Alfred Maury. Fragment d’un mémoire sur l’histoire de l’astrologie et de la magie dans l’Antiquité et au Moyen Age. Extrait de la « Revue archéologique », (Paris), 16e année, n°1, avril 1859 à septembre 1859, pp. 1-24.

Alfred Maury. Fragment d’un mémoire sur l’histoire de l’astrologie et de la magie dans l’Antiquité et au Moyen Age. Extrait de la « Revue archéologique », (Paris), 16e année, n°1, avril 1859 à septembre 1859, pp. 1-24.

Cette contribution princeps, inaugure le long et complet travail de l’auteur sur la Magie et l’Astrologie, qui paraîtra l’année suivante (voir ce-dessous).

Louis-Ferdinand-Alfred MAURY  (1817-1892). Très tôt, dès 1836, il se consacre à l’étude de l’archéologie des langues anciennes et modernes, de la médecine et du droit. Son poste officiel à la Bibliothèque nationale, puis à la celle de l’Institut, lui permet d’être au centre du dispositif de ses recherches. Dès l’origine membre de la Société des Annales médico-psychologiques, bien de non médecin, il sera un contributeur zèlé de celles-ci. Ses travaux sur le sommeil et les rêves, en particulier l’analyse de ses propres rêves, en font un précurseur, sur bien des points, des théories que développa la psychanalyse, ainsi que la neuro-psychologie. Freud y fait d’ailleurs plusieurs fois référence dans son Interprétation des rêves. L’ensemble de ses travaux sur la question sont réunis dans un ouvrage qui connu plusieurs édition : Le sommeil et les rêves. Etudes psychologiques sur ces phénomènes et les divers états qui s’y rattachent, suivies de recherches sur le développement de l’instinct et de l’intelligence dans leurs rapports avec le phénomène du sommeil. Paris, Didier et Cie, 1861. 1 vol. in-8°, 2 ffnch., VII p., 426 p

Mais ce polygraphe érudit, a couvert un plus vaste champ de recherches et, hors ses très nombreux arroches nous avons retenu ces quelques titres :
— EXTASE. Extrait de la “Nouvelle Encyclopédie, ou  dictionnaire philosophique, scientifique, littéraire et inductriel, offrant le tableau des connaissances humaines au dix-neuvièmesiècle par ne société de savans et de littérateurs, sous le direction de P. Leroux et J. Reynad”, (Paris), tome V, EPI-FORC, 1843, pp. 183, colonne 1 – pp. 192, colonne 2. [en ligne sur notre site]
— Recherches sur l’origine des représentations figurées de la psychostasie ou pèsement des âmes et sur les croyances qui s’y rattachaient. Premier article. Article paru dans la « Revue d’Archéologie, (Paris), Presses Universitaires de France, 1ère année, n°1, 15 avril au 15 septembre 1844, pp. 235-249. [en ligne sur notre site]
Ces recherches comprennent 2 articles distribués en 4 parties, comme suit :
— Recherches sur l’origine des représentations figurées de la psychostasie ou pèsement des âmes et sur les croyances qui s’y rattachaient. Deuxième article. Des divinités et des génies psychopompes dans l’antiquité et au moyen âge. Article paru dans la « Revue d’Archéologie », (Paris), Presses Universitaires de France, 1ère année, n°1, 15 avril au 15 septembre 1844, pp. 291-307.
Deux autres articles vient compléter cette première recherche:
— Des divinités et des génies psychopompes dans l’antiquité et le moyen âge. Premier article. Article paru dans la « Revue d’Archéologie, (Paris), Presses Universitaires de France, 1ère année, n°1, 15 octobre 1844 au 15 mars 1845, pp. 501-524.
— Des divinités et des génies psychopompes dans l’antiquité et le moyen âge. deuxième article. Article paru dans la « Revue d’Archéologie, (Paris), Presses Universitaires de France, 1ère année, n°1, 15 octobre 1844 au 15 mars 1845, pp. 657-677.
— Sur un miroir magique. Extrait de la « Revue archéologique », (Paris), 2e année, n°1, 15 avril au 15 septembre 1846, pp. 154-170. [en ligne sur notre site]
— Histoire des Grandes Forêts de la Gaulle et de l’ancienne France. Précédée de recherches sur l’histoire des forêts de l’Angleterre, de l’Allemagne et de l’Iatlie, et de considérations sur le caractère des forêts des diverses parties du globe. Paris, A. Leleux, 1850. 1 vol. in-8°, VI p., 328 p.
—Histoire des religions de la Grèce antique, depuis leur origine jusqu’à leur complète constitution. Tome premier: La religion héllénique depuis les temps primitifs jusqu’au siècle d’Alexandre. – Tome II. Paris, De Ladrange, 1857. 3 vol. in-8°, (XII p., 608 p.) + (2 ffnch., 551 p.) + (2 ffnch., 548 p.).
— Fragment d’un mémoire sur l’histoire de l’astrologie et de la magie dans l’Antiquité et au Moyen Age. Extrait de la « Revue archéologique », (Paris), 16e année, n°1, avril 1859 à septembre 1859, pp. 1-24. [en ligne sur notre site]
— La Magie et l’Astrologie dans l’antiquité et au moyen-age ou étude sur les superstitions païennes qui se sont perpétuées jusqu’à nos jours. Paris, Didier et Cie, 1860. 1 vol. in-8°, 2 ffnch., 450 p. [Plusieurs réédition, augmentées]`
— Croyances et Légendes de l’antiquité. Essais de critique appliquée à quelques points d’histoire et de mythologie. Paris, Didier et Cie, 1863. 1 vol. in-8°, 2 ffnch., 412 p., 2 ffnch.
— Croyances et légendes du moyen-âge. Nouvelle édition des fées du moyen-âge et des légendes pieuses publiée d’après les notes de l’auteut par MM. Auguste Longnon et G. Bonet-Maury. Avec une préface de M. Michel Bréal. Paris, Honoré Champion, 1896. 1 vol. in-8°, 2 ffnch., LXII p., 1 fnch., 459 p., portrait de l’auteur.

