organe, sous l’influence d’impressions éloignées, et qui émanent des appareils des sens, ou de quelque organe plus ou moins profondément situé (fausses sensations). Dans le premier cas, comme dans beaucoup de rêve, tout ce passe dans l’encéphale; dans le second, les nerfs communiquent incessamment au cerveau des ébranlements plus ou moins pénibles, et qui le forcent de continuer les plus bizarres associations. On a assigné au cauchemar des caractères très variés, et cela se conçoit à merveille. En effet, Cabanis démontre sans réplique que l’épigastre, l’utérus, les poumons, le cœur, etc., peuvent devenir autant de foyers d’impressions; est-il donc étonnant que, sur l’homme qui dort, chaque organe, chaque viscère, agisse à sa manière sur l’encéphale, et qu’il le stimule différemment? Il est a regretter qu’on est toujours étudié le cauchemar isolément, et qu’on ne soit pas appliqué jusqu’ici à tracer une histoire complète des sensations que l’on peut éprouver pendant le sommeil. Ce que l’on raconte des succubes et des incubes est lié, dans la plupart des cas, à un tout autre ordre de phénomènes que le cauchemar. Il n’y a pas de rapport entre une sensation épigastrique horriblement pénible, et les illusions d’un homme endormi, qui aperçoit distinctement les formes et les mouvements d’une belle personne, qui croit entendre sa voix, le bruit de ses vêtements; qui la sent s’introduire à ses côtés, le presser de ses bras, et dont le cerveau s’exalte au point de réaliser toutes les jouissances de l’amour. Nous connais­sons une mère de famille, aussi distinguée par l’éducation que par son esprit, qui chaque nuit se figure recevoir les caresses d’un chien et d’un énorme singe, et qui entre en fureur chaque fois qu’en s’éveillant elle songe que peut-être elle porte en son sein les fruits de cet horrible commerce. Il appartient donc à l’analyse de faire une nouvelle classification. Les formes les plus ordinaires du véritable cauchemar sont les suivantes: le sujet rêve qu’il s’est endormi sur le bord d’un précipice, que le feu a pris à son lit, que les voleurs se sont introduits dans son appartement, etc. Il s’étonne de ne pouvoir ni bouger, ni fuir, ni crier. L’imminence du danger, l’inutilité de ses efforts qu’il ne peut s’expliquer, le jettent dans une cruelle perplexité: la figure, les membres se couvrent de sueur; enfin ce n’est qu’après quelques secondes que le réveil parvient à calmer cette profonde commotion. Dans un autre cas, le malade éprouve, à la région épigastrique, à la région précordiale, un sentiment de pesanteur, de suffocation ou d’un très lourd fardeau. Certains malades croient voir un chat, un singe, un chien, s’élancer d’un seul bond sur leur poitrine, ou se glisser doucement, par le pied du lit, sous les couvertures, pour se venir asseoir sur la région de l’estomac ou du cœur. Cris, efforts pour crier, mouvements presque convulsifs, sorte d’engagement, comme pour terrasser l’animal; pouls accéléré, expression variable de la face, association des idées les plus bizarres et les plus fantasques; enfin le réveil après un temps plus ou moins long de souffrances inexprimables.

