Auguste Marie. Mysticisme et folie. Partie 1. Extrait des « Archives de neurologie », (Paris), deuxième série, tome VII, n°40, avril 1899, pp. 257-278.

Auguste Marie. Mysticisme et folie. Partie 1. Extrait des « Archives de neurologie », (Paris), deuxième série, tome VII, n°40, avril 1899, pp. 257-278.

 

Article publié en deux parties et ferment de l’ouvrage important que publiera l’auteur  quelques années plus tard, en 1907,  

Armand-Victor-Auguste Marie (1865-1934). Médecin en chef des asiles de la Seine, Licencié en droit et homme politique.
Au cours de sa carrière, il a été successivement médecin adjoint des asiles publics (en 1899), directeur fondateur et médecin en chef de la colonie familiale de la Seine en 1892, titulaire en 1896, médecin en chef de l’Asile de Villejuif (1900). Quelques unes de ses publications :
—  Étude sur quelques symptômes des délires systématisés et sur leur valeur, Paris, O. Doin, 1892.
—  Mysticisme et folie. Partie 2. Extrait des « Archives de neurologie », (Paris), deuxième série, tome VII, n°40, avril 1899,
—  Les aliénés en Russie, Montévrain, École d’Alembert, 1899.
— Spiritisme et folie. Article paru dans la « Revue de psychiatrie et de psychologie expérimentale », (Paris), 3e série, 8e année, tome VIII, pp. 1904, 129-130. [en ligne sur notre site]
— Mysticisme et folie (étude de psychologie normale et pathologique comparées), par le Dr A. Marie,… Avec préface de M. le Dr H. Thulié. Paris, V. Giard et E. Brière, 1907. 1 vol. XI, 342 p.
—  Les Vagabonds, par le Dr Marie, Raymond Meunier, Paris, V. Giard et E. Brière, 1908.
— Traité international de psychologie pathologique, sous la direction du Dr A. Marie, Paris, F. Alcan, 1910-1912. 3 vol. in-8°.

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Nous avons renvoyé les notes originales de bas de page en fin d’article. – Les  images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection personnelle sous © histoiredelafolie.fr

[p. 257]

MYSTICISME ET FOLIE (1)

Par le Dr A. MARIE,
Médecin en chef de la Colonie de Dun.

Sous la dénomination de délires mystiques on ne saurait tenter une réhabilitation de l’entité morbide que les anciens auteurs décrivaient sous le nom de folie religieuse. Elle la vécu comme les monomanies qui ont fait place aux délires systématisés. Nous pensons donc qu’il y a lieu de rattacher les psychoses où se rencontrent des conceptions délirantes de nature religieuse à des types cliniques mieux définis, dont les délires mystiques ne sont que des modalités ; aussi avons-­nous seulement en vue ici une question de séméiologie.

Nous esquisserons d’abord un court résumé des conditions générales de milieu, de temps, de lieu, d’éducation et d’hérédité, qui favorisent l’éclosion des délires mystiques.

En ce qui concerne les psychoses religieuses du moyen-âge, les causes furent vraisemblablement les mêmes que pour les psychoses identiques qu’on peut encore observer de nos jours bien qu’exceptionnellement. Elles ont été maintes fois étudiées et nous nous contenterons de renvoyer aux documents historiques que nous indiquerons à la fin de ce travail. La synthèse en a d’ailleurs été magistralement faite [p. 258] par Calmeil dans un traité de la folie considérée sous le point de vue pathologique, philosophique, historique et judiciaire. (Paris, 1840.) Nous y avons puisé largement,

Mais un côté de la question qui a été peu abordée jusqu’ici, c’est l’étude des milieux particuliers, où se développent encore des délires mystiques, elle pourrait permettre d’induire à quelles conditions générales, étiologiques, ces psychoses ont dû d’éclater simultanément dans certains pays éloignés, à certaines époques et de s’y reproduire ensuite avec persistance, jusqu’à nos jours. Car un fait à noter, c’est qu’à l’heure actuelle, les régions qui paraissent produire des aliénés mystiques, sont précisément celles où régnèrent au moyen âge les psychoses religieuses à l’état endémique.

Comme on l’a dit (2), l’ignorance est la mesure de la religion ; toutes deux vont et suivent de compagnie, A l’accroissement de la science, correspond l’amoindrissement de la foi. Ces paroles peuvent s’appliquer au délire religieux qui sévit encore de nos jours dans les régions où l’instruction est le moins développée.

D’une façon générale les facteurs étiologiques qui nous occupent sont de deux ordres ; les unes extrinsèques tenant au milieu ambiant, les autres intrinsèques tenant aux malades eux-mêmes, aux conditions de procréation et de développement individuel, etc.

Les régions montagneuses ou peu accessibles et peu fréquentées, amènent une vie confinée très propre à la perpétuation des vieilles superstitions du fétichisme primitif le plus grossier.

La misère physique s’y faisait particulièrement sentir, aux époques des grandes famines du moyen âge ; il en est de même des jeûnes exgérés commandés par le fanatisme religieux. Enfin la misère psychique résultait fatalement de l’ignorance superstitieuse invétérée. Le peu d’instruction répandue était purement religieuse ; il ne pouvait que préparer le terrain à l’action désastreuse des prédications terrifiantes faites au cours de missions tendant à cathéchiser les populations arriérées. Celles-ci manquaient leur but par le zèle intempestif des cathéchistes comme cela se voit encore [p. 259] parfois pour les néophytes des missions coloniales. (Possédés de Cochinchine, Calmeil, Il, 4’L7, LC,)

« On a vu, dit Calmeil, le délire éclater à la suite de confessions mal dirigées, de sermons sur les peines de l’enfer dans lesquelles l’orateur avait cru devoir frapper l’esprit à l’aide de descriptions extravagantes et coloriées à plaisir, de jeûnes et de privations poussées au delà des limites de la prudence. »

« Une cause fréquente de délire religieux, dit M. le Dr Baillarger, ce sont les missions, les sermons véhéments et les prédications qui peignent en vives couleurs les calamités de l’Église… En Irlande, une épidémie de délire mystique se manifesta ainsi il y a quelques années à la suite de prédications, destinées à amener un réveil religieux (3) ».