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Nous avons gardé l’orthographe, la syntaxe et la grammaire de l’original, mais avons corrigé quelques fautes de typographie.
– Par commodité nous avons renvoyé les notes de bas de page en fin d’article. – Les figures 1, 2 et 3 sont celles de l’article original. Les autres images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection privée sous © histoiredelafolie.fr

[p. 1]

SUR L’HISTOIRE

DE L’ASTROLOGIE ET DE LA MAGIE

DANS L’ANTIQUITÉ ET AU MOYEN AGE.

Tiedemann, dans son savant ouvrage intitulé : Disputatio de quæstione quæ fuerit artium magicarum origo (1), a retracé l’histoire de la magie dans l’antiquité ; mais il ne me paraît pas avoir exactement saisi la marche de la croyance aux arts occultes en Occident, et assez fait sentir dans quelle relation la prédominance de ces arts fut avec les doctrines religieuses. Ce que Tiedemann a négligé, je le tenterai ici. Ce travail n’est point une histoire complète de la magie et de l’astrologie, mais un simple exposé des vues auxquelles m’a conduit l’étude comparative des faits. La magie n’était pas connue des premiers Grecs, telle qu’elle apparaît plus tard, avec ses règles précises, ses formules étranges, ses procédés compliqués. Les Hellènes avaient bien, dans le principe, ainsi que toutes les nations de l’antiquité, des enchanteurs, ou, comme ils les appelaient, des goètes (2), charlatans qui jetaient des sorts, opéraient des maléfices, composaient des philtres, conjuraient les météores ; ils avaient surtout des devins, μάντεις, prêtres auxquels était dévolu le soin de consulter les présages, d’interpréter les oracles, d’interroger les victimes dans le sacrifice (3). Mais la magie proprement dite, à savoir l’art de contraindre les dieux à servir les desseins des hommes, leur était inconnue ; et l’on ne peut guère citer d’analogue en Grèce aux magiciens de l’Orient que les sorcières de la Thessalie, dont on vantait la connaissance des herbes enchantées et l’habileté à faire descendre la lune de la voûte céleste. C’est à la Perse que la Grèce [p. 2] emprunta le terme de magie et les secrets de cet art mystérieux. Une tradition rapportée par Pline (4) et recueillie par d’autres auteurs, attribuait l’importation de la magie dans la Grèce à Osthanès, personnage dont le nom décèle suffisamment l’origine persane. Disciple de Zoroastre, il avait, assurait-on, suivi Xerxès dans cette mémorable expédition qui mit en péril la liberté et l’existence de toutes les cités helléniques. Le grand roi n’allait jamais en guerre, sans être accompagné de prêtres chargés de lui assurer la faveur divine et d’interroger l’avenir. Les ministres d’Ormuzd étaient des thaumaturges consommés ; ils évoquaient tour à tour, à l’aide de leur baguette (5), les bons génies, les Izeds et les Férouers ; ils conjuraient les mauvais, auxquels commandait Ahriman (6). Leurs prodiges vinrent aux oreilles des Grecs, exagérés par ce goût pour le merveilleux qui, au rebours des lois de l’optique, fait voir les objets d’autant plus grands qu’ils sont plus éloignés. Plusieurs devins de l’Attique et du Péloponnèse allèrent s’initier en Perse à leurs secrets (7), et, dès ce moment, le nom de mage ou magicien, Μάγος (8), par lequel les Hellènes désignaient les prêtres de la religion de Zoroastre (9), et qui n’était sans doute qu’une altération de leur nom national (10), commença à se répandre dans les pays occidentaux.

