Auguste Marie. Mysticisme et folie. Partie 2. Extrait des « Archives de neurologie », (Paris), deuxième série, tome VIII, avril 1899, pp. 34-47.

Auguste Marie. Mysticisme et folie. Partie 2. Extrait des « Archives de neurologie », (Paris), deuxième série, tome VIII, avril 1899, pp. 34-47.

 

Article publié en deux parties et ferment de l’ouvrage important que publiera l’auteur  quelques années plus tard, en 1907,  

Armand-Victor-Auguste Marie (1865-1934). Médecin en chef des asiles de la Seine, Licencié en droit et homme politique.
Au cours de sa carrière, il a été successivement médecin adjoint des asiles publics (en 1899), directeur fondateur et médecin en chef de la colonie familiale de la Seine en 1892, titulaire en 1896, médecin en chef de l’Asile de Villejuif (1900). Quelques unes de ses publications :
—  Étude sur quelques symptômes des délires systématisés et sur leur valeur, Paris, O. Doin, 1892.
—  Mysticisme et folie. Partie 2. Extrait des « Archives de neurologie », (Paris), deuxième série, tome VII, n°40, avril 1899,
—  Les aliénés en Russie, Montévrain, École d’Alembert, 1899.
— Spiritisme et folie. Article paru dans la « Revue de psychiatrie et de psychologie expérimentale », (Paris), 3e série, 8e année, tome VIII, pp. 1904, 129-130. [en ligne sur notre site]
— Mysticisme et folie (étude de psychologie normale et pathologique comparées), par le Dr A. Marie,… Avec préface de M. le Dr H. Thulié. Paris, V. Giard et E. Brière, 1907. 1 vol. XI, 342 p.
—  Les Vagabonds, par le Dr Marie, Raymond Meunier, Paris, V. Giard et E. Brière, 1908.
— Traité international de psychologie pathologique, sous la direction du Dr A. Marie, Paris, F. Alcan, 1910-1912. 3 vol. in-8°.

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Nous avons renvoyé les notes originales de bas de page en fin d’article. – Les  images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection personnelle sous © histoiredelafolie.fr

[p.33]

MYSTICISME ET FOLIE (1)

Par le Dr A. MARIE,
Médecin en chef de la Colonie de Dun.

CONSIDÉRATIONS HISTIRIQUES ET  MÉDICO-LÉGALES.

Il faut arriver au XVIIle siècle, pour voir les épidémies de délires religieux à forme dépressive, faire définitivement place à celles à forme théomaniaque. Antérieurement, on rencontre bien dans l’histoire des cas d’illuminisme, mais ils sont isolés et assimilés à la possession, par les lois civiles et religieuses contemporaines. Jeanne d’Arc en est un bel exemple. Elle devançait son temps de trois siècles.

Au sortir des ténèbres du moyen âge, lorsque le Christianisme triomphant des anciennes superstitions polythéiques du paganisme, donne naissance à des religions nouvelles schismatiques, la conception monothéique prévaut définitivement. Nous trouvons le reflet de celle évolution mentale, normale, dans les conceptions pathologiques des délirants.

Plus d’épidémie de lycanthropie, les anxieux, jouets des esprits inférieurs, c’est-à-dire reflétant les vieilles superstitions de l’idolâtrie grossière primitive sont clairsemés et isolés. Si l’on l’encontre encore des démonopathes endémiques, ce sont plutôt des obsédés que des possédés. La foi désormais établie au Dieu sauveur tout-puissant, semble préserver la personnalité des attaques du démon. Les individualités ne sont plus entamées que tardivement et c’est Dieu lui-même ou ses représentants qui viendront hanter les aliénés. Au lieu des blasphémateurs qu’on livrait en masse au bûcher d’autrefois, c’est une armée de prophètes qui se lève et il n’est pas toujours facile de distinguer les écrits des vulgaires théomanes [p. 34] de ceux des prophètes écoutés comme Jean Huss, Luther ou Calvin,

On l’a dit, c’est un siècle de foi el d’exaltation religieuse que celui où se produisent ces schismes tendant à ramener la religion Il sa pureté primitive. Les aliénés y seront des mystiques convaincus de la présence de Dieu jusqu’en eux-mêmes.

