Azam. Entre la folie et la raison. Les toqués. Extrait la « Revue scientifique », (Paris), 28eannée, 1ersemestre, tome XLVII, janvier-juillet 1891, pp. 613-621.

Azam. Entre la folie et la raison. Les toqués. Extrait la « Revue scientifique », (Paris), 28eannée, 1ersemestre, tome XLVII, janvier-juillet 1891, pp. 613-621.

 

Reprise de l’article intégral : Azam. Entre la folie et la raison. Les toqués. Extrait des « Annales de psychiatrie et d’hypnologie », (Paris), nouvelle série, 3eannée, 1893, pp. 97-104, et 134-146.

Étienne Eugène Azam (1822-1899). Chirurgien bordelais qui s’intéressa beaucoup à la psychologie en général et à l’hypnotisme en particulier. Il fut avec Alfred Velpeau et Paul Broca, un des premier à découvrir l’anglais Braid et sa théorie de l’hypnotisme, et à en faire connaitre la pensée en France.
Quelques unes de ses publications :
— De la folie sympathique provoquée ou entretenue par les lésions organiques de l’utérus et de ses annexes, mémoire adressé à la Société médico-psychologique. Bordeaux : impr. de G. Gounouilhou , 1858. 1 vol.
— Double Conscience, état actuel de Félida X… Association française pour l’avancement des sciences. Congrès de la Rochelle, 1882. Séance du 30 août 1882 Paris : impur. de Chaix , (1883).
Hypnotisme, double conscience et altérations de la personnalité ; préface par le professeur J.-M. Charcot. (Paris), J.-B. Baillière et fils, 1887. 1 vol. in-16, 294 p.  Dans la Bibiothèque scientifique contemporaine. [en ligne sur notre site]
— Hypnotisme, double conscience, origine de leur étude et divers travaux sur des sujets analogues. Paris : F. Alcan , 1893. 1 vol.

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Nous avons gardé l’orthographe, la syntaxe et la grammaire de l’original. – Par commodité nous avons renvoyé la note originale de bas de page en fin d’article. – Les images, ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection privée sous © histoiredelafolie.fr

ENTRE LA FOLIE ET LA RAISON
LES TOQUÉS

Il n’est aucun de nous qui ne connaisse des gens qui, par leurs actes ou leurs idées bizarres, nous étonnent et étonnent leur entourage ; cependant, ils ne sont pas fous, ils dirigent convenablement leurs affaires, remplissent avec précision et convenance des fonctions quelquefois difficiles, défendent leurs idées avec une logique suffisante et paraissent, en un mot, être comme tout le monde.

On dit de ces gens : Ce sont des toqués, des originaux, des exaltés, des fanatiques, ou quelque autre qualification analogue.

Dans la société, qui serait impossible sans une tolérance réciproque, on en rit, on les évite ou on leur passe leurs bizarreries ; mais il n’est pas toujours possible d’en rire, et on en pleure quelquefois, et on ne peut pas toujours les éviter, car il est de ces excentricités qui sont préjudiciables non seulement à leurs auteurs, mais qui compromettent leurs familles ou sont de terribles dangers ; mais avant de les condamner, il est permis aux gens raisonnables d’étudier ces états d’esprit, c’est ce que je vais essayer de faire.

Ces hommes ne sont pas fous, ce n’est donc pas d’aliénation mentale que je parlerai; ils ne sont pas raisonnables, aussi ne parlerai-je pas philosophie.

La plupart du temps, les excentricités que j’ai en vue conduisent ces malheureux à la folie, mais il est beaucoup d’entre eux qui, même pendant une longue vie, n’arrivent pas à ce dernier terme de la décadence intellectuelle ; ils demeurent originaux et bizarres pour leur malheur et, le plus souvent, pour celui des autres.

Dans la société et dans la loi, on ne connaît que [p. 614, colonne 1] deux états, la raison et la folie ; aussi ces états intermédiaires ne sont pas scientifiquement classés, et lorsque la société est obligée de se défendre, la loi est muette et ne peut qu’être muette ; alors l’appréciation de l’acte est laissée à la sagesse d’un esprit raisonnable qui limite comme il convient la responsabilité ; cela est bien, quand cet esprit est vraiment raisonnable, mais si lui aussi est faux, on voit des décisions qui révoltent le bon sens.

Rien de plus difficile que l’appréciation d’une responsabilité, et je comprends que le magistrat s’entoure de toutes les garanties. Cette appréciation est d’autant plus difficile que les délits ou les crimes des malheureux que j’ai en vue sont commis chaque jour par des vicieux ou des criminels dont le libre arbitre est entier et qui sont absolument responsables de leurs actes.

Je sais qu’il est actuellement une école qui, poussant à l’extrême l’esprit de système, ne voit dans les criminels que des irresponsables poussés au crime par la fatalité qu’impose une conformation spéciale ; je ne partage pas ces idées ; certes, il est beaucoup de ces malheureux qui sont victimes de l’hérédité, fils ou petit-fils d’aliénés, d’hystériques ou d’épileptiques et névropathes de naissance ; ils n’ont pas la force morale suffisante pour résister à des suggestions criminelles ; mais, à côté d’eux, il en est un plus grand nombre que n’entraîne aucune tare originelle et que la paresse ou l’amour des plaisirs pousse aux délits et aux crimes.

Melancholy by W. Bagg after a photograph by Hugh Welch Diamond.

A mon sens, la vérité est entre ces deux extrêmes ; ici comme ailleurs, in medio virtus. Je m’arrête, car cette [p. 99] grosse question m’entraînerait facilement hors de mon sujet.

Ces gens qui ne sont ni fous ni raisonnables, s’appellent légion ; j’en citerai quelques exemples. Du reste, il n’est pas un de nous qui n’ait dans sa mémoire tel ami de sa jeunesse dont l’état d’esprit a été ou est encore celui que j’ai en vue. J’ai la certitude que les exemples que je vais citer évoqueront des souvenirs chez mes lecteurs.