Les prêtres de Babylone, les Chaldéens pratiquaient également l’art des enchantements et rivalisaient avec ceux de la Perse d’adresse et d’habileté. Les Grecs leur appliquèrent aussi le nom de mage et les confondirent avec leurs rivaux (11). En Assyrie, la magie se liait à l’observation des astres, qu’on y adorait comme des dieux et que l’on consultait comme des arbitres de la destinée. Diodore de [p. 3] Sicile (12) nous dit que les Chaldéens s’étaient rendu familières toutes les branches delà divination. Leurs secrets se transmettaient oralement, de génération en génération, chez certaines familles sacerdotales dont ils formaient pour ainsi dire le patrimoine. Ils se rattachaient à une doctrine chimérique mêlée à quelques vérités astronomiques découvertes par de longues et exactes observations. Le collège des Chaldéens était en grand renom, leurs prophéties très-écoutées ; aussi leur influence à Babylone était-elle considérable, et Alexandre le Grand, par superstition ou par politique, les voulut consulter (13). Mais quand l’établissement des Séleucides eut introduit en Assyrie les principes du gouvernement de la Grèce, peu favorables à la théocratie, quand l’immixtion de la mythologie hellénique eut altéré la vieille théologie orientale, et que Babylone eut cessé d’être la capitale de l’empire, qui avait été transportée à Séleucie (14), les mages chaldéens perdirent de leur crédit, leur autorité s’ébranla, et leur science paraît même avoir un peu souffert de cet affaiblissement de leur pouvoir. Les liens qui existaient entre les membres des collèges sacerdotaux se relâchèrent. Il y eut des scissions : il s’éleva diverses écoles (15). Les prêtres assyriens commencèrent à se disperser, et plusieurs d’entre eux allèrent chercher fortune en Grèce ou en Asie Mineure (16) ; on assurait même que l’astrologue chaldéen Bérose avait fondé à Cos une école d’astronomie (17). Aussi ces contrées ne tardèrent-elles pas à être inondées d’astrologues, de magiciens, de devins venus de l’Orient, qui erraient de ville en ville, colportaient des charmes, vendaient des prédictions et enseignaient leur art à quelques-uns (18). L’apotélesmatique, c’est-à-dire la science des influences sidérales (19), se mit à la mode chez les Hellènes. Le nom de chaldéens devint synonyme de tireur d’horoscope, de diseur de bonne aventure, et bien des charlatans, qui n’avaient sans doute jamais été à Babylone, prirent ce titre pour inspirer plus de confiance à leurs dupes. C’est alors que se répandirent en Occident les noms d’Astrapsychos, de [p. 4] Gobryas, de Pazatas (20) et de plusieurs autres mages dont le talent divinatoire avait fait sensation. Ces noms furent plus tard mis par des faussaires sur leurs livres, dans le but de leur donner plus d’autorité. S’agissait-il de guérir un mal incurable, d’obtenir une recette pour s’enrichir, de se mettre en règle avec le ciel qu’on avait irrité par quelque crime, on s’adressait aux Chaldéens. Théophraste, dans ses Caractères (21), nous a dépeint un de ces superstitieux qui les interrogeaient à tout propos. On les appelait de préférence à la naissance d’un enfant, et, suivant une tradition qu’Aulu-Gelle nous a conservée, le père d’Euripide les avait consultés pour connaître la destinée de son fils (22).

Les Chaldéens accomplissaient encore bien d’autres miracles : ils charmaient les serpents, ils s’élevaient dans les airs, ils évoquaient les morts (23).

L’accueil qu’on leur faisait en Grèce s’explique facilement. C’était alors l’époque où la foi aux anciens dieux périclitait ; les esprits s’attachaient à des fables nouvelles qui plaisaient par leur nouveauté même ; ils se tournaient vers l’Orient et lui demandaient des croyances en échange de celles que la philosophie avait ébranlées. Sous le pseudonyme d’Orphée, des idées empruntées à l’Égypte et à l’Asie étaient mises en circulation et greffées sur les vieilles légendes homériques, plus naïves et plus poétiques. Des rites tout empreints du mysticisme oriental prenaient la place des solennités graves et simples de l’ancien temps, ou substituaient un enthousiasme fanatique à ce qui n’avait été que l’expression bruyante et libre de la gaieté populaire.

L’astrologie égyptienne, qui remontait, comme celle des Chaldéens, aux âges les plus reculés (24) et avait fourni la matière d’une foule de traités où étaient soutenues les opinions les plus diverses (25), égalait celle des Chaldéens en renommée ; elle était aussi mise à contribution par les tireurs d’horoscope décorés du titre de mathématiciens (26), c’est-à-dire de savants. Des livres étaient composés pour apprendre aux plus curieux ce qui avait cessé de s’enseigner [P. 5] oralement au fond des sanctuaires. De là un compromis arbitraire entre des théories contradictoires et également chimériques ; de là, une association incohérente de doctrines théologiques, de dates et de pays divers, sur les influences des astres, la vertu des talismans, l’évocation des esprits, la métamorphose des êtres. C’est à ce chaos que l’on finit par appliquer le terme de magie.

Des noms de divinités étrangères, des mots tirés des langues de l’Assyrie, de la Perse, de la Phrygie, de l’Egypte (27), des formules composées dans ces idiomes et altérées, défigurées par des bouches qui les prononçaient sans les comprendre, se trouvèrent ainsi mêlés aux rites qui se pratiquaient chez les Grecs en l’honneur des divinités chthoniennes ou infernales. Hécate, déesse des sortilèges, qui personnifiait la lune brillant dans l’obscurité des nuits, prit rang dans ce panthéon de dieux de toute race convoqués à une même œuvre magique (28). Cette Hécate ne partageait pas le discrédit de tant d’autres déesses ; elle régnait encore au milieu des fantômes (29). Les dieux qui se manifestaient par des apparitions bienfaisantes et sous des formes simples et belles, bien des gens les tenaient pour la création des poètes, pour une invention des prêtres ; mais ces divinités qui révélaient leur présence par des spectres hideux, des figures laides et grimaçantes, des formes étranges, on ne se permettait pas de douter de leur réalité, car on en avait peur.