A une phase intermédiaire de l’évolution se produisirent ces épidémies d’envoûtement, de vampirisme, qui dénotent déjà une plus grande résistance psychique, tandis que les anciens zoanthropes et ensorcelés objectivaient la source de leurs souffrances en deçà de leur personnalité physique (inclusion d’animaux), ceux qui accusent les goules ou les vampires objectivent dans le monde extérieur, des entités imaginaires ; leurs personnalités physiques et morales sont attaquées, mais résistent. L’évolution historique, on le voit, est conforme à la gradation des faits cliniques. Cette évolution, hâtons­nous de le dire, n’est pas spéciale au pays, à la race ni à l’ère actuelle. On la retrouve dans l’histoire du développement de tous les groupements humains sous toutes les latitudes, à toutes les époques (2).

« Primus in orbe deos fecit timor… » dit Petrone. En effet, l’homme divinisa d’abord l’objet de ses terreurs, et le culte naquit de la peur ; l’homme appris à craindre ses dieux, avant de les adorer.

Les cérémonies primitives ont toutes pour but d’apaiser une divinité toujours courroucée ; il faut des victimes, des sacrifices, et pour épargner sa vie, l’homme immole celle des animaux ou même de ses semblables.

Les dieux sont d’abord les eaux, les nuages, les roches dont les cataclysmes naturels mettent en danger l’humanité naissante ; c’est le culte naturaliste. Puis les animaux féroces, tapis dans l’ombre des forêts, prennent sur l’autel du temple la place du caillou primitif (3).

Enfin, le symbole est dégagé de l’idole ; ce n’est plus l’animal même qu’on adore, mais la force qu’il représente, la ruse, le courage, etc. [p. 35]

La période naturaliste prend fin, l’homme a pu abstraire et dégager la propriété essentielle de sa figuration matérielle. Le zoomorphisme n’est plus que symbolique, c’est le mode d’expression d’une conception plus élevée, c’est un langage religieux. Enfin les dieux s’humanisent (autant au sens littéral que figuré) : les idoles ont encore des têtes d’animaux exprimant telle qualité de la divinité, mais le corps est celui de l’homme ou inversement (Égypte, Assyrie, etc.).

L’anthropomorphisme pur s’établit peu à peu ; c’est alors le panthéon grec avec ses mythes multiples. Le polythéisme a succédé au fétichisme primitif, la phase théologique commence. Mais la conception en est encore imparfaite ; les dieux capricieux ne sont pas toujours propices à l’homme. Aussi les peuples adoptent-ils de préférence telle divinité comme plus favorable aux gens de l’endroit ; c’est un acheminement vers le monothéisme, mois auparavant se constitue la croyance à deux principes opposés, le mal et le bien en lutte (Manichéens, Albigeois, etc.). Ce dualisme fait enfin place au monothéisme vrai, à la croyance en un seul Dieu tout-puissant ami de l’homme.

Les spéculations philosophiques se dégageant de la théosophie mystique repoussent finalement la révélation et croient pouvoir établir seules l’existence d’un être suprême, c’est un pas de plus en avant, c’est la phase métaphysique qui prépare l’étape dernière scientifique et positive.

Si l’on compare aux différents stades de l’évolution précitée les cas pathologiques que nous fournissent l’histoire et la clinique, on verra qu’ils viennent à l’appui de la théorie générale et se rattachent à l’une des phases théologique, polythéique ou fétichique.

« Les aliénés, dit Semerie (4), renversent le principe de la transformation des hypothèses positives ; méconnaissant ce principe de philosophie première, ils tendent à former des hypothèses toujours moins simples et moins exactes que [p. 36] celles qu’ils repoussent ; fermant les yeux à l’évidence et dédaignant les opinions courantes, ils font eux-mêmes leur théorie ; mais ils n’inventent rien, et, croyant s’affranchir, ils ne font que restaurer des idées abandonnées. »

L’analyse de cet état mental se ramène à un excès de subjectivité ; il s’ensuit que l’aliéné, en revenant à des hypothèses trop subjectives, ne fait que parcourir à l’inverse les différents stades de l’évolution mentale normale ; il passe ainsi de l’état positif à l’état abstrait et de là à l’état fictif. Il est en effet curieux de retrouver les hypothèses des aliénés dans les théories abandonnées qui eurent cours en science et en religions. La théorie du physiologiste V. Helmont sur l’archée épigastrique et la localisation de l’âme dans le diaphragme n’est-elle pas celle de nos hallucinés à voix épigastrique (5) ?

Les explications adoptées par les hallucinés pour rendre compte des phénomènes qu’ils étaient quelquefois les premiers à constater sur eux-mêmes, ont pu varier suivant les époques el les temps. Tant qu’on a cru que les dieux avaient le pouvoir de descendre sur la terre, Jupiter, Mercure, Apollon, Diane, Vénus apparaissaient très souvent aux aliénés ; les personnes du sexe croyaient s’unir alors à des satyres, au dieu Pan, à des dieux métamorphosés en serpents, en cygnes, en taureaux.