Une épidémie contemporaine, dans l’ouest où nous avons encore pu observer l’un des malades éclata de même à la suite d’une mission prêchée dans la localité. Ajoutons que les missions se multipliaient aux époques de calamités publiques, pendant les famines notamment.

L’absence de croisements et la consanguinité des ascendants accumulent trop souvent la dégénérescence, multipliant les tares similaires neuro-psychopathiques et autres elles préparent les délires endémiques. Plusieurs de nos observations personnelles portent sur des malades de l’Ouest.

Les campagnes fournissent dans ces régions un apport considérable d’aliénés. Or dans ce milieu les infirmités cérébrales l’emportent constamment sur les affections délirantes vraies comme si la dégénérescence héréditaire y parcourait plus rapidement l’échelle régressive descendante… C’est que, dans ces campagnes malgré l’application de vingt années de service militaire pour tous, le paysan est resté confiné, ne s’alliant volontiers qu’aux familles du même village ou d’alentour. Il en résulte la fréquence du même nom dans certain îlot du département et la coexistence fréquente à l’asile d’aliénés portant même nom, parents éloignés à leur insu, autant au point de vue pathologique que patronymique (4).

Ajoutons la débilité physique par privations et mauvaise hygiène sociale et la débilité mentale congénitale, compliquées de causes dépressives occasionnelles. (Chocs moraux toxiques, stupéfiants.)

Une pratique fréquente de démonolâtres et de lycanthrope consistait à s’enduire le corps de certaines pommades et à boire des breuvages compliqués où entrait la belladone. Encore de nos jours ou trouve trace de ces pratiques (5).

Délires systématisés. — Au point de vue séméiologique, une première distinction est à faire selon que les conceptions délirantes mystiques sont ou non systématisées, On peut classer en deux sous-groupes distincts les affections mentales où s’observe un délire systématisé de teinte mystique.

Turner.

D’une part les cas où les idées religieuses sont l’expression d’un fond mental congénital ou acquis particulier ; l’aberration progressive en entraîne l’évolution systématique et la complexité croissante, suivant une marche cyclique.

D’autre part, les psychoses ordinaires non progressives ainsi que les folies toxiques, organiques, névropathiques, etc., pouvant s’accompagner d’idées délirantes religieuses. Ces dernières ne constituent alors qu’un des éléments multiples et variables du cortège symptomatique ; mais elles prennent une importance particulière au point de vue du diagnostic avec les précédentes.

Arrêtons-nous un instant tout d’abord sur ces psychoses religieuses systématisées à évolution chronique. Aux délires mystiques répondant à peu près au type établi par M. Magnan dans son délire chronique, on peut opposer des espèces morbides analogues comme début et chronicité, mais à évolution diamétralement opposée. Nous voulons parler des délires systématisés dits secondaires (6), en particulier des mélancoliques chroniques à idées de damnation et de possession, dont on doit la synthèse délicate à M. Cotard (7). [p. 261]

En ce qui concerne les formes de délires systématisés primitifs, nous rappellerons que M. Magnan rejette le délire mystique comme entité distincte, mais l’admet comme variété du délire chronique, puisqu’il en trace l’évolution comparative parallèlement au délire chronique type (8).

D’autre part si nous passons en revue les principales nomenclatures étrangères en psychiatrie, nous y voyons également des délires religieux figurer comme variété d’autres grands groupes.

C’est ainsi que Griesinger (9) (1845-1867) que nous aurons plusieurs fois l’occasion de citer (édit. 1873, p. 361, p.363, 687), au sujet de la théorie de la possession, décrivait des « Scondare Verrucktheit » à teinte mystique — (délires systématisés secondaires démono-mélancoliques). Plusieurs observations de cette dernière classe sont typiques à notre point de vue. — Il leur oppose en dernier lieu les formes primitives de Snell, pouvant affecter une forme religieuse exaltée (10), Hertz, Ripping, Nasse el Samt (1874) distinguent aussi ces Werruckheit ou Wahnsinnn (11) primitives et secondaires. Samt en particulier place les délires religieux comme sous-variété de la forme originaire, de Sandor, qu’il divise en hallucinatoire dépressive ou exaltée (12) ;

Avec Mendel (13) la terminologie se transforme et la paranoïa remplace les Werrucktheit ou Wahnesinn. Mais Kraftt-Ebing lui applique la même distinction que les auteurs précédents ; pour lui il y a une paranoïa secondaire (née le plus souvent d’états mélancoliques) et une paranoïa primitive ; il en étudie les variétés religieuses (14). [p. 262]

Kræpelin distinguant aussi des formes primaires de délire systématisés et d’autres secondaires, surtout aux états mélancoliques décrit les délires religieux du premier groupe (15). Witkowski insiste, sur les formes secondaires et établit des modalités de transition entre la mélancolie vraie et ces Werrucktheit « ce sont les gens déprimés en permanence négateurs, sceptiques, pourris, damnés, immortels (16) ».

Schüele enfin divise en deux ces délires systématisés (17) : 1° idées délirantes nuisant au moi, le rapetissant, exemple : personnalité attaquée par le démon ; 2° idées délirantes élargissant le moi ; exemple : idées religieuses aboutissant à la mégalomanie,

En Amérique, Spitska (1883) (18) décrit deux sortes de délires systématisés : a) expansifs, 3e sous-variété, délire systématisé de caractère expansif religieux ; b) dépressif, à sous-variété religieuse également.

En Italie, Morselli (19) et Buccola (1883), distinguent aussi plusieurs formes de paranoïa ; et à côté du délire des persécutions proprement dit (Querulenti e litiganti) ils décrivent une seconde forme de couleur érotique ou religieuse. Amadei et Tonnini (20) (1883) opposent en outre à ces paranoïas dégénératives des formes psychoneurotiques ; le délire religieux figure dans leur classification dans l’un et l’autre groupe à litre de sous-variété de chaque forme (originaire, primitive, tardive, hallucinatoire ou non). Riva et Tanzi (21) dans leur tableau de sept formes de paranoïa, rangent la folie religieuse en troisième lieu après les formes à délire de persécution ou ambitieux, et avant les formes érotiques. Pour eux, comme nous [p. 263] le reverrons dans la suite de notre élude, le fond mental dégénératif est de règle pour les autres paranoïaques.