Par leurs sons insolites et bizarres, les mots qui servaient à conjurer les divinités étrangères frappaient d’ailleurs plus l’imagination que le nom devenu banal d’un Apollon, d’un Hercule, d’une Minerve ou d’un Vulcain. Comme les Grecs n’avaient sur elles que d’obscures notions et qu’Homère et Hésiode ne leur avaient pas [p. 6] donné de place dans l’Olympe, on les rangeait dans cette classe vague et élastique d’êtres divins connus chez les anciens sous le nom de démons, δαζμονες ; et dont ils supposaient tout l’univers rempli. C’était généralement à ces démons qu’ils assimilaient les dieux des barbares, quand une analogie d’attributs ne leur donnait pas à penser que ces dieux étaient les mêmes que les leurs, mais désignés par d’autres épithètes. Les démons étrangers ne trouvèrent généralement pas accès dans les temples de la Grèce ; leur culte demeura distinct de celui des divinités nationales. Les Hellènes ne réclamaient leur intervention que pour les opérations magiques et divinatoires qui les avaient introduites parmi eux, en sorte que les divinités de l’Égypte et de l’Orient s’offrirent aux yeux du vulgaire, comme celles des enchantements, comme ayant spécialement sous leur empire les talismans et les prodiges (30).

Astrologie égyptienne.

Les divinités de la magie et de l’astrologie étaient moins exposées que celles de l’Olympe aux railleries et aux attaques des philosophes. Ce qu’on avait dit et répété contre les histoires scandaleuses des dieux grecs, contre leurs oracles mensongers et leurs attributs immoraux, ne pouvait s’appliquer à des esprits mystérieux qui prouvaient leur intervention par des miracles, leur intelligence supérieure par les inspirations qu’ils communiquaient à leurs adorateurs. La théologie magique échappait à la critique par les voiles dont elle s’enveloppait. Il y avait bien quelques esprits forts que ne pouvait convaincre la vertu des enchantements, mais c’étaient des épicuriens qui niaient au fond l’existence des dieux. Plusieurs refusaient d’admettre l’astrologie, mais c’étaient presque tous des sceptiques, des penseurs isolés qu’on tenait plus pour des songe-creux que pour des sages ; car c’est la triste destinée de ceux qui se soustraient aux préjugés de leur époque d’être confondus avec les rêveurs et de payer par le ridicule l’avantage de leurs lumières. Les gens qui agissaient comme tout le monde consultaient donc les astrologues et redoutaient les magiciens. Ce qu’on écrivit à l’encontre de leurs idées passa inaperçu. Ces traités n’étaient pas cependant sans valeur. Pline l’Ancien parait y avoir puisé la réfutation de l’astrologie qu’il a consignée dans son Histoire de la nature (31). Ennius s’était élevé contre celte superstition ; Panétius et son ami Scylax avaient écrit contre la science des Chaldéens (32). Au premier siècle, [p. 7] le philosophe Favorinus, cité par Aulu-Gelle (33), réfuta l’astrologie et révoqua en doute la haute antiquité à laquelle on prétendait la faire remonter (34). Sextus Empiricus prit aussi à partie les mathématiciens, comme il les appelait. Mais que sert de prouver qu’on ne peut rien savoir des choses futures, rien connaître du monde invisible, à des gens qui sont travaillés de la maladie de les découvrir ? Le douteur, tout éloquent qu’il se fasse, sera toujours plus mal reçu d’eux que le charlatan qui affirme les pouvoir satisfaire. D’ailleurs les astrologues opposaient aussi leurs raisons aux dénégations des sages ; ils comptaient dans le monde lettré des défenseurs habiles ; et un de leurs plaidoyers nous est parvenu sous le nom de Lucien, bien qu’on n’y retrouve ni sa mordante ironie ni l’esprit de ses autres traités (35).

Rome, qui suivait dans ses révolutions religieuses la Grèce, dont elle confondait les dieux avec les siens, n’échappa point à l’engouement excité par la magie orientale. Plus superstitieux que les Hellènes, les Latins avaient depuis longtemps des livres prophétiques appelés Sibyllins, des devins et des aruspices, Étrusques pour la plupart, qui excellaient dans l’art d’expliquer les présages, de conjurer l’effet des prodiges, de donner la signification des coups de foudre. Mais la foi aux augures commençait à se perdre ; leur observation n’était plus guère qu’une formalité (36) ; les merveilles qu’on racontait des mages de l’Asie, leur vieille réputation, tentait la crédulité romaine. L’espoir de rencontrer chez les Chaldéens une science plus infaillible que celle des aruspices leur valut un accueil empressé dans la ville éternelle. Rome en fut infestée (37), et plus d’un disciple prétendu de la philosophie grecque courut les interroger.

Les familles patriciennes qui avaient de quoi les payer s’en firent des prophètes à gages. S’agissait-il de marier une fille, un enfant était-il né : on faisait venir un mathématicien pour tirer son horoscope (38). Lorsque Octave vint au monde, un sénateur versé dans l’astrologie, Nigidius Figulus, prédit la glorieuse destinée du futur empereur (39). Livie, étant enceinte de Tibère, interrogea un autre [p. 8] astrologue, Scribonius, sur le sort réservé à son enfant ; sa réponse fut, dit-on, aussi perspicace (40). C’était surtout auprès des femmes que les Chaldéens avaient trouvé crédit. Le beau sexe était alors fort curieux ; il n’est pas du domaine de l’érudition de rechercher si les choses ont changé depuis. Mais, alors qu’une éducation éclairée n’avait pas fortifié l’intelligence des femmes, l’envie de savoir ce qu’on ne sait point encore conspirait chez les Romaines avec leur crédulité pour mettre les charlatans à la mode.