A une époque plus rapprochée de nous, les anges et les démons ont pris la place des dieux dans les conceptions déraisonnables de l’homme et la singularité du délire des cloitres, du délire de la sorcellerie prouve que l’imagination des poètes, si on la compare à celle des monomaniaques, est bien loin de tenir le premier rang pour la fécondité et la puissance de l’invention (6).

Malgré cette diversité apparente, on peut ramener à deux groupes les déités mises en cause selon que ce sont des esprits malfaisants ou bienveillants, dieux ou diables. Or en somme, l’évolution de l’idée diabolique, dit Ch. Richet, depuis le XVIIe siècle, peut se résumer en un mot. Le diable a été vaincu. Il n’y a plus de possession par les mauvais anges. Mais il reste encore la possession par les bons anges. [p. 37]

Ce qui au XVlle siècle, aurait fait brûler, aujourd’hui sanctifie. Marie Alacoque, Marie MoerL de Kaltern, Louise Lateau si elles avaient vécu du temps de Bodin, auraient été exorcisées, peut-être brûlées. Mais les temps sont changés ; on en a fait des saintes, on ne les a ni exorcisées ni brûlées.

Saintes ou possédées, peu importe. Nous savons qu’elles sont tout simplement des malades (7).

Les convulsionnaires de Saint-Médard, les Ursulines de Loudun étaient animées par des esprits étrangers, mais tandis que pour celles-ci c’étaient des esprits mauvais, pour les autres, c’était l’esprit de Dieu.

Il n’était pas sans intérêt de savoir laquelle des deux grandes divisions du christianisme, qui se partagent le monde civilisé, du catholicisme ou du protestantisme, prédispose le plus à ce genre d’aliénation mentale, D’après ELLIS, il y aurait parmi les catholiques moins d’aliénés par suite de préoccupations religieuses. Et en effet le catholicisme n’admet pas de discussions : Il est donné aux croyants qui l’acceptent sans examen et sans que l’esprit ait à se préoccuper de sujets souvent abstraits, douteux ou insaisissables. En Angleterre et en Amérique et dans toutes les contrées protestantes, les dogmes religieux sont un sujet de libre examen et de discussions incessantes ; les sectes se multiplient, la liberté de la controverse excite les passions et entraine toutes les force de l’esprit dans une voie souvent périlleuse.

Il est à remarquer, dit d’autre part Ball (599), que l’idée de la perdition sans autre complication et sans trouble sensoriel est incontestablement plus fréquente chez les protestants que chez les catholiques. Et d’abord la doctrine de la prédestination interprétée dans toute sa rigueur est faite selon les théologiens pour tranquilliser l’esprit, mais c’est à la condition de l’interpréter dans un sens favorable. Lorsque au contraire on vient à l’interpréter en sens inverse, ce qui est arrivé à plus d’un mystique, il en résulte une idée fixe qui conduit presque infailliblement à l’aliénation mentale. Je ne prétends point d’ailleurs qu’il s’agisse ici d’un rapport de cause à effet. Il faut sans doute avoir l’esprit déjà malade pour s’abandonner à des terreurs de cette espèce, mais enfin, pour les prédisposés la pierre d’achoppement est toujours là. [p. 38]

Il faut y joindre une crainte qui surtout aux époques de ferveur religieuse a poursuivi bon nombre de protestants, la crainte d’avoir commis le péché irrémissible.

D’après Marcé, le culte dans lequel a été élevé ou que professe le sujet aurait une grande influence sur la forme du délire ; voici comment s’exprime cet auteur : « Le délire, dit-il, fanatique ou religieux du catholique et celui du protestant, comme aussi des sectes qui se rattachent au protestantisme n’offrent pas, dans la règle, le même caractère. Chez le premier, il y a ordinairement crainte de manquer son salut, syndérèse, appréhension de punitions célestes, terreur, désespoir ; chez l’autre, mysticisme, prétention de comprendre et d’expliquer la partie symbolique de l’Ecriture Sainte, orgueil, exaltation prophétique. En un mot, le catholique devient fou parce qu’il se croit damné, le protestant parce qu’il se croit prophète ; l’un se regarde comme réprouvé, l’autre comme envoyé du ciel. » D’après Marc, les mégalomanes religieux se rencontreront donc surtout parmi les protestants et les mélancoliques religieux, au contraire, parmi les catholiques. Il serait Intéressant d’instituer sur ce point une vaste enquête dans les asiles de France et de l’étranger.