En Russie (22) la même idée est développée par Rosenbach, tandis que Greidemberg admet à côté des formes héréditaires, d’autres non dégénératives ; les idées religieuses pouvant exister dans l’un et l’autre cas (23).

En Belgique, Guislain oppose au délire religieux combiné à la mélancolie (p. 129 et 187), la mégalomanie religieuse incurable. « Ces dieux, ces saints, ces papes, etc. ne guérissent pas, à moins que les idées relatives à ces transformations, ne soient fournies par une mélancolie ou une manie (24)… » Avant d’en finir avec ces questions délicates de nomenclature nous croyons devoir préciser à quoi correspondent, suivant nous, les formes de délires systématisés primitifs ou secondaires souvent employés. Chez le mélancolique, on l’a dit, le délire est secondaire et consécutif à l’état affectif ; chez le délirant chronique, le délire est essentiel et primordial (25).

La mélancolie, proprement dite, n’est pas un délire systématique. Lorsque cette vésanie passe à l’état chronique et qu’un délire systématisé vient se greffer sur l’état primitif, ce délire est secondaire.

La mélancolie type, religieuse ou non, a en effet, pour base un trouble du fond émotionnel qui change absolument l’état moral du sujet. Les idées délirantes par suite, lorsqu’elles arrivent en second lieu, se trouvent en contradiction avec le caractère, et les idées antérieures. Il y a déjà changement du ton de la personnalité, d’où, le délire à marche divergente ; tandis que le persécuté reste toujours le même, lorsqu’il délire et présente un délire convergent sur lui-même i par suite de l’origine primitive des idées délirantes et des troubles psycho-sensorieIs qui les accompagnent.

Ces expressions primitives ou secondaires ont été l’objet de confusions nombreuses entre les auteurs, tant en France qu’à l’étranger les uns considèrent l’expression de délire primaire comme synonyme de systématisation d’emblée, par opposition à la systématisation progressive ; d’autres, [p. 264] considèrent avec Morel (26) la période d’inquiétudes (ancienne période hypocondriaque) comme l’équivalent de l’accès mélancolique primitif des psychoses secondaires, décrivent tous les délires systématisés comme secondaires.

Cependant, les délires de persécution systématisés (à teinte mystique ou non) sont des délires primitifs, car ce sont des troubles primitifs de l’idéation, se combinant à des phénomènes sensoriels ; ils ne représentent en somme que l’exagération, la constatation et la traduction délirante des tendances particulières, natives et premières de l’individu. On pourrait distinguer encore parmi les délires dits secondaires, aux états mélancoliques, selon la variété de mélancolie primitive (formes hypocondriaques, anxieuses ou avec idées de persécution, etc.)

Ces sous-distinctions n’ont pas peu contribué à la confusion précitée ; on a parfois décrit comme consécutives aux délires de persécution des formes en réalité secondaire à la mélancolie avec idées de persécution :

Des psychoses décrites comme secondaires à un état maniaque n’étaient que consécutives à un état anxieux de mélancolie agitée. Aussi, sans entrer dans ces distinctions spécieuses, nous en tiendrons-nous aux catégories ordinaires, c’est-­à-dire, aux mélancolies chroniques (délires systématisés dits secondaires, Cotard) et aux délires de persécution (délire dit chronique, Magnan) (à systématisation primitive, Séglas), dont nous signalons les variétés religieuses,

Le mysticisme, dans sa signification la plus générale est cette prétention de connaître sans intermédiaire et en quelque sorte face à face, la divinité (V. Cousin). Le mot divinité est ici pris dans son sens le plus large, c’est-à-dire désignant aussi bien les déités bienfaisantes ou malfaisantes dieux et diables.

Chez les aliénés, cette croyance à des rapports surnaturels s’étaie sur des hallucinations et des interprétations délirantes qui leur font attribuer aux phénomènes fortuits une origine mystérieuse et une signification fatidique. L’objectivation délirante qui constitue le fond de cet état mental de l’aliéné n’est que l’extériorisation d’un dynamisme psycho-sensoriel ou moteur. L’éréthisme sensoriel pousse le malade à attribuer [p. 265]

à des êtres fictifs, ses impressions imaginaires. L’éréthisme moteur fait qu’il attribue à des volontés étrangères ses mouvements en quelque sorte imaginaires et virtuels, ou ses impulsions automatiques inconscientes.

Les deux sortes de phénomènes moteurs et sensoriels existent souvent, mais leur ordre d’apparition parait d’une importance considérable en ce que de lui dépend le sens dans lequel s’opérera la systématisation.

Si les troubles psycho-moteurs sont primitifs, la personnalité tendra à se dissocier, s’anéantir. Au contraire l’éréthisme sensoriel primitif provoquera l’exagération, l’hypertrophie du moi, comme on l’a dit, et la mégalomanie vraie avec ou sans dédoublement consécutif.

La possession par le bon ou mauvais ange est donc l’énonciation par le malade, d’une même vérité psychologique, à savoir, la constitution d’un dynamisme réalisant une force supérieure à l’individualité première. Aussi comprend-on qu’on observe cliniquement la coïncidence ou la succession des deux (possession diabolique et inspiration par incarnation divine). Mais ce serait une erreur de croire que toujours le démoniaque se transforme en théomane, il parait au contraire y avoir deux ordres de systématisation opposés bien que partis d’un état initial identique en apparence.

Donc dans un groupe, on peut ranger les délires religieux à formes dépressive (systématisation des mélancolies chroniques). Les troubles psycho-moteurs y sont primitifs par rapport aux troubles sensoriels consécutifs et non constants, désagrégation de la personnalité d’emblée.

Dans l’autre groupe, viennent les délires religieux à systématisation (sans états mélancoliques ou hypocondriaques vrais antérieurs). Évolution vers la théomanie, troubles sensoriels, primitifs, par rapport aux troubles psychomoteurs secondaires possibles (dédoublement tardif ou objectif de la personnalité). Notre premier groupe comprend les formes complètes des délires de négation, le deuxième, les formes religieuses du délire chronique de M. Magnan. Les hallucinations motrices paraissent le lien unissant ces deux groupes opposés, et les différenciant eux-mêmes du type principal auxquels ils se rattachent respectivement.

