Auguste Gauthier. Recherches historiques sur l’exercice de la médecine, et sur les guérisons des maladies opérées par les prêtres d’Esculape dans les temples de ce dieu. Extrait des « Mémoires de l’Académie des sciences, arts et belles-lettres de Dijon, (Dijon), juillet-décembre 1836, pp. 53-62.

L.-P.-Auguste Gauthier. Recherches historiques sur l’exercice de la médecine, et sur les guérisons des maladies opérées par les prêtres d’Esculape dans les temples de ce dieu. Extrait des « Mémoires de l’Académie des sciences, arts et belles-lettres de Dijon, (Dijon), juillet-décembre 1836, pp. 53-62.

 

Louis-Philibert-Auguste Gauthier (1792-1851). Médecin hospitalier, spécialiste du traitement de la syphilis. – Docteur en médecine (Paris, 1819). – Médecin titulaire à l’hospice de l’Antiquaille à Lyon (1837). – Membre de l’Académie des sciences, belles lettres et arts de Lyon (1835).

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RECHERCHES HISTORIQUES SUR L’ORIGINE DE LA MÉDECINE,
ET SUR LES GUÉRISONS DES MALADIES OPÉRÉES PAR LES
PRÊTRES D’ESCULAPE DANS LES TEMPLES DE CE DIEU.

M. le docteur GAUTHIER, médecin de l’hospice de l’Antiquaille de Lyon, et l’un de vos membres correspondant, vous a adressé des Recherches historiques sur l’origine de la médecine, et sur les guérisons des maladies opérées par les prêtres d’Esculape dans les temples de ce Dieu, qui appartiennent autant à l’archéologie qu’à l’histoire de la médecine. La plus profonde obscurité, dit notre collègue, environne l’origine de la médecine comme l’histoire des premiers peuples, et l’on n’a pour se guider dans la recherche de ce qu’elle fut d’abord, que quelques passages de poètes, d’historiens, de philosophes crédules ou trompeurs venus longtemps après. Aussi les anciens peuples ont presque tous, dans cette incertitude, attribué aux Dieux l’invention des sciences, des arts et des choses utiles, et particulièrement celle de la médecine à Apollon, à Diane, à Mercure, à Isis, à Esculape, etc., soit que guidés par la reconnaissance, ils aient déifié les hommes qui les soulagèrent ; ou bien soit qu’ayant perdu le souvenir de ces hommes bienfaisans, ils aient mieux aimé en faire hommage aux divinités qu’ils adoraient, parmi lesquelles ils rangèrent souvent leurs rois, leurs héros, qui souvent se faisaient un honneur d’exercer la médecine, ainsi que nous le voyons chez les rois d’Égypte. M. le docteur Gauthier recherche ensuite comment la médecine, patrimoine de tous, se concentra insensiblement entre les mains des rois et des prêtres, qui y [p. 54] trouvèrent un moyen de s’élever au-dessus de leurs semblables, et d’être pour eux des objets de vénération et de respect, et combat l’opinion formée sur quelques passages de Platon, de Celse et de Pline, que la chirurgie était plus ancienne que la médecine. Dans ces premiers temps, dit-il, les moyens de guérison consistaient principalement dans la connaissance de quelques plantes, dans des amulettes, dans quelques pratiques superstitieuses, et il est naturel de penser qu’on les appliqua indifféremment à tous les maux qui se présentèrent. Le témoignage d’Homère ne lui paraît pas plus favorable à l’opinion qu’il combat, parce que, chantant les combats de ses héros, il n’a dû s’occuper que de la guérison de leurs blessures; et d’ailleurs le silence qu’il garde sur les moyens qui durent être opposés à la fameuse peste qui ravagea le camp des Grecs pendant le siège de Troie, ne prouve point que Podalyre et Macahon, ces habiles fils d’Esculape, dont il vante les connaissances chirurgicales, ne furent point consultés ; il prouve tout au plus que les moyens qu’ils purent conseiller contre le fléau restèrent sans effet, et qu’on les abandonna.