Quoi qu’il en soit de ces opinions, la science manque de documents positifs pour la solution de cette question : un seul fait d’observation pratique doit être regardé comme acquis, c’est que, chez les protestants, les préoccupations religieuses portent en général sur des questions de controverse théologique, tandis que, chez les catholiques, la crainte d’une confession incomplète, le remords d’une mauvaise communion et des scrupules de conscience sont les idées qui prédominent au milieu du délire religieux (8).

Il en résulte que la mélancolie religieuse est plus fréquente chez les seconds, la théomanie chez les premiers.

Or nous voyons dans l’histoire apparaître les théomanes avec le grand Schisme de la réforme, alors qu’auparavant régnaient presque exclusivement les épidémies de possession.

Comme Calmeil le remarque à la fin de son étude philosophique, de nouvelles erreurs menacent encore la pathologie encéphalique et mentale ; or c’est du magnétisme et du spiritisme que dérivent à nouveau ces épidémies de dissociation [p. 39] de la personnalité dont l’Amérique protestante a donné les premiers et récents exemples. Les esprits frappeurs remplacent ici le diable des possessions primitives, mais le mécanisme de la psychose est le même ainsi que sa contagion rapide aux hystériques. Il est curieux de voir ainsi l’équivalent de la démonopathie ancienne renaître dans des milieux modernes et d’une confession différente.

J’ai vu, il y a quelques années, dit Ball, un homme fort intelligent et d’un esprit cultivé. Il s’était adonné à des invocations surnaturelles après avoir lu certains ouvrages de spiritisme, et il avait fini par évoquer un mauvais esprit ; mais semblable à ces enchanteurs maladroits qui, faute de connaître les formules sacramentelles, après avoir fait paraître le diable, ne pouvaient plus se débarrasser de lui, il était resté en tête à tête avec son persécuteur et se croyait lié par un pacte irrévocable, qui le rendait esclave du démon auquel il avait voulu commander (9).

Le déterminisme purement psychologique de la volonté, dit Manouvrier, se trouve limité, contrarié, ou même annihilé par l’autonomie des centres moteurs. Cette autonomie méconnue par les sensualistes est la condition physiologique du sentiment que nous avons de notre liberté intérieure (10).

C’est inversement la condition pathologique des idées délirantes de possession démoniaque ou théomaniaque, aussi bien dans les délires religieux anciens que dans les psychoses spirites des néo-mystiques.

Aussi l’école italienne ne voit-elle dans tous ces phénomènes que des manifestations d’atavisme. Les arabesques compliquées, les figures allégoriques, les gestes et les attitudes cabalistiques, les interprétations fantastiques des faits naturels, les jeux de mots, néologismes et idiomes particuliers qui pullulent dans la paranoïa, en colorent le délire d’une façon si vive et si grotesque, qu’ils nous font absolument revivre dans les phases les plus éloignées de l’évolution historique mentale.

Ils rappellent l’écriture cunéiforme et hiéroglyphique comme expression absolument matérielle et figuration de conceptions abstraites, la conservation des amulettes symbolisant [p.40] les âmes des trépassés (première manifestation fétichique), les évocations d’outre-tombe, les mots de l’alchimie du moyen Age et de la magie arabe, les cérémonies hiératiques d’antique date, importés chez nous du mysticisme oriental,…. Ces phénomènes se rencontrent chez les paranoïaques, et chez les primitifs, ils sont l’expression d’une condition psychologique commune.

L’hylozoïsme des astrologues, la mantique des thaumaturges et des mages, la cartomancie, l’alchimie, la chirognomonie ainsi que la croyance il la mâle-nuit, au chevillage et aux envoûtements se rencontrent dans le délire des aliénés superstitieux actuels. La démonolâtrie même n’est qu’une religion abandonnée ; Belzébuth et Belphégor ont eu leurs temples (Baallzebuth et Baal de Pégor). Ce fétichisme des aliénés est donc pour Tanzi de provenance atavique manifeste comme le symbolisme (Allegorismig) des psychologues allemands. Il semble, dit M. Richet, que l’intelligence de l’homme, toutes les fois que ses fonctions sont perverties, revienne il l’état de nature et ne puisse trouver comme image de terreur el de dégoût que les animaux malfaisants qui excitaient la terreur et le dégoût des premiers âges de l’humanité (11).

Meynert, en 1884, étudiant la genèse de ces sortes de conceptions morbides, les considère comme innées, immanentes chez l’homme normal, à l’état inconscient. Elles apparaissent et passent au premier plan, sous l’action dévastatrice d’une maladie qui inhibe, les fonctions supérieures modératrices et rectificatrices. Ces tendances mystiques, prennent alors l’intensité des fonctions spinales, quand les fonctions corticales sont supprimées.