Cette distinction équivaut cliniquement à la distinction psychologique de Morel. Pour lui, le délire religieux peut [p. 266] résulter effectivement, soit de l’exagération de l’amour de Dieu (théosophes et prophètes, formes délirantes exubérantes), soit de la crainte de sa loi (formes dépressives) (27).

Au point de vue psychologique il serait plus juste de dire autophilie, amour de soi-même, qu’exagération de l’amour de Dieu, car, ainsi que le lait remarquer Moreau de Tours (p. 227) : « Qu’est-ce que la théosophie, suivant Gerson, Bœhm, etc. (28) C’est une théologie, une métaphysique, une cosmologie, la science des sciences révélée …. Théosophe, c’est­-à-dire plus que philosophe et plus que théologien, c’est-à-dire encore savant de la science de Dieu même. Au théosophe, les écritures révèlent d’elles-mêmes, leur sens mystérieux, la nature ses plus secrets symboles ; l’âme ses mystères ; tous les voiles tombent devant ses yeux, il saura tout, sans avoir rien appris, il raillera la science humaine, si défectueuse et si lente (29).

« Même dans les passions de l’amour et des sentiments religieux, l’aliéné reste ordinairement égoïste, dit aussi Falret (30) ; il est en proie à des préoccupations toutes personnelles de damnation, et croit qu’il a été choisi par Dieu pour l’emplir une mission divine… »

Aussi, les théomanes sont-ils souvent en opposition avec les croyances religieuses de leur pays, et c’est surtout aux ministres du sacerdoce que s’adresse leur haine et la fureur de leurs vengeances ». Comment souffrir les prétentions d’un nouveau Christ, d’un nouvel apôtre saint Jean, d’un nouvel Élie, quand on lui répète depuis le matin jusqu’au soir, que le temps de purger l’hérésie est arrivé ; que c’est Dieu lui-même qui parle, qui ordonne par celle bouche (31). »

Détires mystiques non systématisés. — D’une façon générale, les idées délirantes religieuses peuvent encore s’observer comme symptômes d’états maniaques ; dans les états démentiels, elles peuvent être consécutives à la sénilité ou exister antérieurement.

La paralysie générale et les intoxications peuvent s’en accompagner ainsi que les névroses (épilepsie et surtout hystérie). [p. 267]

Parmi les états congénitaux, l’idiotie et l’imbécillité présentent peu d’intérêt à notre point de vue, en revanche la débilité et la dégénérescence héréditaire offrent un terrain propice à l’éclosion des délires religieux, on peut observer une transition insensible entre ces derniers délires mystiques et ceux des délirants systématisés types.

MANIE — Nous avons vu les idées religieuses, dans les états mélancoliques, et dans les délires systématisés primitifs. Pour en finir avec les vésanies, où peuvent s’observer ces conceptions délirantes, il nous reste à dire quelques mots des états maniaques.

« Il n’est aucune forme de maladie mentale, dit Cotard (32) où les troubles de l’activité motrice se manifestent avec autant d’évidence que dans la manie. Tous les auteurs ont décrit cette excitation pathologique que porte à la fois sur les mouvements extérieurs, sur la parole et sur les mouvements intérieurs de la pensée. Le développement consécutif des idées de force, de talent, de puissance et de grandeur, ainsi que des sentiments de joie et de bonheur, a été clairement indiqué par Pinel et par la plupart des observateurs. Le plus souvent, dans l’excitation maniaque franche, lorsqu’il n’y a pas d’autres éléments combinés, l’hyperkinésie est rapportée au moi, comme l’est l’activité volitionnelle normale. C’est le moi qui veut, c’est le moi qui assume la responsabilité des actes et s’en glorifie ; ce sentiment de la personnalité s’exalte dans la même proportion que l’activité motrice.

« De l’exagération du pouvoir moteur par lequel nous agissons sur les images du monde extérieur, par lequel nous les faisons nôtres, et par lequel, nous prenons, en quelque sorte possession de ce qui nous entoure, dérivent les idées de richesse dont Destutt de Tracy plaçait déjà l’origine dans la volonté. « Le maniaque connait tout, possède tout et peut tout. Il vit dans un miracle perpétuel. De là, l’absurdité de on délire secondaire, mais non systématisé au sens propre du mot : il n’y a ni raison ni logique pour un être tout-­puissant, capable de maintenir en équilibre et sans effort apparent les constructions mentales les plus instables. » (Pas de systématisation donc, en principe.) [p. 268]

L’éréthisme moteur des anxieux, présente un caractère tout particulier ; il est automatique, violent, impulsif et s’accompagne de phénomènes inhibitoires. L’excitation franche d’emblée des maniaques est absolument différente. Le maniaque, comme les déprimés, éprouve le sentiment d’une puissance intérieure, mais tandis que chez ce dernier, c’est une puissance adverse malfaisante, infernale et diabolique, le maniaque, lui, offre plutôt l’analogie avec le théomane et l’exaltation qu’il éprouve reste sienne. Mais ce sentiment de puissance intérieure il la manifeste d’une façon incohérente et contradictoire. Il est Dieu, ou le Diable indifféremment, voire même l’un et l’autre ensemble.

À côté de ces formes de l’exaltation maniaque « dans lesquelles les divers éléments psychiques s’associent dans un même dynamisme synergique et où se produisent, au moins momentanément, une harmonie et un bonheur parfait », Cotard (33) place celles toutes différentes, dans lesquelles prédominent l’irritabilité, la taquinerie, les dispositions agressives le besoin de destruction et la fureur.

« Ces formes irritables et violentes de la manie, supposent dans le conduit entre les divers éléments psychiques un antagonisme qui rapproche ces formes de la manie des états impulsifs et hallucinatoires, et aussi, de la mélancolie agitée avec laquelle elles se confondent par des nuances insensibles. »

Les mêmes idées religieuses que l’on rencontre dans la mélancolie peuvent, par suite se montrer dans ces formes maniaques.

La longue citation de Cotard suffit à faire comprendre les analogies et les différences des idées religieuses dans les états aigus, maniaques ou mélancoliques.