Chaldeis sed major erit fiducia

écrit Juvénal dans une de ses satires, où les femmes, il est vrai, ne sont pas ménagées (41). Toutefois ce que dit le poète latin est si précis, si circonstancié, qu’il ne saurait l’avoir inventé ; et, en tenant compte de sa proverbiale hyperbole, il faut reconnaître dans le tableau qu’il trace un portrait assez ressemblant pour nous tenir lieu de l’original. « Tout ce que leur prédit un astrologue leur semble, c’est ici Juvénal qui parle des Romaines, émaner du temple de Jupiter Ammon, car Delphes ne rend plus d’oracles. » Et plus loin, dans la même satire, le poète avertit son lecteur d’éviter la rencontre de celle qui feuillette sans cesse des éphémérides ; qui est si forte en astrologie qu’elle ne consulte plus et que déjà elle est consultée ; de celui, sur l’inspection des astres, refuse d’accompagner son époux à l’armée ou dans sa terre natale. Veut-elle seulement se faire porter à un mille : l’heure du départ est prise dans son livre d’astrologie. L’œil lui démange-t-il pour se l’être frotté : point de remède avant d’avoir parcouru son grimoire. Malade au lit, elle ne prendra de nourriture qu’aux heures fixées dans son Petosiris : ainsi s’appelait un astrologue égyptien (42) dont un traité d’apotélesmatique avait emprunté le nom (43). Les femmes de condition médiocre, continue Juvénal, font le tour du Cirque avant de consulter la destinée; après quoi elles livrent au devin leurs mains et leur visage.

La chiromancie se liait, comme on voit, à l’astrologie ; association d’origine égyptienne, car les documents hiéroglyphiques nous [p. 9] apprennent que, suivant la doctrine enseignée à Thèbes et à Memphis, chaque partie du corps était supposée soumise à l’influence d’un astre (44).

Le satirique latin nous dit encore que « les plus opulentes faisaient venir à grands frais de l’Inde et de la Phrygie des augures versés dans la connaissance des influences sidérales. »

Tacite rapporte que la demeure de Poppée, l’épouse de Néron, était toujours pleine d’astrologues que consultait cette princesse ; et ce fut l’un des devins attachés à sa maison, Ptolémée, qui prédit à Othon son élévation à l’empire, lors de l’expédition d’Espagne où il l’avait accompagné (45). On le voit, à la cour des Césars, les femmes n’étaient pas les seules atteintes de crédulité en matière d’astrologie. Pour être juste, Juvénal aurait dû dire, comme notre bon La Fontaine

Et je sais même sur ce fait
Bon nombre d’hommes qui sont femmes.

En effet, le poète latin n’aurait eu qu’à interroger les anecdotes sur la cour, recueillies par des historiens mieux informés, pour trouver chez des Romains une foi à l’art divinatoire aussi robuste que celle de sa superstition.

Dans sa demeure d’Apollonie, Octave, en compagnie d’Agrippa, consulta un jour l’astrologue Théogène. Le futur époux de Julie, plus crédule ou plus curieux que le neveu de César, fit tirer le premier son horoscope. Théogène lui annonça d’étonnantes prospérités. Octave, jaloux d’un si heureux destin, craignit que la réponse ne fût pour lui moins favorable, et, au lieu de suivre l’exemple de son compagnon, il refusa net de dire à Théogène le jour de sa naissance, sans la connaissance duquel son horoscope ne pouvait être tiré. L’astrologue insista ; à la fin, la curiosité l’emportant, Octave se décida à répondre. Il n’avait pas plus tôt révélé la date demandée, que Théogène se précipita à ses pieds et l’adora comme le futur maître de l’empire (46). L’astrologue avait lu d’un coup d’œil dans les astres la fortune qui attendait Auguste, ou je crois plutôt qu’il l’avait vue dans ses yeux. Octave fut transporté de joie. Je ne sais s’il avait auparavant grande foi à l’astrologie ; mais à dater de ce moment il y crut fermement ; et, pour rappeler l’heureuse influence [p. 10] du signe zodiacal sous lequel il était né, il voulut que des médailles frappées sous son règne en représentassent l’image (47).

Voilà ce que nous raconte Suétone ; et cette anecdote nous prouve que, si les Chaldéens déraisonnaient tant soit peu dans la science des choses célestes, ils jugeaient assez bien de celles de la terre, et n’auraient point été de ceux qui se laissaient tomber dans un puits pour avoir regardé trop en l’air. Comme nous le dit Apulée, ils arrangeaient leurs réponses d’après les désirs de ceux qui les interrogeaient (48). Les successeurs d’Auguste consultèrent aussi souvent les mathématiciens, bien que leurs oracles parfois n’aient pas été aussi encourageants que ceux de Théogène : tous les astrologues romains n’étaient pas des courtisans. Les princes faisaient aux devins, aux mages, l’accueil le plus bienveillant, tant que les prédictions qu’ils en recevaient ne venaient pas contrarier leurs desseins ou leurs vœux ; mais malheur à ces prophètes, quand l’empereur et les astres n’étaient pas d’accord ! Les astrologues devenaient responsables de leurs prédictions ; on les jetait dans les fers, on les exilait, parfois même on les punissait de mort. Toutefois ce martyre ne faisait que grandir leur renommée et inspirer plus de confiance en leurs paroles. « Un astrologue n’est en crédit, écrit Juvénal, qu’autant qu’il a été chargé de chaînes ou qu’il a croupi dans le cachot d’un camp. S’il n’a pas été condamné, c’est un homme ordinaire ; mais s’il a vu la mort de près, si par faveur il a été seulement relégué dans les Cyclades, après avoir langui dans l’étroite Sériphe s’il a enfin obtenu son rappel, on se l’arrache (49). »