La superstition existe à l’état d’élément inconscient dans le cerveau normal où elle se trouve en quelque sorte noyée et couverte par le développement complet des facultés intellectuelles qui en effacent toute trace dans la conscience. Vienne une perturbation, l’idée délirante peut acquérir alors l’énergie suffisante pour apparaître et pour l’emporter.

L’affection mentale, « interrompant les associations normales, facilite par là même la production des images mentales anormales qui prennent d’autant plus d’intensité qu’elles [p. 41] ne peuvent se répandre sur les autres territoires inhibés pour y être contrôlées. En d’autres termes ces tendances mystiques qui restent inconscientes dans le cerveau sain, prendront par le seul fait de l’isolement, l’intensité et la prépondérance que prennent les fonctions spinales quand les fonctions corticales sont suspendues ».

Meynert continuant sa comparaison rapproche le développement de l’idée délirante de la prédominance de certains muscles quand leurs antagonistes sont paralysés.

Il n’y a plus d’arrêt, de transformation, d’une partie des processus associés, mais au contraire libre développement dans le champ de la conscience d’une conception erronée par suite de l’absence de notions correctrices.

Dès lors, ces interprétations délirantes sont la conséquence d’un esprit inné, identique à celui qui a constitué et constitue encore le fond mental de certains peuples, pour qui elles représentent l’expression la plus élevée de la pensée ; elles répondent au besoin d’expliquer la genèse de phénomènes naturels, et donnent une certaine logique aux pratiques superstitieuses de ces intelligences incomplètes.

Par rapport à l’évolution de l’espèce, nous naissons avec une somme d’acquisitions, ou, comme dit Sergi, de stratifications ; que la couche la plus récente et la plus parfaite s’altère, les couches sous-jacentes reparaissent et l’homme ainsi diminué devient absolument l’analogue de son ancêtre, le sauvage, confiant dans son gri-gri protecteur.

On peut ainsi définir ces délires, la réapparition d’une superstition, subconsciente dans le cerveau développé (Meynert). Ceci revient-il dire que l’éréthisme psycho-moteur et sensoriel est objectivée lorsque la synthèse mentale incomplète amène l’automatisme involontaire et le défaut de subjectivité.

CONSIDÉRATlONS MÉDICO-LEGALES.

Les réactions médico-légales les plus fréquentes des mystiques sont de deux ordres. Les unes divergentes en quelque sorte, visant leurs semblables, les autres convergentes, les atteignant eux-mêmes. Malheur aux simples mortels, si les visionnaires s’avisent de croire qu’ils sont destinés à laver dans le sang la tache originelle du péché, car on en a vu plusieurs [p. 42] tuer avec joie pour opérer, disaient-ils, la plus glorieuse des résurrections.

Un missionnaire, dit Pinel, par ses fougueuses déclamations et l’image effrayante des tourments de l’autre vie, ébranle si fortement l’imagination d’un vigneron crédule, que ce dernier croit être condamné aux brasiers éternels, et qu’il ne peut empêcher sa famille de subir le même sort que par ce que l’on appelle le baptême du sang ou le martyre. Il essaie d’abord de commettre un meurtre sur sa femme, qui ne parvient qu’avec la plus grande peine à s’échapper de ses mains. Bientôt après, son bras forcené se porte sur deux enfants en bas âge, et il a la barbarie de les immoler de sang-froid pour leur procurer la vie éternelle. Il est cité devant les tribunaux, et, pendant l’instruction de son procès, il égorge encore un criminel qui était avec lui dans le cachot, toujours dans la vue de faire un sacrifice expiatoire. Son aliénation étant constatée, on le condamne à être renfermé pour le reste de sa vie, dans les loges de Bicêtre. L’isolement d’une longue détention, toujours propre à exalter l’imagination, l’idée d’avoir échappé à la mort, malgré l’arrêt qu’il suppose avoir été prononcé par les juges, aggravent son délire et lui font dès lors penser qu’il est revêtu de la toute-puissance, ou, suivant ses expressions, qu’il est la quatrième personne de la Trinité ; que sa mission spéciale est de sauver le monde par le baptême du sang et que tous les potentats réunis de la terre ne sauraient attenter à sa vie.

Plus de dix ans s’étaient passés dans une étroite réclusion, et les apparences soutenues d’un état calme et tranquille déterminèrent à lui accorder la liberté des entrées dans les cours de l’hôpital.