Maxime de Tyr attribue la découverte de la médecine à l’usage qu’avaient les anciens peuples d’exposer les malades sur les places publiques et dans les passages les plus fréquentés, afin d’interroger les passans qui s’arrêtaient près d’eux, et de leur demander ce qu’ils avaient fait ou vu faire dans de semblables circonstances. On peut du moins faire remonter l’origine de la médecine clinique à cette coutume qui a existé chez des peuples anciens, et surtout chez les Egyptiens, les Babyloniens, les Grecs, les Espagnols, les Portugais, les Ecossais, ainsi que l’attestent Hérodote, Strabon, Plutarque, Sozomène, Servius, Isidore de Séville, etc. Les [p. 55] Babyloniens en avaient même fait une loi, au rapport d’Hérodote. Cette exposition dut nécessairement contribuer aux progrès de l’art de guérir, en favorisant des études auxquelles les prêtres s’adonnèrent particulièrement ; aussi furent-ils bientôt consultés presque exclusivement, et dans les temples d’Egypte, les vit-on enseigner, exercer la médecine, composer, au rapport de Diodore de Sicile, un code ou livre sacré, où les règles de cette science étaient écrites, et dont il leur était défendu de s’écarter. Ils formaient alors un corps très-puissant dans l’état, qui était divisé en différentes classes, dont chacune, selon Hérodote, devait se borner à traiter un genre particulier de maladie, comme celles des yeux, de la tête, du ventre, etc., et transmettre son expérience à ses successeurs. Du reste, l’antiquité ne nous a rien laissé sur leurs pratiques médicales ; on doit néanmoins inférer d’un passage d’Aristote, qu’ils laissaient beaucoup agir la nature, puisque leur livre sacré les rendait responsables de ce qu’ils entreprenaient contre les maladies aiguës avant le 4e jour.

Asclepios.

Dans la Grèce, ce furent aussi les temples qui devinrent le refuge des infirmités humaines. Là, de toutes parts les malades accouraient dans les temples d’Esculape, pour y consulter les prêtres de ce Dieu, qui se disaient ses descendans et qui exerçaient la science sous les voiles de la superstition et du mystère. Pendant leur séjour on mettait en usage des traitemens toujours conseillés par le Dieu lui-même, qui apparaissait en songe à ceux qui le consultaient ; et cette confiance aveugle au savoir des prêtres amenait des cures nombreuses, si l’on en croit les témoignages des auteurs anciens.

M. le docteur Gauthier entre ensuite dans quelques [p. 56] détails historiques sur cet antique usage, et examine après quels étaient les moyens qui pouvaient contribuer à la réussite des traitements. Les temples d’Esculape, dit-il, dont les principaux étaient ceux d’Epidaure, de Pergame et de Cos, étaient pour la plupart situés dans des lieux très-agréables et très-salubres, entourés de bocages ou de jardins enchanteurs. Quelques-uns étaient placés sur de hautes montagnes ; on avait soin de les construire dans des lieux où il y avait des sources d’eaux minérales. On voit de suite que le voyage que faisaient les malades dans ces lieux agréables, l’air pur qu’ils y respiraient, le changement de leur régime et de leurs habitudes, la dissipation qu’ils éprouvaient, devaient contribuer pour beaucoup à leur guérison. Mais la partie essentielle du traitement consistait dans le séjour qu’ils faisaient dans le temple, où ils passaient la nuit pour y voir le Dieu en songe, et dans les diverses pratiques auxquelles les prêtres les soumettaient avant cette apparition. Ce séjour dans les temples était appelé par les Grecs Εγϰοιμαζις, et par les Latins incubatio, d’où les mots de Plaute, incubare Jovi, coucher, dormir dans le temple de Jupiter, et cette autre phrase du même auteur : Hic Zeno œgrotus incubai in Æsculapii fano. Plaut. in CURCULIONE, act. I, sc. I. (1)