En présence de la foi qu’on avait aux astrologues, à la cour des empereurs (50), on s’étonnera peut-être de voir en certains cas porter contre eux des défenses sévères et des châtiments redoutables. Est-ce que la superstition ne prenait les empereurs que par accès ? Ces édits ont-ils été portés pendant leurs moments lucides ? Nullement : les maîtres de l’empire croyaient à la divination astrologique, mais ils voulaient s’en réserver à eux seuls les avantages. Ils tenaient à connaître l’avenir, mais ils entendaient que leurs sujets l’ignorassent. Il eût été dangereux, en effet, que les citoyens pussent lire dans les astres le sort réservé à leur prince. Bien des gens qui courbaient la tête, par la pensée que l’époque de la délivrance était [p. 11] éloignée, s’ils avaient su la révolution qui se préparait, auraient fièrement attendu des temps meilleurs. Et puis, on pouvait pousser la curiosité jusqu’à vouloir découvrir quand et comment mourrait l’empereur, indiscrètes questions auxquelles on répondait par des conspirations et des attentats. C’est ce que redoutaient surtout les chefs de l’État. Tibère avait été à Rhodes, près d’un devin en renom, s’instruire des règles de l’astrologie. Il avait attaché à sa personne le célèbre astrologue Thrasylle, dont il éprouva la science fatidique par une de ces plaisanteries qui ne viennent qu’à l’esprit d’un tyran (51). Ce même Tibère fit mettre à mort quantité de gens accusés d’avoir tiré leur horoscope, en vue de savoir quels honneurs leur étaient réservés, tandis qu’en secret il prenait lui-même l’horoscope des gens les plus considérables, afin de découvrir s’il n’avait point à attendre d’eux de rivaux (52). Septime Sevère faillit payer de sa tête une de ces curiosités superstitieuses qui conduisaient chez les astrologues les ambitieux de son temps. De bonne heure il avait pris foi à leurs prédictions, et les consultait pour des actes importants. Ayant perdu sa femme et songeant à contracter un second hymen, il tira l’horoscope des filles de bonne maison qui se trouvaient alors à marier. Tous les thèmes généthliaques qu’il établissait par les règles de l’astrologie, étaient peu encourageants. Il apprit enfin qu’il existait en Syrie une jeune fille à laquelle les Chaldéens avaient prédit qu’elle aurait un roi pour époux. Sévère n’était encore que légat ; il se hâta de la demander en mariage et l’obtint (53). Julie était le nom de la femme née sous une si heureuse étoile. Mais était-il bien l’époux couronné que les astres avaient promis à la jeune Syrienne ? Ne pouvait-il point avoir, lui mari, un successeur auquel appartiendrait la couronne qu’il ambitionnait ? Cette réflexion préoccupa plus tard Sévère, et, pour sortir de sa perplexité, il alla en Sicile interroger un astrologue en renom. La chose vint aux oreilles de l’empereur Commode ; qu’on juge de sa colère ! Et la colère de Commode, c’était de la rage, de la frénésie. Heureusement Sévère avait à la cour des amis qui croyaient peut-être aussi aux étoiles, mais non à celle de l’empereur déjà sur son déclin. On parvint à disculper l’imprudent légat (54), auquel dans la suite l’athlète Narcisse vint donner la réponse qu’il était allé chercher en Sicile : Commode mourait étranglé par lui à l’incitation de Marcia. [p. 12]

Ces rigueurs contre la curiosité indiscrète de l’ambition ne firent que prendre des proportions plus terribles sous les premiers empereurs chrétiens. Sous Constance, fils de Constantin, quantité de personnes qui s’étaient adressées aux oracles furent punies des plus cruels supplices (55). On redoubla encore de cruauté sous Valens. Un certain Palladius fut l’agent de cette épouvantable persécution. Chacun se voyait exposé à être dénoncé pour avoir entretenu des rapports avec les devins. Ses affidés pénétraient dans les maisons, y glissaient secrètement des formules magiques, des charmes, qui devenaient ensuite autant de pièces de conviction. Aussi la frayeur fut telle en Orient, nous dit Ammien Marcellin (56), qu’une foule de gens brûlèrent leurs livres, de peur qu’on n’y trouvât matière à accusation de sortilège et de magie.

La magie s’associait fréquemment, en effet, à la pratique de l’astrologie, pour constituer ce que l’on appelait l’astéroscopie (57), science dont l’invention fut plus tard attribuée aux Cariens (58) ; mais les empereurs n’y avaient recours qu’en secret, ainsi que le fit Didius Julianus (59).

L’emploi des procédés magiques, aux yeux de l’opinion, faisait des devins des hommes infiniment plus dangereux, leurs opérations ayant alors pour objet plutôt de nuire à un ennemi et de satisfaire une convoitise que d’opérer quelque bienfaisant miracle. De là les peines fréquemment édictées contre les magiciens, et renouvelées de celles qu’avait portées contre les auteurs de sortilèges la loi des Douze Tables (60). Auguste avait proscrit les goètes comme les astrologues (61) ; Tibère bannit de l’Italie tous ceux qui se livraient aux pratiques magiques, et quatre mille personnes de race affranchie furent pour ce fait transportées dans l’île de Sardaigne (62). Leur exil ne paraît pas toutefois avoir été de bien longue durée. Sous Claude, on les exile encore : senatus consultum atrox et irritum, écrit Tacite (63). Vitellius renouvelle ces rigueurs. Cet empereur, qui avait pour l’art divinatoire une aversion que lui dictaient sans doute les motifs [p. 13] énoncés plus haut, assigna aux astrologues une époque fixe pour sortir de l’Italie. Ceux-ci répondirent par une affiche qui ordonnait insolemment au prince d’avoir à quitter la terre (64) auparavant, et à la fin de l’année Vitellius était mis à mort. Vespasien renouvela la défense aux astrologues de mettre le pied sur le territoire italique, ne faisant d’exception que pour le mathématicien Barbillus, qu’il se réservait de consulter (65).