Quatre nouvelles années d’épreuves semblaient rassurer, lorsqu’ou vit tout à coup se reproduire ses idées sanguinaires comme un objet de culte et une veille de Noël, il forme le projet atroce de faire un sacrifice expiatoire, de tout ce qui lui tomberait sous la main.

Il se procure un tranchet de cordonnier, saisit le moment de la ronde du gardien, lui porte par derrière un coup qui heureusement glisse sur les côtes, coupe la gorge à deux aliénés qui étaient à ses côtés et il aurait poursuivi le cours [p. 43] de ses homicides, si ou ne fut promptement parvenu à s’en rendre maître et à arrêter les suites funestes de sa rage effrénée (13).

Un malade que nous avons pu observer , au cours d’une bouffée délirante polymorphe avec idée d’inspiration divine d’emblée et d’obsession démoniaque, a déliré à la suite de tentatives de prosélytisme tendant à lui faire embrasser, la religion protestante ; lorsqu’il a été interné, il se mettait en devoir de trancher la tête à sa maîtresse qui cependant délirait avec lui, mais ne se convertissait pas assez vite.

Ces malades se complaisent aux lectures de l’ancien testament ; leur imagination est surtout frappée par les passages tragiques et le récit des homicides religieux tels que le meurtre de Jephté ou le sacrifice d’Abraham. C’est ce dernier que renouvelaient fréquemment les anabaptistes illuminés, si l’on en croit Catrou (14).

« Deux frères, à la suite de prédications fanatiques, sont pris de théomanie. L’un des deux explique à l’autre qu’il a entendu la voix de Dieu et qu’il a reçu l’ordre de renouveler sur lui, le sacrifice d’Abraham, et, du tranchant de son épée, il coupe la tête de son frère, la fait rouler aux pieds de ses parents et de ses amis épouvantés. Le meurtrier sort aussitôt dans la rue, portant encore dans sa main l’épée fumante du sang de son frère ; puis, d’une voix effrayante : « La volonté du Père céleste est accomplie ! » s’écrie-t-il »

Il est d’autres mystiques non plus plongés dans les textes sacrés et occupés à revivre les temps bibliques, mais au contraire activement mêlés aux agitations politiques de leur époque. Ce qui domine chez eux au point de vue mental, c’est toujours le mysticisme, mais non pas seulement en tant qu’exagération des sentiments religieux, mais comme tendance pour ainsi dire instinctive à s’exalter des choses de la religion ou de la politique, à en nourrir un esprit déjà malade pour aboutir en fin de compte à des conceptions et à des déterminations véritablement pathologiques. C’est cet état mental qui produit les régicides vrais, les sauveurs de république par l’assassinat, ou encore les bienfaiteurs de l’humanité par la dynamite. [p. 44]

M. Régis dit de ces malades, que leur tempérament mystique leur fait épouser avec ardeur la querelle politique ou religieuse que l’occasion fait surgir. Alors ils s’exaltent et ils en arrivent, par une initiation plus ou moins longue, à transformer des idées de parti en idées véritablement délirantes.

C’est pourquoi le délire des régicides est un délire essentiellement mystique, soit religieux, soit à la fois religieux et politique, soit enfin, mais dans des cas plus rares, exclusivement politique, suivant leur caractère et le milieu ambiant.

Dans sa forme habituelle, ce délire se traduit par la croyance à une mission à remplir, mission inspirée de Dieu le plus souvent, et devant être couronnée par le martyre (15).

Ravaillac avait été longtemps obsédé par un esprit qui l’assaillait et tourmentait de nuit, puis il eut des visions et des voix intérieures. (Mathieu, Mort d’Henri IV.)

Une nuit, J. Clément, étant dans son lit, Dieu lui envoya son ange en vision, lequel avec une grande lumière se présenta a lui et lui montra un glaive nu (Palma Cayet).

Le complément en effet de l’obsession homicide fréquente chez ces mystiques est l’idée d’un martyre glorieux consécutif, consistant dans le châtiment humain de leur crime, châtiment qui doit hâter leur transfiguration dans l’autre monde. C’est une sorte de suicide indirect caractéristique du délire mystique ; aux époques de propagande religieuse les martyrs vont au-devant des bourreaux ; Ptolémé Philadelphe dut défendre l’enseignement de l’immortalité de l’âme dans ses États, dans la crainte de les voir se dépeupler ainsi. Encore de nos jours les cérémonies religieuses de la Mecque et de Jagernauth sont marquées par l’écrasement volontaire de nombreux fanatiques sous les pieds des chevaux et les roues des chars sacrés.