Ici je ferai une remarque : les toqués ou déséquilibrés, comme le disent les aliénistes, sont de deux sortes, ceux chez lesquels le désordre mental n’est que le prodrome de la folie ; seulement ce prodrome à évolutions très lentes est quelquefois la moitié de la vie, les observations détaillées qu’on trouve dans les auteurs en donnent la preuve : ils sont fous en puissance. Je ne parlerai pas de cette variété ; je ne m’occuperai que de ceux qui, vivant comme tout le inonde, ont assez de raison pour comprendre leur situation et se cacher de leur entourage, mais pas assez pour résister à leurs idées bizarres ; quelques-uns font exception, ils commettent des actes qui les font considérer comme fous, mais la plupart demeurent ainsi toute leur vie.

L’étude de ces derniers a été un peu négligée, tant par les aliénistes, car ils ne sont pas fous, que par les [p. 614, colonne 2] psycho logues, car ils ne sont pas raisonnables. En dehors de ces savants, je trouve des observations précieuses dans les travaux de M. Charcot, de M. Magnan et dans le livre de M. Cullerre, les Frontières de la folie. Je ferai appel à ces sources, mais j’insisterai surtout sur les faits que j’ai observés dans mon entourage.

Les sept faits qui suivent sont inédits.

  1. — M. de G…, âgé d’environ soixante ans, a rempli des fonctions élevées avec intelligence et distinction ; aujourd’hui, ayant renoncé à la vie publique, il vit en famille dans une petite ville, sans autres occupations que la gestion d’une propriété importante ; dans sa jeunesse, il a dû quitter une situation d’avenir, surtout, dit-il, à cause des vertiges qui rendaient ses fonctions impossibles ; plus tard, marié à une femme d’une grande bonté et d’un dévouement de tous les instants, il ne cesse de préoccuper et d’épouvanter son entourage par des idées singulières que dominent des peurs et des impulsions ; ainsi, se rasant) il jette son rasoir, car il craint de se laisser aller à se couper le cou ; il lui répugne horriblement d’aller en voiture ou en chemin de fer, surtout seul ; quelque accident va lui arriver ; il se croit malade, il se préoccupe outre mesure des petites misères de la vie, et, bien qu’il aime sa famille, il ne pense pas aux soucis que sa bizarrerie lui cause. Un jour, passant sur un pont, avec un ami, lequel me l’a raconté, il a l’idée de se jeter dans la rivière, s’exclame, lutte, se débat : heureusement son compagnon le retient et l’entraîne ; seul, il l’eût certainement fait. Il répond aux reproches : « C’est plus fort que moi, je me suis exposé à ce danger que je prévoyais (passer sur un pont), parce que je ne voulais pas paraître n’être pas comme tout le monde, j’ai honte. »

Combien de suicides sont accomplis dans ces conditions ; on ne comprend rien à leur cause. Le malheureux impulsif a été pris sans doute d’un accès de fièvre chaude. C’est le mot consacré. Chez M. de G…, l’hérédité directe est muette, mais il a des parents aliénés.

J’insiste sur ce fait qu’en dehors de ces bizarreries et de ces impulsions, M. de G… vit comme tout le monde, il gère parfaitement ses propriétés et a d’excellents rapports avec son entourage ; seuls, ceux qui le voient de très près sont au courant de cet état névropathique singulier et de ses toquades.

  1. — M. X…, mort à quarante-cinq ans d’une maladie du foie, a eu son existence tourmentée par un état névropathique bizarre , il ne veut pas être seul et a peur des espaces ; tout ce qu’il peut faire, c’est de traverser la place de la petite ville qu’il habite près de Bordeaux, place qui a environ 150 mètres de large ; encore faut-il qu’il y soit poussé par le désir de voir sa famille qui habite sur cette place, en face de sa maison. Sa jeunesse n’a présenté rien de particulier ; d’une [p. 615, colonne 1] intelligence moyenne, il a fait de bonnes études, et ce n’est que peu de temps après son mariage que ces préoccupations et ces peurs se sont montrées ; il croit qu’il va mourir et se lamente à l’idée que sa famille peut ne pas assister à ses derniers moments ; il se tâte le pouls, s’écoute respirer, étudie les battements de son cœur ; avec cela, bon fils et bon mari, il était loin d’être triste, et quand il avait pu se décider à se joindre à des amis, il paraissait être comme tout le monde ; comme il avait conscience de cette sorte d’infériorité, il se montrait peu en public, il était ce qu’on appelle un sauvage ; pour ne citer qu’un exemple, sa crainte d’être seul était telle qu’il fallait l’accompagner jusqu’à la porte d’un certain lieu, et, en lui parlant de loin, lui faire comprendre qu’on était près de lui. Il avait une femme d’un dévouement admirable qui ne le quittait jamais.

III.-— M. P., cinquante-neuf ans, n’a pas d’hérédité morbide, du moins directe, son existence n’a présenté rien de particulier ; associé à une grande industrie, il était en rapport avec le public et jamais, jusqu’à cet âge, on n’avait remarqué chez lui de trouble névropathique ; vers 1878, il se retira des affaires, et sa vie très occupée devint rapidement inactive ; à ce moment, il fut atteint d’un kyste de la rate pour lequel je lui donnai des soins, mais ce n’est pas de cette maladie qu’il est ici question.