Une fois qu’on avait prêté sa confiance à ces charlatans, il n’y avait pas de crime qu’ils ne pussent vous faire commettre, tant la superstition était poussée loin et le sens moral dénaturé par eux. Je ne citerai pas l’exemple de Néron, consultant l’astrologue Babillus et faisant périr tous ceux dont ses prophéties lui annonçaient l’élévation (66) : cet empereur n’avait pas besoin de l’astrologie pour se permettre un crime. Je citerai encore moins Héliogabale, grand consulteur de magiciens (67) : une folie sanguinaire avait altéré ses facultés. Mais le sage Marc-Aurèle lui-même, si l’on en croit Capitolin, se rendit coupable d’une action détestable par un effet de sa crédulité ou de sa condescendance pour celle de son entourage. Faustine, son épouse, avait une fois vu passer un gladiateur dont la beauté l’avait enflammée d’un amour criminel. Vainement elle combattit longtemps en secret la passion dont elle était consumée ; cette passion ne faisait que s’accroître. Faustine finit par en faire l’aveu à son époux, lui demandant un remède qui pût ramener la paix dans son âme bouleversée. La philosophie de Marc-Aurèle n’y pouvait rien ! On se décida à consulter des Chaldéens habiles dans l’art de composer des philtres propres à faire naître comme à faire passer les désirs amoureux. Le moyen indiqué par ces devins fut plus simple que celui qu’on était en droit d’attendre de leur science si compliquée : c’était de tuer le gladiateur. Ils ajoutèrent que Faustine devait ensuite se frotter du sang de la victime. Le remède fut appliqué ; on immola l’innocent gladiateur, et l’impératrice ne put dès lors songer à oublier pour lui son époux. Le sang qu’elle répandit sur elle ne fit sans doute qu’ajouter à l’horreur dont le souvenir de cette passion devait pour elle être environné (68). Tel est le récit du biographe de Marc-Aurèle. A-t-il raconté l’histoire tout entière, et Faustine voulut-elle se venger du dédain du gladiateur ? [p. 14]  C’est ce que je n’oserais affirmer. Tant de vertu chez Faustine a, j’en conviens, droit de nous étonner. Mais, que l’anecdote fût vraie ou supposée, elle n’en prouve pas moins quelle puissance on pensait que pouvaient avoir sur l’âme la plus honnête les détestables superstitions du temps.

Astrologie babylonienne.

Et cependant ces astrologues, ces devins si aveuglément obéis, on les trouvait bien souvent en défaut, et leur science était loin de paraitre infaillible, même au vulgaire. Mais, parce que des imposteurs nous abusent à l’aide de la science chaldéenne, est-ce une raison de croire que cette science ne soit que vanité? Voilà ce qu’on répondait aux incrédules, et Tacite (69), en reproduisant ce raisonnement, nous montre que de grands esprits se payent parfois de bien pitoyables raisons. Lucien, dans son Faux Prophète, s’est sans doute moqué des charlatans qui vendent des recettes, des philtres amoureux, des charmes pour perdre un ennemi, pour découvrir des trésors et se procurer des successions ; mais, en dévoilant toutes leurs ruses, il ne désabusa ni le peuple ni les grands ; et, sous les empereurs chrétiens, une accusation de magie était tout aussi grave que lorsque Apulée écrivait, pour y échapper, une longue et spirituelle apologie. Le christianisme, qui aurait dû mettre un terme à ces pratiques ridicules et mensongères, en diminua sans doute le nombre, mais ne parvint pas à les faire disparaître. Bon nombre des sectes que nous désignons sous le nom de gnostiques (70), et qui prétendaient se rattacher à l’Évangile, associaient d’ailleurs à leur culte l’exercice des rites magiques, et les Abraxas sont des monuments de cette folle superstition.

Les constitutions apostoliques, les conciles de Laodicée (366), de Vannes, d’Agde (505), d’Orléans (511), d’Auxerre, de Narbonne, condamnèrent la pratique des sciences occultes et divinatoires ; mais on ne tint guère compte de leurs défenses, pas plus qu’on ne l’avait fait des enseignements des plus illustres Pères de l’Église. Saint Athanase, saint Chrysostome, saint Cyrille de Jérusalem, Arnobe, saint Augustin, saint Grégoire le Grand et bien d’autres, avaient tonné contre ces superstitions dans lesquelles persévéraient les chrétiens ; ils avaient réfuté l’astrologie, que défendait le gnostique Bardesanes. Les sorciers, les magiciens, les astrologues et les diseurs de bonne aventure, existaient comme par le passé.