Quant à la manie chronique, si elle peut conserver quelque teinte mystique, le délire n’en tire le plus souvent aucun caractère digne d’être signalé. La logorrhée, les fuites d’idées et les autres symptômes classiques ordinaires de ces états suffisent d’ordinaire à établir le diagnostic.

DÉMENCES. — Dans la démence sénile et dans la démence liée à une lésion cérébrale circonscrite (ramollissement, hémorragie, tumeur), les préoccupations religieuses sont [p. 269] fréquentes ; le souci du salut, la crainte de la mort, amènent une recrudescence des manifestations extérieures de la dévotion ; il peut même se produire des idées délirantes religieuses qui ont pour caractères d’être morbides, incohérentes et diffuses, ces idées délirantes , consécutives à la démence se rapprochent par leurs caractères, des conceptions analogues des déments paralytiques (33).

Il yaura donc lieu dans ces cas, de faire le diagnostic avec la paralysie générale et aussi avec les psychoses tardives ordinaires (34). Les éléments positifs en seront fournis par l’âge, les antécédents, l’état somatique (motilité), l’émotivité si spéciale des circonscrits (35). Quant aux démences séniles greffées sur un état délirant, elles présentent aussi des caractères qui les différencient entre elles, ainsi que des précédentes.

Lorsque la psychose religieuse systématisée se stéréotype, le malade, par suite de complication progressive de son délire, arrivée à un état de pseudo-démence, comme dit M. Christian (36), où la dissociation du système n’est qu’apparente. Le langage incompréhensible et les néologismes compliqués de ces malades n’excluent pas la conservation parallèle du langage et de l’écriture normaux.

En face de réponses en apparence incohérentes, d’attitudes et de gestes bizarres, on devra se rappeler le vieux théomane de CalmeiI qui, malgré de tels symptômes, put donner pendant vingt-cinq années une traduction invariable et compréhensible de son délire. Mais ce sont parfois là des confidences délicates à obtenir du malade qui s’isole de plus en plus dans son délire ; absorbé par son système, il en arrive à perdre les notions ordinaires de temps et de lieu.

Si on peut le replacer sur le terrain de son délire, on est parfois étonné de la persistance et de la précision des souvenirs et des conceptions stéréotypées. Il semble que ces dernières résistent plus que les éléments moins atteints de la mentalité.

Bien que cela paraisse une assertion paradoxale au premier abord, c’est cependant un fait d’observation qui pourrait peut-être trouver son explication dans la théorie générale de la régression.

Les mélancoliques chroniques possédés sont également susceptibles de subir les atteintes de la sénilité et de l’affaiblissement démentiel qui en résulte : tout tend alors à s’effacer dans leur mentalité dissociée par un long délire préalable.

Ils sont bien alors les automates qu’ils disaient être, c’est une machine qu’on habille chaque matin et qui vit mécaniquement, comme cette vieille mélancolique dont parle M. J. Dagonet, qui ne se souvenait pas qu’elle existait la veille ; non seulement il n’y a plus de présent, mais le passé lui-même s’est évanoui.

Les lésions en foyer peuvent à leur tour survenir et entrainer la mort plus ou moins rapide.

PARALYSIE GÉNÉRALE. — Chez les paralytiques généraux un des caractères du délire parait fourni, dit Cotard, « par la prépondérance des idées de force, de capacité, de calcul, de puissance. Le malade ne doute ni n’hésite, tout lui est facile jamais il ne se décourage, jamais l’idée d’un échec ou d’un insuccès ne se présente à son esprit. Un paralytique, convaincu qu’il est capable de voler comme un oiseau, se jette par la fenêtre ; l’absurde ne l’arrête pas, il est tout-puissant.

« Il semble que ce délire soit développé sur un état maladif des centres moteurs ou volitionnels. Le malade est d’une activité exubérante, il est toujours en mouvement, parle sans cesse, ne connait ni le repos ni la fatigue, il y a là une maladie de la volonté aussi bien que dans l’aboulie : c’est, qu’on me passe l’expression, une hyperboulie. » M. Klippel a depuis, donné comme substratum organique de ces étals, la vaso-dilatation généralisée.

Ce caractère propre hyperboulie du délire des paralytiques engendrera facilement, on le conçoit, des idées de toute-puissance et une sorte de théomanie. Les paralytiques Dieu ou fils de Dieu ne sont pas rares, La genèse de ces idées s’explique autant par l’hyperboulie que par l’affaiblissement intellectuel.

« Beaucoup de déments, non moins affaiblis que les [p. 271] paralytiques, sont loin d’atteindre le même degré d’absurdité, et ce degré d’absurdité se manifeste chez certains paralytiques à une époque où l’affaiblissement des facultés est peu considérable, de même d’ailleurs que chez certains circulaires qu’on ne peul soupçonner de démence (37). »

La ressemblance de ces conceptions ambitieuses de couleur plus ou moins mystique, avec les conceptions analogues des maniaques simples, est ici une cause d’erreur que l’examen somatique permet d’éviter.

Dans les cas ordinaires et de méningo-encéphalite sans excitation maniaque, avec simple exubérance, les malades offrent toujours de ces contrastes typiques dans leurs divers titres. Tel ce malade qui était à la fois Dieu puissant et concierge du Trocadéro (38).

On le voit, tous les états exubérants ont entre eux un trait commun qui est la prédominance de l’éréthisme moteur avec idée de toute-puissance incohérente et non coordonnée.

Dans la paralysie générale à forme dépressive mélancolique ou hypocondriaque les délirants peuvent revêtir plus ou moins la forme religieuse, quelquefois même on observe des idées de possession. Ces malades ont d’ailleurs une vaso-constriction inverse des précédents (Klippel).

lNTOXICATIONS. — Dans les formes les plus ordinaires où la panophobie avec zoopsie l’emporte, le rêve de l’alcoolique offre aussi parfois, un caractère religieux. Le malade lutte avec acharnement contre les démons, ou se croit transporté au sabbat et assiste à un grouillement fantastique d’animaux monstrueux.