Cette oisiveté, ce repos que M. P… souhaitait, les considérant comme la récompense méritée d’une carrière laborieuse, eut des conséquences funestes ; envahi par des idées tristes, M. P… ne pensait qu’à la mort. Un jour, il tenta de se pendre ; bientôt, sans cause connue, il se mit à aboyer, à pousser de temps en temps, et malgré lui, des cris inarticulés et à répéter ces quatre mots : Numa, Hélène, Camille, Maria. Je constatai l’existence de cette singulière névrose et donnai quelques conseils dont l’hydrothérapie était la base. Après quelques temps, les accidents cessèrent ; sauf son kyste, qui demandait des ponctions de plus en plus fréquentes, M. P… était dans des conditions normales. Malheureusement, deux ans après, il apprit inopinément que la maison de commerce à laquelle il avait confié ses capitaux allait les lui rendre, et qu’il aurait à faire un autre placement, peut-être moins avantageux ; après quatre jours de préoccupation et de tristesse, il est repris de son tic singulier, la répétition fréquente des mots Numa, Hélène, Camille, Maria ; il est poursuivi par des idées de mort et a des mouvements convulsifs des bras et du tronc, il a parfaitement conscience de la singularité de son exclamation, mais il lui est impossible de remplacer ces mots par d’autres ; il reprend l’hydrothérapie ; et son état s’améliore sensiblement ; cependant, un jour, rencontrant un médecin qu’il avait vu en consultation, il est repris de son tic et répète Numa, Hélène, Camille, Maria ; il s’en [p. 615, colonne 2] excuse en disant : « Je vais beaucoup mieux, mais je viens d’éprouver une émotion : je viens de voir un officier d’artillerie. Or, mon fils portant le môme costume, il m’a semblé le voir ; c’est ce qui m’a troublé et porté à prononcer les mots que vous avez entendus et dont je m’étais déshabitué depuis longtemps. » L’impulsion qui force M. P… à les quatre mots : Numa, Hélène, Camille, Mariaa été observée un grand nombre de fois. Mais, si pour M. P…, les mots prononcés sont des noms des membres de sa famille, pour d’autres, ce sont des mots toujours les mêmes qui ont des significations souvent pou en rapport avec ceux qui les prononcent. Ainsi une grande dame de la cour de Louis XVI, femme de grande éducation et de haute intelligence, prononçait, sous l’empire d’une émotion quelconque, trois ou quatre mots orduriers dont le moindre était cochon, cochon ; il en était de même d’une jeune fille du meilleur monde qui disait le mot de Cambronne, et d’un prêtre qui prononçait, les répétant plusieurs fois convulsivement, les plus horribles blasphèmes. La science a fait de cet état nerveux une maladie sous le nom de coprolalie (2).

  1. — Au moment où j’écris ces lignes, vit obscurément à Paris un homme d’environ cinquante ans, qui a présenté et présente tous les caractères de la dégénérescence intellectuelle et morale que peut amener une malheureuse hérédité.

X…, marquis de F…, est le dernier descendant d’une grande et puissante famille ; à l’âge d’environ trente ans, fils unique et orphelin, il a hérité d’une fortune de près de sept millions. Paris pouvait seul lui donner, pensait-il, l’existence que sa fortune indiquait. Mais, comme on pourrait le croire, ce n’est pas pour son luxe et ses folles dépenses, ou par le goût du jeu qu’il se ruina presque complètement.

Ses sept millions durèrent dix ans : faible d’esprit, sans cependant qu’il y parût dans ses relations mondaines, il était accessible à toutes flatteries sur sa noblesse et sa fortune. L’entourage qu’il s’était donné en avait fait un Mécène, et ses millions étaient la providence des lettres ; il encourageait les arts, soutenait les littérateurs ; malheureusement il ne discernait pas le véritable mérite et la bohème littéraire et artistique, les poètes incompris et les génies méconnus, doublés d’hommes d’affaires retors, ont été, pendant que les millions ont vécu, les parasites et les flatteurs de sa fortune ; il aidait aussi les découvertes utiles. Pour n’en donner qu’une idée : une société véreuse qui n’eut qu’une existence éphémère, lui coûta 1.500.000 francs. Manquant absolument de sens moral, il ne tenait aucun compte des souvenirs les plus chers et les plus respectables de sa famille. Ainsi, les portraits de ses ancêtres et les bijoux de sa mère n’avaient, à ses yeux, aucun mérite particulier ; d’une crédulité singulière, il croyait et croit encore aux somnambules, à la divination par le marc de [p. 616, colonne 1] café, etc. Le vendredi est le jour choisi par lui pour se faire prédire l’avenir, et il porte un talisman qu’il paye 100 francs, et qu’on lui renouvelle naturellement de temps en temps. Avec cela, il paraît être comme tout le monde, il est loin d’être aliéné ou idiot, et, sauf un léger tic, on ne remarque en lui rien de particulier.

On demeure épouvanté quand on songe qu’en des temps moins égalitaires que le nôtre, un homme de cette sorte pouvait être au-dessus des lois ; ses volontés, quelles qu’elles fussent, étaient servilement obéies ; mais l’histoire, qui enregistre avec horreur les crimes des Néron et des Caligula, ne se demande pas si ces monstres n’étaient pas eux-mêmes les victimes de quelque terrible hérédité.

Le marquis de F… est le fils d’une épileptique et le petit-fils d’une folle. Quant à lui, il n’est ni fou ni épileptique ; il n’a plus qu’un léger tic, mais la terrible névrose des ascendantes s’est transformée, et il est ce que son histoire vient de nous dire.

A propos de cette transformation, on me permettra d’entrer dans quelques détails.

L’hérédité, gardienne de la permanence de l’espèce, ne prescrit pas ; j’entends par ces mots que, de père en fils, quel que soit le nombre de générations qui sépare un individu de sa souche originelle, les caractères de cette souche peuvent reparaître chez lui, au grand étonnement de son entourage.

Je sais un Français du Midi, qui portait un nom absolument arabe. Or après le nombre très grand de générations qui nous séparent de l’abandon de l’Espagne par les Maures, et de leur entrée dans le Midi de la France, et après d’innombrables croisements, il présentait tous les caractères physiques de l’Arabe, alors que ses parents immédiats n’en avaient aucun.

S’il en est ainsi de l’hérédité normale, il en est de même de l’hérédité morbide. Pour peu qu’on interroge avec soin l’entourage d’un aliéné, par exemple, il est fort ordinaire de rencontrer des fous dans ses ascendants. Mais l’observation démontre qu’il n’est pas nécessaire que ce fou ait précisément des aliénés dans sa famille ; ses ascendants peuvent avoir été atteints d’autres névroses, toutes, en commençant par les tics, passant par l’hystérie et finissant par la folie ou l’épilepsie, sont de la même famille et ne sont que des manifestations variées du tempérament nerveux.