Sur les adultes, sur les personnes douées d’un esprit sain, le cauchemar n’entraîne ordinairement aucun résultat fâcheux. A peine réveillés, les malades apprécient à leur juste valeur ces frayeurs imaginaires, ces sensations extravagantes; de la fatigue, quelques battements de cœur, un léger tremblement leur rappellent seulement encore ce qu’il viennent d’éprouver. Mais quelquefois ces ébranlements nocturnes laissent dans la cerveau les traces les plus funestes, surtout sur les enfants, qui peuvent, pendant le reste de leur vie, demeurer sujets à des attaques d’épilepsie. Chez les jeunes filles, l’hystérie reconnait assez communément une pareille origine. Enfin il n’est pas rare de voir le délire monomaniaque emprunter au cauchemar ses principaux éléments. Pendant le jour il n’existe aucune lésions des sens; mais le malade raconte avec effroi tout ce qu’il a souffert pendant la nuit, et l’interprétation qu’il donne aux sensations pénibles qui l’obsèdent pendant son sommeil, l’entraînent dans de continuelles divagations, et à des actes qu’il faut parfois réprimer.
Le cauchemar est ordinairement sporadique, et il se manifeste par accès, ou rare ou très rapprochés, suivant l’âge, la constitution, le degré d’excitation cérébrale. Il paraîtrait qu’il peut affecter une marche intermittente, et même complu­quer des maladies épidémiques aiguës et d’un caractère grave (Caelius Aurelianus). Il semble positif qu’il peut, sous l’influence d’une impression morale puissante, attaquer à la fois un nombre considérable de personnes. Les auteurs parlent d’une espèce de cauchemar qui se manifeste sans que l’on soit endormi. Nous avons rencontré un certain nombre d’aliénés qui offraient, dans leur délire, les principaux phénomènes de l’incube; mais il ne faut pas confondre la monomanie avec le cauchemar.
Les causes qui concourent immédiatement à la production du cauchemar, par une action directe sur l’encéphale, sont: les excès de veilles, les lectures de contes fantastiques dans l’enfance, des émotions vives, de violents chagrins. Un sommeil complet devient alors à peu près impossible; le cerveau est comme assiégé pendant la nuit par des milliers d’hallucinations, qu’il rapporte à la poitrine, à l’épigastre, dans tous les membres; il réagit par les nerfs sur les pou­mons, le cœur, les téguments, etc., et ainsi s’expliquent le trouble de la respiration, l’état du pouls, l’abondance des sueurs, etc.
Les causes qui n’agissent qu’indirectement sur le cerveau, pour y déterminer les phénomènes qui donnent lieu à l’incube, paraissent siéger principalement dans le cœur, dans les gros vaisseaux, dans le foie, dans l’estomac. La plupart des vieillards asthmatiques sont sujets à des réveils en sursaut, et présentent en dormant des sensations inexprimables vers la poitrine. Un sujet que nous avons souvent exploré et dont le foie est volumineux, éprouve constamment les angoisses du plus violent cauchemar chaque fois qu’il se couche sur le côté gauche. Plusieurs personnes éprouvent les mêmes accidents chaque fois qu’elles prennent leur repas un peu trop tard, ou une trop grande quantité d’aliments; mais souvent il est impos­sible de décider d’une manière positive si l’incube résulte d’une cause inhérente au cerveau ou d’une action sympathique provenant de l’organe situé loin du crâne.
L’occasion d’explorer le système nerveux de sujets affectés de cauchemar se présente rarement. L’on a cependant trouvé dans les ventricules cérébraux, à la suite d’affections de ce genre, un liquide séreux plus ou moins abondant, et l’on s’est figuré que les ondulations de ce liquide, son fréquent déplacement, pouvaient expliquer les sensations qu’accusent les malades. Mais le cerveau ne sent ordinairement les corps étrangers mis en contact avec sa pulpe; Les impressions, dans la maladie qui nous occupe, se manifestent précisément pendant que la tête est immobile, et une foule d’individus qui offrent de vastes collections séreuses des cavités cérébrales n’ont jamais donné le moindre signe de cauchemar? Avouons donc ici encore notre complète ignorance.
Le cauchemar symptomatique d’une maladie du foie, d’une hypertrophie du cœur, de l’oblitération des gros vaisseaux, résiste presque toujours aux efforts de traitement les plus sagement combinés. Quelquefois on soulage les malades en chan­geant la disposition de leur lit, en leur donnant l’ordre de se coucher de préférence sur l’un ou sur l’autre côté du corps, en modifiant leur régime alimentaire, l’heure des repas, celle du coucher, etc. S’aperçoit-on aux mouvements d’un enfants qui a coutume de faire des rêves effrayants, qu’il va éprouver une nouvelle atteinte de cauchemar, on s’empresse de faire cesser la sommeil, de rassurer son imagination alarmée. Sur les personnes âgées le cauchemar est quelquefois le signe précurseur d’affections cérébrales plus ou moins dangereuses, et que le médecin s’efforce de prévenir. Le cauchemar finit par pousser les aliénés au désespoir, et s’ils n’étaient pas convenablement surveillés, plusieurs d’entre eux porteraient atteinte à leurs jours. Du reste, c’est presque toujours de la connaissance des causes que l’on apprend à déduire le traite­ment le plus convenable à chaque espèce de cauchemar.

Références de l’image en début d’article : Honoré Daumier. Un cauchemar de Mimi. Publié dans « Le Charivari ».

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