Suivant M. P. Regnard (39) les sucs des solanées vireuse, mandragore, belladone, etc., provoquaient des hallucinations de ce genre et c’est à leur usage que devraient être rapportées en partie, les hallucinations des sorcières légendaires,

EPlLEPSIE. — Morel (40) a signalé la mélancolie religieuse des épileptiques au début de leur affection et fait ressortir ce fait [p. 272] que l’inactivité de ces malades est fréquemment dirigée dans l’esprit des pratiques religieuses les plus exagérées. Morel, après s’être demandé souvent si les dispositions puisées dans le milieu où ces malades ont vécu antérieurement ne sont pas pour beaucoup dans ces tendances religieuses, reste convaincu que la névrose épileptique a une influence propre sur ces manifestations intellectuelles.

D’après M. Magnan (41), dans la folie épileptique le délire est souvent de nature mystique.

Krafft-Ebing rapporte plusieurs cas de ce qu’il appelle Post-epileptisches religios-expansives delirium et Epileptisches circulares irresein (42).

On conçoit que les raptus automatiques et les impulsions irrésistibles qui constituent d’ordinaire l’équivalent psychique des crises convulsives, invoquent à l’esprit de l’épileptique l’idée d’une force supérieure à laquelle il attribue l’acte dont il ne se sent pas responsable. M. Dupain en a l’apporté un bel exemple (43).

HYSTÉRlE. — Le délire religieux est fréquent dans l’hystérie. Un certain nombre de cas de possession démoniaque rapportés par les anciens auteurs appartiennent à l’hystéromanie épidémique. Avec les délires systématisés, l’hystérie est, en effet, l’affection où la dissociation de la personnalité s’observe le plus fréquemment.

Le rôle important de cette névrose dans les psychoses endémiques du moyen âge a fait l’objet de travaux multiple dans ces dernières années ; en particulier, l’école de la Salpêtrière a publié des études magistrales sur ce sujet.

Qu’il nous suffise de rappeler les titres de quelques-un des plus récents de ces ouvrages.

Sans remonter plus haut que 1887, nous citerons de Charcot et de ses élèves :

Les Démoniaques dans l’Art (1887), puis les Malades et les difformités dans l’Art (1889), l’Étude clinique sur la grande hystérie, et l’Hystérie dans l’Histoire (P. Richer). Enfin Sœur Jeanne des Anges, supérieure des Ursulines à [p. 273] Loudun (Légué et Gilles de la Tourette) et le reste de la collection Bourneville, bien connue sous le nom de Bibliothèque diabolique : le Sabbat des sorciers ; Françoise Fontaine ; la Possession de Jeanne Ferry ; la Dernière sorcière de Genève. Ajoutons le récent Traité clinique de l’hystérie (Gilles de la Tourette).

Nous ne pouvions songer ici, à présenter un résumé de ces ouvrages où tout est à lire ; c’eût été, d’ailleurs, franchir les limites de la Psychiatrie et empiéter sur celle de la Pathologie nerveuse proprement dite. Mais, si le rôle considérable de l’hystérie dans ces folies communiquées, est maintenant un fait acquis et élucidé, celui des psychoses autres, n’a peut-être pas été aussi bien mis en lumière, Cependant, il ne parait pas avoir une importance moindre. Il est de notion élémentaire, en effet, dans les cas de folie communiquée, que l’on peut distinguer deux sortes de délirants ; les uns, actifs, imposant leurs convictions délirantes que subit la foule passive des autres. Si l’on étudie les épidémies de possession, on voit que dans chacune il y avait quelque service, cause initiale de la possession, qui avait dû appeler le premier, le démon. Ce sorcier est le délirant principal dont la folie entraîne celle des prédisposés voisins, en particulier des hystériques, par une sorte de suggestion imitatrice.

« Il y a, dit M. Gilles de la Tourette, dans l’état mental des hystériques, quelque chose d’absolument spécial, qui se résume en ce mot gros de conséquences : la suggestibilité (Traité clinique de l’Hystérie, p, 492-493). »

  1. P. Janet a bien montré l’extraordinaire crédulité des hystériques mise en œuvre par la suggestibilité, qui est la caractéristique de leur état mental (p. 523). L’hystérique peut-être à ce point de vue, mise en opposition avec les vésaniques. Son cerveau ne se prête pas aux combinaisons de longue durée, elle est esclave de la suggestion du moment ; c’est le moule où s’imprègne une suggestion inconsciente (l. c., p. 528).

Les vésaniques actifs, au contraire, sont généralement des délirants systématisés, à la différence des débiles, ou des hystériques sugguables [sic]. Les phénomènes cliniques que présentent ceux-ci, sont alors, le reflet, la copie plus ou moins exacte des symptômes cliniques essentiels de ceux-là. Il est difficile, rétrospectivement, de faire cette distinction avec des [p. 274] documents historiques insuffisants. Cependant il est possible en étudiant après les relations historiques de relever des faits correspondant assez exactement à ceux de nos vésaniques. Pour ces derniers vésaniques il s’agit indubitablement de psychoses caractérisées en dehors de l’hystérie coexistante possible.

Si, dans l’observation directe pour les cas simples, la distinction qui nous occupe est aisée, il n’en est plus de même lorsqu’on se trouve en face de cas complexes, d’hybrides combinant les psychoses plus ou moins dégénératives, à un fond mental hystérique.

Dans ces cas, on pourrait objecter que les troubles psycho­moteurs, par exemple, relèvent de l’hystérie seule, mais, pour cela, il faudrait démontrer qu’ils n’existent pas en dehors d’elle ; or le contraire paraît établi.

D’ailleurs l’hystérie n’exclut pas les psychoses systématisées chez le même malade. Pouvant se développer sur un fond mental dégénératif, celles-ci peuvent coexister avec cette névrose qui n’est qu’une forme de dégénérescence,

Ainsi que le dit Brodie, « l’hystérie doit être considérée comme une affection dynamique. Il y a inhibition, anéantissement, ou perversion des sphères de la volition ; ce ne sont pas les muscles qui n’obéissent pas à la volonté, c’est la volonté elle-même qui n’entre pas en jeu. » (Gilles de la Tourette, p. 26. Briquet, p. 23)

Si l’on compare à ce point de vue les malades à délire mystique systématisé avec les hystériques, on remarque, entre eux, une analogie ; au début, souvent, la ressemblance commune avec les mélancoliques hypocondriaques, et, d’une façon générale, les perturbations presque constantes de la motilité volontaire.