Une comparaison rendra ma pensée. Un arbre porte un grand nombre de fruits, les uns sont beaux et sains : ce sont les intelligences élevées, le talent, le génie ; d’autres sont atrophiés et ne mûrissent pas, ce sont les arriérés ou les idiots ; d’autres sont profondément tarés, ce sont les épileptiques ou les aliénés ; d’autres, enfin ne le sont qu’un peu. Ce sont les toqués, les originaux. Or les agriculteurs savent très bien que, pour la reproduction de l’arbre il vaut mieux semer des graines provenant des fruits les plus beaux et les plus sains ; [p. 616, colonne 2] pourquoi, hélas ! n’en peut-il pas être ainsi pour la reproduction de l’espèce humaine !

  1. —M. Louis R. a aujourd’hui trente-cinq ans et sa santé physique est parfaite ; très intelligent, il a des goûts littéraires et artistiques très développés et sa conversation est des plus agréables ; malheureusement il appartient à la nombreuse catégorie des déséquilibrés. Voici son histoire en quelques mots : Après une enfance ordinaire, il a fait d’excellentes études, et ce n’est qu’à l’âge de vingt et un à vingt-deux ans que se sont montrés chez lui des troubles intellectuels singuliers : il ne peut fixer son attention sur aucun travail, ne peut demeurer renfermé dans un bureau, souffre de la tête, a des impatiences dans les jambes, des constrictions à la gorge, enfin tous les signes de l’hystérie masculine la plus caractérisée. Son père, dont il est l’unique enfant, est obligé de renoncer à lui donner la carrière que ses éludes indiquaient. En même temps, il a la peur des espaces et de la foule, il ne saurait entrer dans une église remplie de monde, il n’ose pas entrer dans un tramway ou dans un omnibus déjà occupés. Ces bizarreries lui rendent la vie sociale impossible.
  2. — On rencontre, à l’heure qu’il est, dans les rues de Paris, un homme, jeune encore, qui a reçu une excellente éducation et appartient à une famille considérable : il paraît être comme tout le monde, a une intelligence moyenne et gère parfaitement sa fortune, il a une tenue absolument correcte, fréquente le meilleur monde, et nul ne se douterait de son funeste penchant : il boit et se cache pour boire ; très connu, il sait qu’on le remarquerait dans les cafés du contre de la ville ; aussi le rencontre-t-on dans la banlieue et le voit-on entrer dans les plus pauvres débits des quartiers excentriques ; tous lui conviennent pourvu qu’on ne l’y voie pas, l’alcool est le même partout. Il n’est pas difficile de prévoir où cette funeste passion conduira M. X.

Cette passion des alcools chez les personnes que leur éducation semblerait en éloigner n’est pas rare. Actuellement en Angleterre, les alcools de toilette, en particulier l’eau de Cologne, font de sérieux ravages dans la santé des jeunes filles du monde le plus élevé. La plupart du temps, ce n’est pas l’ivresse que recherchent les personnes auxquelles je fais allusion, c’est plutôt l’excitation que donne l’alcool.

Odilon Redon – La Folie.

Mais cette substance n’est pas la seule qui donne ce résultat, l’opium, en Orient, et l’éther et la morphine, en Europe, provoquent cet état si recherché de ces infortunés. Beaucoup le savent, et la morphinomanie est devenue un mal qui fait de terribles ravages.

VII. — On observe, particulièrement chez les femmes une maladie nerveuse, l’hystérie, qui a sur les fonctions intellectuelles une action considérable. [p. 617, colonne 1]

Avant d’aller plus loin, je ferai remarquer que ce mot l’hystérie est détourné, par le public, de son véritable sens : état névropathique général. Il n’a, en réalité, rien de commun avec l’exagération des appétits sensuels.

Je ne relèverai de l’étude de l’hystérie que la singulière déviation intellectuelle qui a pour caractéristique le désordre de l’imagination et les conceptions mensongères.

On côtoie dans la vie nombre de ces personnes (des femmes jeunes surtout) dont la santé physique est excellente, mais qui, par le désordre de leur esprit, leur rouerie, leurs mensonges et leur combinaisons machiavéliques, épouvantent leur entourage et amènent des malheurs déplorables ; ce ne sont pas des folles, mais leurs actes disent bien haut qu’elles sont bien loin de la raison : ce sont de véritables toquées.

Mlle A…, appartenant à une famille honorable, peut servir d’exemple et suggérera peut-être des souvenirs aux lecteurs de ce travail.

Ayant eu l’occasion de faire un séjour à la campagne, dans un château, où se trouvait en même temps qu’elle un jeune gentilhomme beau et riche, elle imagina, à l’insu de ses parents, tout un roman ayant pour but de faire croire qu’elle avait dû l’épouser, et que la mort seule du jeune homme avait pu empêcher cette union ; tout était imaginé par elle, rendez-vous chez des tiers, à l’insu de sa mère, complicité d’amis, récit dramatique et circonstancié de la mort du prétendu fiancé ; il lui laissait toute sa fortune, avec ses papiers dé famille enfermés dans une cassette, etc. Le tout raconté avec des détails d’une étrange précision. Or rien n’était vrai, mais pour démontrer la fausseté de ces inventions, il a fallu que les personnes mises en jeu dans ce roman se communiquassent leurs impressions et reconnussent ensemble qu’elles avaient joué à leur insu les rôles les plus singuliers.

Dans ce cas, les inventions romanesques et mensongères d’une jeune fille, dont le but était certainement de se faire valoir auprès de ses compagnes, n’ont pas eu de conséquences bien graves ; il n’en est pas toujours de même.

En voici quelques exemples, l’histoire de l’hystérie en est remplie.