Dans ces lieux sacrés il fallait, avant d’être admis en la présence du Dieu, se soumettre à diverses pratiques, dont la plupart étaient destinées à exalter l’imagination si puissante dans les maladies. On imposait aux malades une diète rigoureuse afin qu’ils fussent plus dignes [p. 57] d’approcher de la divinité (2) ; et ils étaient, selon Galien, tellement soumis aux volontés des prêtres, qu’ils restaient quelquefois pendant quinze jours sans boire ni manger. Philostrate rapporte que ces derniers n’entreprenaient pas la guérison de ceux qui ne voulaient pas se soumettre au régime, et ils avaient beau prier, le Dieu ne leur envoyait pas de songes (3). Les profanes ne pouvaient pénétrer dans le temple avant d’avoir subi des purifications qui consistaient dans l’usage des bains d’eau simple ou minérale, des frictions, des onctions, des fumigations (4) ; et les prêtres y joignaient un autre genre d’impression bien puissant, en racontant en détail à leurs malades les cures merveilleuses du Dieu, et en leur montrant les inscriptions et les offrandes nombreuses qui en faisaient foi. Un sacrifice terminait ces préliminaires ; il consistait en un bélier ou quelques autres animaux dont l’offrande était toujours accom­pagnée de prières ferventes, dans lesquelles on avait soin de répéter tous les noms du Dieu (5), et que le prêtre lisait à haute voix ou chantait avec accompagnement de musique (6), afin que rien ne fût omis par le patient. Alors on était admis dans le temple, où tous les moyens magiques propres à agir sur l’imagination étaient employés. Le malade y couchait pendant la nuit, souvent sur la peau même du bélier qu’il avait offert en sacrifice, d’autres fois dans des espèces de [p. 58]lits placés à côté de la statue du Dieu. Les prêtres ordonnaient de dormir et d’attendre l’arrivée d’Esculape et des songes prophétiques. Ces songes célestes, dit Iamblique (7), étaient envoyés pendant qu’on était dans un état moyen entre le sommeil et la veille. On entendait ordinairement une voix entrecoupée qui ordonnait ce qu’on devait faire. Il r avait plusieurs espèces de songes et on leur donnait différens noms. Quelquefois le Dieu apparaissait lui-même, ou seul, ou accompagné de quelque autre divinité. D’autres fois on voyait les médicamens eux-mêmes ; ainsi, suivant le rapport de Pline (8), un soldat mordu par un chien enragé fut guéri par l’usage de la racine du rosier sauvage, et cet auteur ajoute avec bonne foi que ceux qui ont depuis employé ce remède ont obtenu le même succès. Dans d’autres cas les médicamens apparaissaient d’une manière allégorique; ainsi, selon Artémidore (9), une femme qui avait mal au sein ayant rêvé qu’une brebis suçait le lait de ses mamelles, fut guérie par l’application de la plante appelée arnoglosse, qui signifie en grec langue d’agneau. Quand les songes étaient allégoriques, les prêtres les interprétaient. Enfin dans quelques cas aussi, ces derniers se livraient eux -mêmes aux songes, à la place des malades (10). Des serpens non venimeux étaient constamment élevés dans ces temples, et dressés pour diverses supercheries à l’aide desquelles on surprenait les patiens ; et dans [p. 59] le voisinage de ces lieux célèbres , il y avait aussi des gymnases où les affections chroniques étaient traitées par l’exercice, les bains, les frictions et autres moyens hygiéniques. On peut, du reste, voir dans le Plutus d’Aristophane (11), la manière burlesque dont le poète raconte que Plutus, Dieu des richesses, fut guéri de la cécité dont il était atteint. Les sacrifices préliminaires, le séjour dans le temple, les fourberies des prêtres, leur avidité, l’apparition du Dieu lui-même, les serpens sacrés qui s’approchent des malades, les lèchent, leur pincent les oreilles, tout y est retracé, et l’on est surpris de la hardiesse avec laquelle Aristophane se moque des croyances de son temps, au milieu d’un peuple aussi superstitieux que les Athéniens.

Incubation.

Nous laisserons à notre collègue le soin d’apprécier la véritable influence de cette médecine sacrée, et combien la confiance entière qu’elle faisait naître était puissante pour opérer la guérison. Des vases précieux, des couronnes d’or, ou autres objets de grand prix, des pièces d’or et d’argent jetées dans la source sacrée qui coulait près du temple (12), un bras, une main, ou quelque autre partie du corps en or ou en argent, la peinture des parties guéries ; tels étaient les objets offerts au Dieu par la reconnaissance des malades guéris, ou par celle de leurs parens et de leurs amis. Mais dans les cures les plus célèbres, on faisait graver sur des tablettes de métal ou inscrire sur les colonnes du temple, le nom des malades, le genre d’affection, et les remèdes qui avaient réussi. Pausanias rapporte que de son temps, six de ces [p. 60] colonnes existaient encore dans le temple d’Épidaure. Il nous reste quatre de ces inscriptions qui ont été conservées par Gruter (13). D’autres fois encore on inscrivait sur ces colonnes la composition de quelques médicamens consacrés par l’expérience (14), et on y déposait aussi des instrumens de chirurgie (15). Du reste les médicamens conseillés par les prêtres paraissent avoir été pour la plupart ou insignifians ou superstitieux. Néanmoins la lecture de ces inscriptions a pu leur donner à la longue une certaine instruction médicale, et faire faire ainsi quelques progrès à la médecine. Strabon et Pline prétendent qu’Hippocrate en a beaucoup profité pour la composition de ses écrits immortels.