Il n’y a, d’ailleurs, rien qui doive étonner dans ces points de contact entre l’hystérie et les psychoses ; c’est par ce côté que la neuropathologie confine à l’aliénation mentale ; il s’agit là, certainement, de phénomènes identiques comme localisation, la question de leur nature exacte et distincte, étant mise à part,

CONGÉNITAUX. — Chez l’idiot et l’imbécile, les idées religieuses qui parfois les préoccupent, ne présentent pas un caractère assez actif pour mériter le nom de délire religieux. [p. 275]

Le plus souvent, leurs pratiques de dévotion, ne sont qu’imitées ou commandées ; comprenant, d’ailleurs mal, ce qu’ils entendent, ils agissent de travers et sans bien se rendre compte de ce qu’ils font, ils se livrent alors à des extravagances religieuses entachées de niaiserie et d’absurdité. A un niveau moins inférieur de développement intellectuel, les débiles sont encore d’une extrême crédulité. « Ils sont la proie des sorciers, des magnétiseurs, des diseurs de bonne aventure,… les croyances religieuses s’implantant chez eux, très facilement (44). »

Un malade de ce genre que nous avons cité avec M. Vallon (45) a présenté une première bouffée délirante en 1882 à l’âge de vingt-six ans, la contagion s’étendit en même temps à cinq autres membres de sa famille (le père et la mère, un frère et deux sœurs). Cette petite épidémie de démonopathie fit alors l’objet de deux éludes détaillées, l’une insérée au numéro de juillet 1882 dans les Annales, due à MM. Reverchon et Pagès, l’autre publiée par M, Lapointe.

Nous avons nous-mêmes suivi celui d’entre ces malades dont les troubles mentaux ont persisté. Il figure au rapport de 1891 sur l’asile de La Rochegandon : « Le nommé L. P..,dit M. le docteur Friese, est entré pour la sixième fois, après être sorti il y a à peine trois mois ; c’est un dégénéré héréditaire, qui depuis des années présente un enchaînement ininterrompu de périodes de dépression mélancolique puis d’excitation maniaque avec des rémittences plus ou moins longues. Les dernières rechutes arrivant à des intervalles de plus en plus rapprochés doivent faire redouter l’incurabilité et la démence prochaine » (p. 22).

On le voit, l’évolution progressive manque ici, il y a bien une psychose chronique, mais sans systématisation suffisante ; au contraire les accès paroxystiques homologues se ressemblent tous, affectant même début, même marche et terminaison brusque, Pendant l’accès, le malade est dans un état anxieux avec panophobie, il voit le démon dans tous ceux qui l’approchent et s’agite alors d’une façon extraordinaire.

Au début, dans les accès où sa famille a déliré avec lui, le point de départ aurait été une mission prêchée dans le voisinage ; [p. 276] puis s’y adjoignirent, les pratiques d’un rebouteur consulté sur leurs malaises, qui prescrivit une décoction de belladone et d’absinthe. Ces six malheureux complètement nus parcouraient la campagne jetant des pierres et cassant des vitres ; ils se réunissaient la nuit dans les cimetières, allaient à l’église maltraiter ceux qui s’y trouvaient, ou poursuivaient les gens en pleine campagne, comme les lycanthropes d’antan. Une nuit, ils firent une sorte de sacrifice sabbatique, en simulant l’égorgement d’un bouc sur une peau d’outre.

La terminaison de cette épidémie de délire religieux est intéressante. Les deux sœurs, hystériques à stigmates, guérirent les premières ainsi que le père et la mère, les deux frères se calmèrent à leur tour et tous sortirent. La vie commune et l’échéance du deuxième accès de notre malade fit reparaitre les mêmes accidents non seulement chez lui, mais chez tous. Cette fois, grâce aux conseils du médecin de l’Asile l’isolement fut suivi à la sortie de la dispersion des membres de la famille ; les sœurs allèrent à la ville avec le père et la mère, le fils cadet changea de pays ; notre malade isolé dès lors délira seul périodiquement : ses accès, où la phase dépressive prédominait tout d’abord, devinrent seulement plus rapprochés avec le temps et marqués par une agitation plus grande.

Les autres membres de la famille, restés depuis indemnes étaient l’élément passif, dans celle folie communiquée ; notre malade représentait le chronique qui marque l’épidémie au coin de son délire.

La prédisposition héréditaire commune se manifestant par l’hystérie et aussi par la dégénérescence mentale ordinaire, est assez nette ici pour qu’il ne soit pas besoin d’y insister.

Dans le cas précité les conceptions délirantes sont demeurées frustres, malgré le passage à l’état périodique et chronique ; il n’en est pas toujours de même chez les débiles ou l’on peut observer un certain degré de systématisation. D’une façon générale le degré de coordination logique et méthodique des conceptions délirantes systématisées parait en raison inverse de l’état dégénératif congénital. Mais entre les deux types extrêmes on rencontre toute une série d’intermédiaires parmi lesquels se rangent la plupart de nos délirants mystiques systématiques. [p. 277]

L’existence de ces types de transition à antécédents héréditaires plus ou moins nets a d’ailleurs été signalée tant en France qu’à l’étranger, les auteurs mêmes qui opposent aux psychoses des héréditaires des formes de délire pathognonomiques d’un état non dégénératif. C’est ainsi que Greidenberg on l’a vu, admet des paranoïa systématisées progressives, héréditaires, et d’autres non dégénératives.

M. Magnan.a décrit de même le délire chronique comme pouvant se développer chez les dégénérés. Nous lui avons emprunté plusieurs observations de cette catégorie.

La durée d’évolution de la psychose parait en raison inverse des tares ; plus celles-ci sont nombreuses, moins le malade résiste en quelque sorte à son délire ; et s’attarde à systématiser ses conceptions ; aussi sont-elles moins bien coordonnées. La lésion anatomique semble plus étendue dès le début. L’éréthisme atteint à la fois, les sphères sensorielles et motrices au lieu de se propager successivement des unes aux autres : on l’a dit, ces dégénérés sont de « mauvais accumulateurs (Féré (46), aussi ne capitalisent-ils pas leurs excitations psycho-sensorielle ; ils les transforment plus vite en phénomènes moteurs, leur délire est d’emblée ambitieux, et l’on observe par exemple en même temps la théomanie inspirée et l’obsession démoniaque. De là, le polymorphisme des conceptions morbides religieuses.