En 1873, une jeune fille du meilleur monde, Mlle de M…, accuse le vicaire de la paroisse de s’être livré sur elle aux derniers outrages ; à la Cour d’assises, devant des questions bien posées, elle est obligée de déclarer qu’il n’en était rien, et le vicaire fut acquitté.

Il n’en fut pas de même de l’infortuné La Roncière ; en 1835, ce jeune officier est accusé d’un crime analogue par la fille de son général, Mlle de L…, et il est condamné à dix ans de détention ; on a su depuis qu’il était innocent et que la malheureuse qui l’avait fait condamner n’était qu’une hystérique. Combien d’autres crimes ont été commis, et d’incendies allumés, par des [p. 617, colonne 2] jeunes filles dans ces conditions ; les annales des tribunaux en sont remplies.

C’est surtout aux criminels de cette nature qu’est applicable la mention, si critiquée, de responsabilité limitée ; ils sont coupables et la société doit se défendre contre eux, rien n’est plus certain, mais doit-elle les punir avec la même rigueur et de la même façon qu’un criminel libre de ses actes, le bon sens proteste contre une pareille assimilation.

Il est cependant bien difficile qu’en France il en soit autrement et nos magistrats doivent souvent éprouver quelque embarras ; en effet, ces demi-responsables ne peuvent être que confondus, soit avec des aliénés, soit avec des criminels.

Nos voisins sont plus heureux que nous, car, en Angleterre, il existe des asiles où sont internés les criminels irresponsables. Le Sénat, d’après le rapport de M. Th. Roussel, en a voté de semblables, mais au moment où j’écris, la Chambre des députés n’a pas encore discuté cette proposition reprise par M. Reinach.

Ce manque d’équilibre dans les facultés de l’esprit, fort commun chez les hystériques, n’est pas la seule manifestation singulière de cette névrose ; il en est une autre, très rare, il est vrai, qui atteint la personnalité tout entière. Je n’en dirai que quelques mots pour ne pas sortir du plan que je me suis tracé ; je veux parler de la double conscience, ou du dédoublement de la personnalité.

On a vu des personnes qui paraissaient être comme tout le monde ; on leur parlait d’un acte qu’elles avaient fait, il y a peu de temps, elles l’ignoraient absolument et on s’est aperçu par un interrogatoire précis que ces personnes avaient comme deux existences séparées par l’absence du souvenir.

Le malade, car après tout c’est un malade est lui-même effrayé de cette sorte de dualité qui compromet sa personnalité morale et lui fait ignorer une partie de son existence ; ces faits sont rares, on n’en connaît que sept à huit bien étudiés, mais beaucoup sont passés inaperçus ; n’est-ce pas cet état singulier qui peut expliquer les bizarreries de conduite de gens dont les actes étonnent en démentant tout leur passé ?

Ce ne sont pas des fous, mais peut-on considérer comme parfaitement raisonnables des personnes qui ont dans leur existence des lacunes telles qu’elles peuvent ignorer un grand nombre de leurs actes, et cela de la meilleure foi du monde ?

Pour elles, la question de responsabilité est un problème redoutable.

Je ne saurais mieux faire que d’assimiler les états intellectuels que j’ai en vue à des tics ; tout le monde connaît des gens qui font des grimaces, ou des mouvements involontaires, poussent des cris : ce sont des impulsions auxquelles ils obéissent. Tant que ces impulsions siègent dans l’innervation du système musculaire, on n’y prend pas garde, on plaint le tiqueur et [p. 618, colonne 1] on se met à l’abri de ses mouvements convulsifs, mais si ces impulsions siègent dans des fonctions d’un ordre plus élevé, les fonctions intellectuelles, par exemple, elles méritent le nom de tics intellectuels. M. Grasset, de Montpellier, dans un excellent article de la Revue de neurologie, les nomme des stigmates psychiques ; je crois préférable le mot : tic intellectuel, qui emporte avec lui une assimilation qui l’explique et qui a pour moi le mérite de ne pas appartenir à un néologisme dont le moindre inconvénient est de risquer de n’être pas compris.

Ces tics intellectuelsou stygmatespsychiques sont en réalité des idées fixes, des obsessions ; le vulgaire les appelle des manies ; beaucoup connaissent pour les avoir observés sur eux-mêmes ou dans leur entourage ces tics intellectuels, qui ne sont que les degrés inférieurs de l’obsession ; ces états sont parfaitement compatibles avec ce qu’on est convenu d’appeler la raison.

Voici quelques exemples : Un monsieur ne peut entrer dans un wagon sans être irrésistiblement poussé à diviser le chiffre représentant le numéro du wagon par celui du compartiment ; que de gens se croient obligés de compter lorsqu’ils passent devant telle ou telle maison, le nombre des fenêtres et des barreaux de la grille, et ne sont tranquilles qu’une fois leur numération accomplie. Je sais une personne parfaitement raisonnable, d’ailleurs, qui lorsqu’elle a mis un pied sur une pierre un peu saillante, se sent forcée de rechercher pour l’autre pied une sensation analogue ; de même, lorsqu’elle a placé une main sur du marbre ou tout autre objet froid, elle est contrainte de faire subir à l’organe symétrique une impression de même nature ; d’autres personnes ont la manie, partout où elles se trouvent, de rechercher la symétrie ; elles ne peuvent s’empêcher de mettre en ordre les objets mal placés ou asymétriquement disposés ; tel lecteur assidu ne se sentira tranquille que lorsqu’il aura, sans égard pour la continuité de sa lecture, fait soigneusement disparaître le point noir qu’un correcteur inattentif aura laissé imprimer sur la page de son livre.

L’obsession est un phénomène aujourd’hui décrit et analysé ; ses rapports dans certains cas avec l’aliénation mentale sont connus, et les romanciers, eux-mêmes, peintres fidèles de toutes les réalités, n’ont pas craint, sous le contrôle de l’observation scientifique, d’introduire dans leurs œuvres sa description. Le roman d’Hector Malot, Mère, traduit en une scène piquante les nécessités impérieuses de l’obsession : le héros du roman, Victorien, attend son tour dans l’antichambre d’un médecin aliéniste distingué, de M. Soubyranne.