M. le docteur Gauthier, après ces détails historiques qui nous ont paru intéressant à reproduire, à cause des recherches d’érudition qu’ils ont nécessitées, s’occupe de prouver que cet exercice de la médecine à l’aide des songes ne fut pas particulier à la Grèce et à Rome dans les temples d’Esculape, mais qu’il existait aussi en [p. 61] Egypte dans ceux d’Isis et d’Osiris, ainsi que le démontrent plusieurs inscriptions et certains passages d’anciens auteurs, tels que Diodore de Sicile (16), Strabon (17), Tacite (18), etc., et que dans d’autres temples, tels que ceux de Bacchus et d’Apollon, on se livrait également aux songes. Il raconte ensuite comment les philosophes de la Grèce, tels que Thalès, Pythagore, Empédocle, Héraclite, Démocrite, s’emparèrent de l’exercice de la médecine au préjudice des prêtres, et comment ils la dépouillèrent successivement de son caractère sacré ou plutôt d’imposture, pour la réduire à une science naturelle. Néanmoins les descendans d’Esculape, comme ils s’appelaient, continuèrent de se livrer à la cure des malades dans leurs temples ; une partie de ces prêtres qui s’appelaient les Asclépiades s’établirent à Cnide, à Rhodes et à Cos, où ils fondèrent des écoles célèbres. Hippocrate naquit parmi eux dans cette dernière ville, où ses ancêtres avaient exercé la médecine de père en fils pendant plusieurs siècles. Malgré les progrès que fit alors l’art de guérir, par les ouvrages de ce grand médecin, et par ceux d’Arétée et de Galien, l’exposition des malades dans les temples continua, parce que le peuple crédule et ignorant eut toujours une prédilection pour ces cures empreintes de merveilleux, et elle était encore en grande vogue au temps des empereurs romains. Hérodien nous apprend que Caracalla alla lui-même consulter Esculape dans le temple de Pergame. L’orateur grec Aristide, écrivain qui n’était pas sans mérite et sans instruction, [p. 62] raconte très au long, dans cinq de ses discours qu’il appelle Orationes sacræ, tous les traitemens auxquels Esculape le soumit, tels que bains, diète, vomitifs, saignées répétées , courses, voyages, déclamation, pratiques superstitieuses, etc., et qu’il eut la patience et la résignation d’accomplir après dix ans de maladie de langueur. Il paraît que cet usage, ainsi que le poète Prudence, qui vivait au 4e siècle, nous l’apprend, subsistait encore à son époque et qu’il ne finit qu’avec le paganisme (19). Ceci nous apprend, dit M. le docteur Gauthier en terminant, que la science qui avait de dignes interprètes fut souvent alors, comme aujourd’hui, délaissée pour la jonglerie des prêtres, qui se prête mieux à ce merveilleux dont le vulgaire est si avide, pour ce charlatanisme déhonté dont les cent bouches de la renommée sont insuffisantes pour redire tous les succès. Il rapproche cette foi aux remèdes conseillés en songes dans les temp1es anciens, du somnambulisme magnétique qui, à une époque peu éloignée de nous, ressuscita un moment la croyance à ces cures merveilleuses, et il en conclut qu’à toutes les époques du monde le vulgaire fut toujours accessible à la crédulité et la proie du charlatanisme. Il aurait pu ajouter qu’actuellement, dans ce siècle de progrès et de raison, des hommes pourvus de connaissances et faisant parade de leur tendance au scepticisme, seraient accessibles à un autre charlatanisme importé d’Allemagne, et auraient une assez grande dose de foi pour croire que le décillionième d’un grain de magnésie ou de lycopodium, suffirait pour modifier assez vivement l’organisme, et les soustraire aux ravages de la maladie.

Notes

(1) Voyez Virgile (Enéid., live 7, vers 85, 92. Voici comment Servius y définit le mot incubare : Incubare proprie hi qui dormiunt ad accipienda responsa.

(2) Strabonis Geograph., lib. 14.

(3) Vita Apollonii Thian., lib. 1 , cap. 6.

(4) Voy. Philostrate, Pausanias.

(5) Plinii Hist. nat. , lib. 5, cap. 2.

(6) Aristid. Orat. sacra 4e.

(7) De myster. AEgyptior.

(8) Hist. nat., lib. 25, cap. 2.

(9) Oneirocriticon , lib. 4, cap. 24.

(10) Strabonis Geograph., lib. 14.

(11) Act. 3, scèn. 2.

(12) Pausanias, lib. i, cap. 14.

(13) Voyez les Hist. de la médecine de Leclerc et de Sprengel. Hundertmack ( Dissertatio de artis medicæ per ægromm in vias publicas et templa expositionem incrementis ; Leipsiæ , 1739) en a donné un savant commentaire ; voici une de ces inscriptions : « Lucius avait une douleur de côté très­vive ; tout le monde désespérait de son salut. Le Dieu de la santé lui ordonna par un oracle de prendre sur l’autel de la cendre avec du vin, et d’appliquer ce mélange sur le côté douloureux. Il fut guéri, rendit publiquement grâces au Dieu, et le peuple s’en réjouit. »

(14) Galenus, de Antidotis, lib. 2. — Aetii Tetrabibl.

(15) Cælius Aurelianus.

(16) Biblioth. histor.,lib. l , cap. 25.

(17) Geograph., lib. 17.

(18) Historiar., lib. 41 cap. 81.

(19) Prudentii Hamartigeneia.

 

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