D’une façon générale, le degré de coordination logique et méthodique des conceptions délirantes systématisées parait en raison inverse de l’état dégénératif congénital. Mais entre les deux types extrêmes où remonte toute une série d’intermédiaires parmi lesquels se rangent la plupart de nos délirants mystiques systématiques.

Il n’y a donc pas lieu au point de vue spécial des malades qui nous occupent (mystiques), d’établir une opposition tranchée entre les cas à hérédité psychopathique et ceux où elle manque.

Toul ce qu’on peut dire d’après les faits précités, c’est que les malades chez lesquels se trouve une hérédité accumulée, n’ont que des bouffées polymorphes sans cohésion, ni systématisation réelle, avec rémittences ou même guérison. Au contraire, ceux à tares héréditaires moins nombreuses [p. 278] coordonnent plus soigneusement leurs conceptions délirantes et peuvent fournir une psychose d’évolution plus ou moins rapide à phases plus ou moins distinctes.                 (A suivre.)

Notes

(1) La mise à l’étude pour le Congrès de Marseille, des délires systématisés secondaires, nous a engagé à écrire cet article qui s’appuie sur deux études antérieures publiées avec M. le Dr Vallon, in Arch. de Neurologie, 1896-1897, n° 12, 13, 15, et 1898. nos 29 et 30.

(2) André Lefèvre, Dictionnaire des sciences anthropologiques, article Religion.

(3) B. Ball, Traité des maladies mentales, p. ·492. Edition 1887.

(4) La Roche·Gandon. Rapport 91, p. 12, Friese et Marie.

(5) Voir l’observation citée plus loin : P. Regnard, les Sorciers, 1887, p. 22 ; Bourneville et Teinturier, le Sabbat des Sorciers. (Bibliothèque diabolique.) P. M. [en ligne sur notre site]

(6) Séglas. La Paranoïa, p. 33, T. III, 1887. (Arch. de Neur., n°39) — An. Méd. Psy., janvier 1889 et juillet 1889. — Progrès Médical, n°46, p. I, 16 novembre 1889. — (Caractères généraux des délits mélancoliques.)

(7) Cotard. Arch. de Neurol., 11 et 12, 1882.

(8) Magnan. Leçons cliniques. (Prog. Méd., 1887, p. 182.)

(9) Griesinger. Maladie mentale, 65. — Trad. Daumie et Arch. of Psych., Bd. I, 148, et édition 1873, p. 361, 363, 367.

(10) Snell. Uber monoman als primare forme der Talenstoring, 1865, Birh.

(11) Hertz, Nasse. (Allg. Zeitung of Psych.) Bd. XXXIV, p. 167, 1878.

(12) Saint, Die Nationwisench, Method in der Psychiatrei, Berlin, 1874 p. 38·42,

(13) Mendel. Eulenburg’s Encyclopedie, nov. 1883. — Berliner Gesellschaft f. Psy. Undch Nerve Zitzung, 9 avril 1883. — Neurol. Centralblatt, 5, 1883.

(14) Krafft·Ebing, Lehrbuch der Psych. Stuttgard. — Id., 1819, Bd, II, — Id. 1881 et 1888. — Irrenfreund, XX.

(15) Kræpelin. Compendriens der Psych., 1883, — Leipsik, id., dernedit., 1889.

(16) Witkowski. Congrès annuel des aliénés allemands, Bd., 1885, et Alg. Zeitung f. Psychol., Bd. XLII, 6, 1886.

(17) Schüle. Klinische Psychiatria, — Specielle Pathologie und therapie der Geisterkrank, Leipsik, 1886. — Traduction française de MM. Duhamel et Dagouet, P., 1888.

(18) Spiteka, Luzane delusions. (Journal of new and mental dizases, 1881.)

(19) Morselli et Buccola. La piazza sistematizzala. (Giornale della R. Acd. et Rev. Sperim. de Frenatria, 1882, p. 80.) (Torino, 1883-210.)

(20) Amadei et Tonnini. La Paranoïa e le sue forme, (Archietal per le mal, nerco, 1883-1884.)

(21) Riva et Tanzi. Rev. sperim, di Frenatria, 1884, 1885, 1886.

(22) Rosenbach. Messager Russe, 1884.

(23) Greidenberg. Messager Russe, 1885.

(24) GuislaIn. Leçons orales sur les névropathies. Gand, 1852.

(25) Magnan et Sérieux, p. 110.

(26) Morel. Traité des maladies mentales, p. 703, 1860.

(27) Morel. Traité des maladies mentales, 1860. P.

(28) Moreau de Tours, Psychologie morbide, p. 227.

(29) J. Falret. Études cliniques sur les maladies mentales, P. 1889.

(30) Calmeil. De la folie, p,81.

(31) Cotard. Loc. cit., p. 422 et 423.

(32) Cotard. Loc. cit., p. 424 et 425.

(33) Thivet. De l’état mental des vieillards. (Thèse, Paris, 1889.)

(34) Séglas. Progrès médical, 1888, n°43. — Psychoses séniles et tardives.

(35) Lwoff, De l’état mental dans les lésions circonscrites du cerveau. (Thèse, Paris, 1890.)

(36) Christian, Archives de Neurologie.

(37) Cotard. Loc. cit., p. 371.

(38) Dupain. Loc. cit., Obs. LXV.

(39) Le Sabbat des Sorciers. (Bibliothèque diabolique.). — Les Sorciers, P. Regnard, 1887, p. 22. — Ch. Richet, L’homme et l’intelligence, p. 500.

(40) B.-A. Morel, Traité des maladies mentales, p. 701.

(41) Magnan, Leçons cliniques sur l’épilepsie, 1883, p. 44.

(42) Krafft-Ebing. Lerbuch der Psych., t. III, 1880. Observation 79, 81, 82 et 88.

(43) Dupain. Loc. cit., Observation 52.

(44) Legrain. Thèse Paris, 1886, p. 27.

(45) Archives de Neurologie, 1897, n°15.

(46) Féré, Sensation et mouvement.

 

 

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