« A midi et demi, Victorien, le bras en écharpe, entrait dans le salon de Soubyranne ; il s’y trouvait, arrivés avant lui, deux clients qui dans des poses ennuyées attendaient le moment d’être reçus ; il prenait [p. 618, colonne 2] place à côté d’eux, n’ayant pour toute distraction que de les examiner, comme eux-mêmes de leur côté l’examinaient discrètement des yeux, mais avec toutes sortes de curiosités et d’interrogations muettes ; est-il fou celui-là ou raisonnable, qu’a-t-il donc de détraqué ? Au moins était-ce ainsi que Victorien traduisait leurs regards.

« Au bout d’un certain temps, celui qui l’examinait avec l’attention la plus manifeste, personnage grand, correctement habillé, de tournure distinguée, l’air d’un diplomate ou d’un magistrat, quitta son fauteuil et vint à lui avec toutes les marques d’une extrême politesse à laquelle se mêlait un certain embarras.

«  — Permettez-moi, monsieur, de vous adresser une question sans avoir l’honneur d’être connu de vous ?…

« Victorien le regarda interloqué.

«  — Combien avez-vous au juste de boutons à votre gilet ?…

«  — Ma foi, monsieur, je n’en sais rien du tout.

«  — Permettez-moi de les compter, je vous prie.

«  — Volontiers.

«  — Un, deux, trois., huit, vous en avez huit.

«  — Je vous remercie.

«  — C’est moi, monsieur, qui vous adresse tous mes remerciements ; je ne pouvais arriver à faire mon compte, votre écharpe me gênait, c’était cruellement douloureux, quand le besoin de compter me prend, il faut que je compte, je vous suis fort obligé.

«  — C’est moi, monsieur, qui suis heureux d’avoir pu vous être agréable. »

Voilà une scène de pure fantaisie, mais de profonde observation. J’ajouterai qu’il existe des transitions insensibles entre ces tics intellectuels et les véritables idées fixes qui caractérisent l’aliénation mentale, ce qui reviendrait a dire qu’il n’y a que des nuances et non une ligne de démarcation nette entre la raison et la folie.

Dans ce même ordre d’idées, mais sous une autre forme, on note la folie du pourquoi, non pas du pourquoi utile, raisonnable, mais du pourquoi insignifiant. Les toqués sont irrésistiblement poussés à se demander la raison de choses tout à fait vulgaires, pourquoi tel individu qu’ils rencontrent est porteur d’une canne, pourquoi une fenêtre a six carreaux, etc.

On observe aussi la folie du doute avec délire du toucher ; les malades évitent de toucher tel ou tel objet, ou, quand ils y sont obligés, ils éprouvent un sentiment d’angoisse ; tantôt il n’existe pas de raison à cette répugnance, tantôt c’est parce que l’objet en question a appartenu à une personne qui leur est antipathique, ou bien à un mort, ou encore qu’ils craignent qu’il n’ait été souillé par un individu sale ou atteint d’une maladie contagieuse.

Je sais une jeune fille qui présentait cette manie bizarre de ne jamais s’adosser à un siège quelconque, [p. 619, colonne 1] chaise, fauteuil ou banquette de chemin de fer ; elle se tenait habituellement debout ou assise sur le bord du siège, afin de ne point venir au contact du dossier. Le père de cette jeune fille, qui toute sa vie avait passé pour un homme normal et sain d’esprit, ayant mené la vie apparente de tout le monde, ne touchait jamais le bouton d’une porte sans interposer un pan de son habit et aller se laver ensuite.

La manie de l’ordre est tout aussi obsédante ; beaucoup de ces malheureux éprouvent un besoin irrésistible de déranger les objets qui se trouvent à leur portée pour les ranger ensuite suivant un ordre établi à l’avance. Ainsi l’un d’eux rangeait de cette façon tout ce qu’il voyait, la moitié des objets à droite et l’autre à gauche. Le nombre des variétés de ces états d’esprit est considérable, et vaste est le champ qui est ouvert sous ce rapport à la bizarrerie des malades.

La plupart des exemples que je viens de citer sont empruntés aux travaux de MM. Grasset et Guinon.

Quels que soient ces exemples, qu’ils soient empruntés à mon observation personnelle ou à divers auteurs, ils démontrent ce que j’ai dit en commençant ces lignes, qu’il est des individus qui paraissent être comme tout le monde, vivent en société et ne s’écartent que dans de certaines circonstances, variables chez chacun d’eux, des habitudes sociales ; en un mot, ils ne sont pas fous, mais il est impossible de les dire raisonnables, ils sont, comme le dit le titre de ce travail, entre la folie et la raison, ce sont les toqués.

Heureusement pour la société, le nombre de ces malheureux n’est pas grand, mais leur existence est, pour leur entourage, plus pénible à supporter que celle des aliénés ou des épileptiques. Ceux-ci sont des malades, on les isole, on les soigne et ils sont privés des droits dont ceux que j’ai en vue abusent si souvent. Les déséquilibrés ne sont pas interdits ; pourquoi les interdirait-on ? La plupart gèrent leurs affaires avec intelligence et leur bon sens n’est altéré que d’une façon passagère et limitée ; cependant l’existence, chez un homme en apparence sain d’esprit, d’un de ces tics intellectuels dont j’ai donné des exemples serait, à mon sens, un grave sujet de méfiance. C’est au sujet de gens de cette sorte qu’il est permis de se dire : On ne sait pas ce qui peut arriver. On dit d’un déséquilibré ou d’un aliéné qu’il est guéri ; l’est-il jamais ? est-il guéri comme on peut l’être d’une fracture de jambe ? On a, hélas ! des exemples terribles du retour inopiné des névroses.

Ici se pose une question que je ne fais qu’effleurer ; la traiter dépasserait de beaucoup les bornes de ce travail.