L’espoir d’une vie meilleure peut pousser au suicide, à plus forte raison lorsque celui qui y a recours se croit l’émanation directe de la divinité méconnue sur cette terre. Pour s’identifier plus complètement avec le Christ qu’ils croient être, des illuminés, pratiquent sur eux-mêmes des mutilations et des tortures rappelant de plus ou moins près les douleurs de la Passion de Jésus. L’exemple classique de ce genre de réaction [p. 45] souvent renouvelée depuis, est le cas classique de Mathieu Lorat rapporté par Marc (16)

Mathieu Lorat, cordonnier à Venise, dominé par des idées mystiques, se coupa les parties génitales et les jeta par la croisée. Il avait préparé d’avance tout ce qu’il lui fallait pour panser sa plaie et n’éprouva aucun autre accident fâcheux. Quelque temps après, il se persuada que Dieu lui ordonnait de mourir sur la croix ; il réfléchit pendant deux ans sur les moyens d’exécuter son projet, et s’occupa de préparer les instruments de son sacrifice. Enfin le jour est arrivé : Lorat se couronne d’épines, dont trois ou quatre pénétrèrent dans la peau du front ; un mouchoir blanc serré autour des flancs et des cuisses couvre les parties mutilées ; le reste du corps est nu ; il s’assied sur le milieu de la croix, qu’il a faite, et ajuste ses pieds sur un tasseau fixé à la branche inférieure de la croix, le pied droit reposant sur le pied gauche ; il les traverse l’un et l’autre d’un clou de cinq pouces de longueur qu’il fait pénétrer, à coups de marteau, jusqu’à une grande profondeur dans le bois ; il traverse successivement ses deux mains avec des clous longs et acérés, en frappant la tête des clous sur le sol de sa chambre, élève ses mains ainsi percées et les porte contre les trous qu’il a pratiqués d’avance, à l’extrémité des deux bras de la croix et y fait pénétrer les clous afin de fixer ses mains. Avant de clouer la main gauche, il s’en sert pour se faire, avec un tranchet, une large plaie au côté gauche de la poitrine. Cela fait, à l’aide de cordages préparés et de légers mouvements du corps, il fait trébucher la croix qui tombe en dehors de la croisée, et Lorat reste suspendu à la façade de la maison. Le lendemain on l’y trouva encore ; la main droite seule était détachée de la croix et pendait le long du corps. On détacha ce malheureux, on le transporta aussitôt à la clinique Impériale. Aucune plaie n’était mortelle : Lorat guérit de ses blessures, mais non de son délire.

On remarqua que pendant l’exaspération de son délire, il ne se plaignait pas, tandis qu’il souffrait horriblement pendant les intervalles lucides. Il fut L transféré à l’hospice des insensés ; il s’y épuisa par des jeûnes volontaires et mourut phtisique le 8 avril 1806. [p. 46]

Le dernier exempte de crucifié volontaire offre, avec le précédent, la plus complète analogie, il a été signalé à Kœnigsberg le 5 avril 1898.

Un prêtre irlandais, que nous avons observé, était atteint de délire mélancolique à teinte mystique : il se livrait publiquement à l’onanisme, puis se lamentait et cherchait opiniâtrement à se mutiler. C’est ainsi qu’il s’est en partie arraché les testicules. A l’entrée il opposait un refus d’alimentation absolu, puis il a tenté par deux fois de se précipiter du haut d’un escalier. Maintenu au lit, camisolé et surveillé, il s’est entaillé profondément la langue avec les dents ; il a aussi rongé ses propres lèvres et entamé les commissures, enfin il a dilacéré de la même façon les draps à la portée de sa bouche pour en avaler les lambeaux et s’étouffer. Bâillonné, il est mort d’une perforation intestinale, due à des corps étrangers antérieurement ingurgités.

Cette énergie sauvage, apportée à l’accomplissement du suicide par les mystiques, est encore plus stupéfiante lorsqu’elle affecte la forme collective et épidémique ; on a observé aux XVIIee, XVIIIe et XIXe siècles des suicides en masse, parmi les fanatiques orthodoxes russes (Incinérés volontaires dans le Raskol Russe. Sapojuikow, Moscou 91) et tout récemment encore une épidémie de suicides religieux par l’emmurement et l’ensevelissement vifs, a sévi près de Tchernigow. La relation due au Dr Sikorski nous montre là les prophéties habituelles et la présence d’une délirance active attachée à son œuvre de lugubre prosélytisme qu’elle clôt de son propre suicide avec les derniers meneurs.

On le voit, ces réactions des mystiques sont caractérisées par une ténacité, en quelque sorte surhumaine, pour emprunter une expression à leur délire même. Les précautions actuelles les plus minutieuses, comme le long espace de temps écoulé, n’en viennent trop souvent pas à bout.