Est-il possible de faire diminuer et disparaître la prédominance morbide du tempérament nerveux qui, depuis le tic jusqu’à l’épilepsie, est un fléau de notre état social ? Je n’hésite pas à le dire, cela est théoriquement [p. 619, colonne 2] possible, grâce à la connaissance que nous avons des lois de l’hérédité.

Il n’est pas un agriculteur ou un éleveur qui ne sache que, s’il veut conserver une race, l’améliorer ou la modifier, il lui faut choisir des reproducteurs de choix, graines ou mâles. Il n’en est pas ainsi seulement pour les caractères physiques, mais aussi pour les caractères intellectuels ; en ce qui touche les chevaux, par exemple, les vices du caractère sont parfaitement transmissibles.

Je n’ai pas à dire pourquoi il n’en saurait être de même de l’homme ; je puis seulement constater combien l’oubli des préceptes qui guident les éleveurs est préjudiciable à l’espèce humaine.

Il est des agrégations d’hommes qui peuvent nous servir d’exemple.

Ainsi le peuple juif, répandu dans tout le monde civilisé, constitue des communautés de compositions très différentes ; les unes, nombreuses, dans lesquelles les différences de richesse sont peu marquées et dont presque toutes les familles peuvent s’unir entre elles ; d’autres, moins nombreuses, où se rencontrent l’extrême richesse et l’extrême pauvreté. En France, par exemple, les familles riches s’unissent toujours entre elles. En ce pays, il en est environ deux cents ; alors qu’arrive-t-il ? Pour peu qu’une névrose quelconque existe dans ce milieu étroit, elle se multiplie et s’accroît si bien qu’il est peu de ces familles où l’on n’observe quelque dégénérescence de celte nature.

Je sais de source certaine que, dans la communauté où l’on compte le plus grand nombre de ces opulences, il est peu de familles qui soient exemptes de ces tares, depuis la surdi-mutité jusqu’à la folie.

On dit volontiers que la cause en est aux mariages consanguins ; cette assertion n’est exacte qu’en partie. En effet, au bourg de Batz, en Bretagne, où la population est magnifique, les unions sont toutes consanguines, les familles de l’île s’unissent toujours entre elles, mais chez ces honnêtes travailleurs, la vie laborieuse des champs, la médiocrité de la fortune écartent toutes névroses, lesquelles sont, pour un bon nombre, entretenues ou provoquées par le luxe et l’oisiveté ; vienne dans ce milieu un épileptique, un aliéné ou un tiqueur, et, après quelques générations, cette magnifique population sera semblable, quant à la santé, à la communauté juive la plus riche de France.

Il en est de même des familles princières et de toutes les aristocraties : Le marquis de F…, cité plus haut, est un exemple qui n’est pas rare ; heureusement l’argent est un grand niveleur, et si le nom reste, grâce à des unions aussi riches que roturières, le sang ne s’appauvrit pas l’homme apporte le nom, la femme l’argent et la santé.

L’aristocratie la plus fermée, les grands d’Espagne, ainsi nommés sans doute par antiphrase, sont une preuve [p. 620, colonne 1] de ce que j’avance : le sang s’y appauvrit chaque jour.

Les troubles nerveux que j’ai en vue dans ce travail, ne sont que des manifestations inférieures d’une altération des fonctions du cerveau. Les supérieures ou extrêmes, telles que l’aliénation mentale ou l’épilepsie, peuvent, par hérédité, leur donner naissance et réciproquement ; rien n’est plus commun, en effet, que de voir des aliénés naître de mères très hystériques ou de pères atteints d’autres névroses.

Je l’ai dit plus haut, la transformation des névroses est une loi ; or cette hérédité n’est que le facteur principal, mais il n’est pas unique. Il en est d’autres que les observateurs ont notés. Ainsi, dans le nord de la France et dans tous les pays où l’abus des alcools amène l’ivrognerie, le nombre des épileptiques est plus grand qu’ailleurs ; ils ont été procréés pendant l’ivresse. Chez les populations dont la dégénérescence physique est amenée par un virus qui peut être héréditaire, la dégénérescence intellectuelle s’accroît chaque jour : chez les Arabes d’Algérie, par exemple.

Il ressort de l’étude psychologique qui précède que les névroses d’ordre inférieur que j’ai en vue, sont pour la plupart le produit de l’hérédité et qu’il est impossible, notre état social étant donné, de les faire disparaître absolument.

Cependant, il n’est pas impossible de prévenir leur développement ou de le modifier, surtout pour quelques-unes. Toutes ne sont pas incurables.

Ceci mérite quelques développements.

Pour peu que les parents comprennent que toutes les névroses, depuis le tic jusqu’à l’épilepsie, sont transmissibles, ils sauront qu’une quelconque de ces névroses peut, en se transformant ou non, tourmenter l’existence de leurs enfants. Aussi, pour peu qu’un enfant soit très intelligent et montre, par sa vivacité, sa finesse et ses réparties, un tempérament nerveux très développé, qu’ils aient les plus grands égards pour le développement de ce tempérament, qu’ils se gardent d’exalter l’amour-propre de l’enfant, de le flatter outre mesure et d’en faire un petit prodige ; c’est avec un sentiment de commisération profonde que j’assiste à ces succès de bambins ou de fillettes ; la famille les met au premier plan et se pâme, devant eux, d’admiration pour leurs réparties, demandant naturellement aux amis d’en faire autant. Ces parents trop naïfs ne savent pas que l’amour-propre qu’ils provoquent et les succès prématurés des petits prodiges qu’ils ont la vanité d’appeler leurs enfants, seront plus tard les origines de troubles nerveux, qui rendront leur existence misérable et feront peut-être le désespoir de leur entourage et aussi de leur vieillesse. Le paysan, qui est fier de la force de son fils et qui la vante devant ses amis, fait mieux pour son avenir, que les parents qui sont fiers de voir leur bambin jouer si bien la comédie. [p. 620, colonne 2]

Est-ce à dire qu’il faille s’abstenir de développer une intelligence heureuse ? telle n’est pas ma pensée : les facultés intellectuelles se développent lentement et leur évolution est en rapport avec celle du corps ; pourquoi alors, sans souci de la lenteur de cette évolution, forcer à se développer prématurément, chez l’enfant, les facultés intellectuelles ?

Ces mêmes parents, si fiers de leur petit prodige, auraient blâmé la nourrice qui lui aurait, au lieu de lait, donné de la viande et du vin, sous prétexte de le faire grandir plus vite.

Le mode d’éducation est donc pour beaucoup dans l’évolution du système nerveux. Mais les familles et les maîtres, surtout les familles, n’ont pour la plupart du temps aucun souci de la nature de l’intelligence de l’enfant et ce surmenage intellectuel, pour me servir de l’expression consacrée, a des conséquences déplorables.

Ce développement des névroses dont je parle, des névroses qu’on pourrait appeler d’ordre inférieur, a pour principal facteur, en dehors de l’hérédité, l’oisiveté.

Qui de nous n’a pas entendu tel homme occupé attendre avec impatience sa retraite ou l’heureux moment où, ayant fait fortune, il se retirera des affaires ? il a bien travaillé toute sa vie et il est bien juste qu’il se repose, enfin il n’aura rien à faire ! Ainsi parlait M. P…, dont j’ai, plus haut, raconté l’histoire ; cela est bien pendant trois mois, mais après, l’ennui vient et comme il est dans la nature de l’esprit humain de s’occuper de quelque chose, l’homme heureux s’occupe de lui-même et du premier de ses biens, sa santé ; il lit avec intérêt la quatrième page des journaux, se retrouve dans les lettres de reconnaissanceadressées par les acheteurs de remèdes aux Géraudelde tout ordre, il fait tourner des tables, évoque les esprits, etc., en un mot, il est devenu hypocondriaque ou peu s’en faut, heureux, si quelque autre névrose ou tic intellectuel ne vient pas accroître son état misérable.

Une occupation quelconque est une des nécessités de l’existence, l’esprit humain est ainsi fait qu’il lui faut un aliment ; faute d’aliment il se dévore lui-même ; si l’homme n’a pas une occupation, qu’il ait du moins un intérêt. On rit volontiers des collectionneurs, je reconnais que beaucoup prêtent au ridicule par la singularité des objets qui les passionnent, mais on ne songe pas que tel homme qui consacre son existence à la recherche fiévreuse d’un timbre-poste ou d’un bouton d’uniforme se préserve ainsi de la terrible oisiveté, mère des vices et des névroses.

Les névrosés, ceux du moins que j’ai en vue, ont en général l’esprit faible ; je dis en général, car il en est qui, étant chefs de famille ou ayant une autorité quelconque, imposent leur volonté et font le malheur de leur entourage ; ce qui peut arriver de plus heureux, c’est qu’ils aient auprès d’eux quelque personne à volonté ferme qui, par affection, par raillerie et par autorité [p. 621, colonne 1] écarte de leur esprit les idées bizarres qui les assaillent, ou les détournent de certaines actions. Cette sorte de tutelle peut être un grand bienfait pour beaucoup de ces infortunés. Malheureusement, il est des impulsions subites et des obsessions muettes qui échappent à tout contrôle.

Je reconnais que l’exercice de cette tutelle est difficile ; il demande une intelligence et un tact hors de pair. La contradiction brutale irrite les névrosés : dire à un halluciné de l’ouïe qu’il est absurde qu’il entende des voix, c’est le faire mettre en colère sans utilité, et il faut une finesse et une intelligence très développées pour déjouer les roueries des hystériques.

Je ne puis ici donner qu’une règle de conduite générale quant à l’exercice de cette tutelle, chaque cas particulier nécessitant une façon d’agir spéciale, heureux encore quand on ne se heurte pas à des réponses comme celle-ci : « Je sais que j’ai tort, mais c’est plus fort que moi. Je ne sais pas pourquoi je l’ai fait, mais il m’a été impossible de faire autrement. »

Il est quelquefois possible de remplacer les idées bizarres des toqués par d’autres plus raisonnables. Le mot distractiona ici sa véritable signification ; les longs voyages et les changements complets d’existence peuvent être une ressource, mais il est souvent bien difficile de soustraire ces malheureux à leurs idées fixes, car il en est beaucoup qui ne s’intéressent à rien au monde.

Le tempérament nerveux qui, par son manque d’équilibre, constitue les névroses, n’est modifiable que par une action générale sur l’économie tout entière. Cette action n’existe pas dans les remèdes dits de pharmacie. Ceux-ci sont précieux comme adjuvants : quand ils ne deviennent pas eux-mêmes la source de névroses spéciales, comme l’éther et la morphine.

Les seuls modificateurs sur lesquels il soit permis de compter sont ceux qui, après un certain temps, peuvent transformer le tempérament ; faire, par exemple, un sanguin d’un lymphatique.

Il en est d’autres, mais ils ne sont pas nombreux, et pour les mettre en usage il faut une grande décision et une grande ténacité, sans compter d’autres conditions que je n’ai pas à détailler. L’un d’eux est le changement de lieux pendant de longs mois, l’habitation sous un climat différent, et une hygiène excellente, appropriée à la nécessité d’abattre le système nerveux trop développé.

C’est ici le cas de se souvenir du précepte du père de la médecine : Sanguis, moderator nervorum. L’autre modificateur puissant et d’un emploi plus facile est l’hydrothérapie, mais à la condition de l’employer longtemps et d’y revenir par intervalles pendant des mois et même des années. Ici le temps ne compte pas, car on ne doit pas oublier qu’il s’agit de toute une existence.

Dr AZAM (de Bordeaux).

Notes

(1) J’ai décrit des phénomènes de même ordre dans mon Étude des actions reflexes du cerveau, sous le nom de chorée du langage. Ce ne sont en définitive que du mouvement choréïque portant sur les muscles phono moteurs sans participation consciente. Paris. 1874.

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