Quand on a affaire au lieu de délirants systématiques à des mélancoliques religieux simples, les réactions n’en sont pas moins dangereuses, ils tuent encore au cours de raptus où ils se croient les instruments du démon, ou bien pour être à leur tour exécutés ensuite, châtiment désiré mais mérité à leur yeux, qu’ils ne se sentent pas le courage de s’affliger eux­ mêmes.

Les mutilations, la castration surtout sont également [p. 47] fréquentes (cette dernière peut s’opérer en masse comme cela se fait chez les Skoptsi Russes) (17) ; on connait la tentative de Mme de Bielfeld qui cherchait à s’ouvrir le ventre, se croyant enceinte du diable.

Dans d’autres cas (démences, paralysies générales, etc.), la mort est la conséquence accidentelle d’une hallucination comme pour ce malade d’Esquirol (T. 1, p. 542), à qui une voix céleste dit : « Mon fils, viens t’asseoir à côté de moi ! » aussitôt il saute par la fenêtre et se tue. Un autre croit entendre les harmonies célestes et voit un char lumineux qui vient le prendre pour le porter au ciel, il ouvre sa croisée pour entrer dans le char et se précipite.

Ces quelques exemples suffisent à montrer que les fous religieux sont, entre tous les aliénés, les plus constamment dangereux pour eux-mêmes et pour leurs semblables.

Les mutilations, le suicide et l’homicide sont eu quelque sorte des réactions banales chez eux, il s’ensuit la nécessité absolue d’un internement précoce.

A l’asile ils seront l’objet d’une surveillance incessante tant au point de vue des attentats sur les autres malades et le personnel qu’au point de vue des réactions vis-à-vis d’eux-mêmes ; il est des cas où les moyens mécaniques de contention sont nécessaires, outre la surveillance attentive et continue du personnel.

An point de vue des sorties, on doit se souvenir du malade de Pinel dont vingt années de calme n’avaient pas atténué les tendances homicides.

Au point de vue social, l’internement n’est pas moins indiqué pour éviter la contagion, le délire religieux étant le type du délire communiqué le plus fréquent. Ce sera le moyen thérapeutique infaillible de guérison pour les débiles ou hystériques contagionnés ; le diagnostic du délirant actif principal sera des plus importants ; à son égard le pronostic est en effet tout différent, la chronicité ordinaire de sa psychose écarte le plus souvent l’hypothèse d’une guérison prochaine et d’une sortie qui pourrait faire renaître l’épidémie première.

Notes

,

(1).

(2) J. Vinson. Les religions, Delahaye, Paris, 1888.

(3) Les Tarasques, les bêtes du Gévaudan, sont remplacées ailleurs par d’autres êtres ; actuellement encore au Japon, les renards jouent le même rôle que nos loups garous, et l’on peut oberver des folies avec dissociation de la personnalité et véritable possession par les renards (Kit­ suma-tsuki). — V. AMP., s, 7, T. XV, p, 424. Baret. [cette référence est erronée]

(4) Les hypothèses métaphysiques, dit de même Cotard, consistent à faire intervenir une cause indépendante des organes, existant tantôt en dehors de l’homme (action divine ou démoniaque), tantôt dans l’homme supposé double (corps et âme) ou triple (corps, principe vital et âme pensante). La première de ces hypothèses n’apparurent plus qu’à l’histoire. Elle a disparu avec les derniers bûchers, mais on l’entend encore exprimer par des aliénés qui expliquent ainsi les tourments et les hallucinations qui les obsèdent. (Cottard. De la folie, p. 243.)

(5) Des symptômes intellectuels de la folie, P. Delahye, 1867.

(6) Calmeil. De la folie (théories), t. II. p. 115.

(7) Ch. Richet. L’homme et l’intelligence, p. 550, 553.

(8) Marcé. Médecine mentale, p. 100 et 101.

(9) Ball. p. 485.

(10) Revue philosophique, 1884, T. XVII.

(11) II. et I., 188, 287.

(12) Calmeil. p. 81.

(13) F. Voisin. Causes des maladies mentales, p. 41.

(14) Histoire des anabaptistes, 1706, T. II, p. 251.

(15) Les régicides, p. 32.

(16) Bibliothèque médicale, p. 76, 1811.

(17) Nos lecteurs consulteront avec fruit sur ce sujet, la très intéressante brochure ne notre ami Teinturier, intitulée : Les Skoptzy (étude médico­ légale sur une secte religieuse qui pratique la castration). Paris, librairie du Progrès médical.

 

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