Il faut le dire aussi, tout en repoussant les sciences occultes, la [p. 15] plupart des docteurs chrétiens ajoutaient foi à leur réalité ; ils les condamnaient moins comme une criminelle curiosité que comme une pratique dangereuse et diabolique. Ils n’y voyaient pas simplement l’effet du délire ou de l’ignorance ; c’était, à leurs yeux, l’inspiration des puissances infernales qui prêtaient aux devins et aux sorciers l’appui de leur action surnaturelle. Dans l’opinion des anciens théologiens, Satan et ses suppôts jouaient un rôle véritable au milieu de ces conjurations, de ces enchantements, de ces merveilles de la nécromancie. Les noms des divinités orientales qu’on prononçait étaient, assuraient-ils, ceux mêmes des démons ; et ils en donnaient pour preuve l’épithète de démons que les anciens leur avaient appliquée. « Si nous pouvions, écrit Origène (71), expliquer la nature des noms efficaces dont se servent les sages de l’Égypte, les mages de la Perse, les brachmanes et les samanéens de l’Inde, et ceux qu’emploient les autres nations, nous serions en état de prouver que la magie n’est pas une chose vaine, comme Aristote et Épicure l’ont avancé, mais qu’elle est fondée sur des raisons connues, à la vérité, de peu de personnes. »

Et comment les Pères de l’Église n’auraient-ils pas pensé ainsi, quand, près d’eux, tant de néoplatoniciens prétendaient opérer des merveilles par l’emploi des rites magiques, faire, à l’aide d’enchantements, apparaître les démons (δαζμονες) ? Il n’y avait plus de vivace dans le polythéisme que la foi à la divination et aux prodiges ; les philosophes, qui s’efforçaient de relever cette religion agonisante, faisaient alors appel aux sciences occultes, et avaient opéré une liaison plus étroite que par le passé entre la magie et le culte des divinités helléniques. Toute une hiérarchie d’êtres divins, dont l’idée avait été puisée chez Pythagore et Platon, était substituée, sous le nom de démons, aux dieux homériques ; et, trompés par une identité de mots, les Pères de l’Église croyaient reconnaître dans ces démons les anges déchus de la tradition hébraïque, auxquels les Juifs hellénistes avaient appliqué ce nom grec de démons.

La magie prit donc une importance de plus en plus grande dans les derniers siècles du polythéisme ; elle se mêla au culte grec, et c’est ce qu’Apulée allègue pour sa défense dans son Apologie. Julien tenta vainement de reconstituer, à l’aide de cette magie nouvelle, la religion de l’empire, puisant dans les cultes tout magiques de Mithra et de Sérapis les éléments d’une liturgie plus savante. Qu’on relise la biographie des philosophes néoplatoniciens, d’un [p. 16] Porphyre, d’un Proclus (72), d’un Plotin, et l’on verra quelle importance ils attachaient à ces rites magiques, appelés évocation, exorcisme, purification. Esprits ardents et entêtés du passé, ils voyaient partout des démons, des divinités cachées qu’il fallait adorer ou apaiser ; ces philosophes s’en croyaient inspirés, et leurs pratiques extravagantes entretenaient chez le vulgaire une crainte superstitieuse.

Les temples abattus, les idoles renversées, le polythéisme officiel était détruit ; mais la foi aux dieux n’était pas pour cela déracinée ; elle vivait dans la magie : et les démons, qu’on n’adorait plus au pied des autels, étaient encore invoqués, quand il s’agissait de découvrir l’avenir ou d’opérer quelque maléfice. Les astrologues, les devins, les sorciers, continuaient dans l’ombre à pratiquer leur art, et le mystère dont ils s’environnaient de plus en plus, ne faisait qu’agir davantage sur les imaginations.

Vainement l’Église leur disait qu’ils perdaient leur âme par ce commerce avec les démons ; vainement elle accompagnait ces avertissements de menaces terribles que le législateur séculier sanctionnait par ses décrets : la superstition résistait à tout. La curiosité chez les uns, chez les autres le désir de se venger, sans être découvert, d’un rival ou d’un ennemi ; chez un grand nombre, celui de s’enrichir, de prospérer sans travail et sans effort, d’assouvir ses convoitises : tout cela était plus fort que les défenses canoniques et les menaces de la loi. Une foule de témoignages prouvent que les pratiques magiques et divinatoires se sont continuées jusqu’à une époque où le polythéisme semblait avoir totalement disparu. Cet entêtement pour les rites païens transformés en opérations magiques s’observait surtout dans les contrées qui n’avaient été éclairées des lumières de l’Évangile qu’à une époque tardive ; mais la Grèce elle-même, l’Asie Mineure, fournissaient des exemples de pareilles superstitions. On ne sacrifiait plus aux dieux, mais on consultait encore les entrailles des victimes et la direction de la fumée de l’encens (73). On ne croyait plus aux divinités de l’Olympe, mais on continuait de révérer celles des fontaines, des prairies et des bocages. [p. 17]

On a souvent cité l’énumération qui fut faite de ces pratiques, sous le titre d’Indiculus superstitionum et paganiarum, au concile tenu, dans le VIII, siècle, à Leptines, dans le Hainaut. Ce curieux monument nous montre que tout le paganisme subsistait en réalité sous le nom de magie et de sorcellerie. Ceux qui s’y adonnaient se rendaient dans des maisons retirées (casulæ),dans des endroits jadis consacrés (fana) ; ils y faisaient des sacrifices à Jupiter, à Mercure ou à quelque autre dieu ; ils prenaient les augures, tiraient les sorts, évoquaient les âmes, façonnaient avec des linges ou de la farine de petites idoles qu’ils promenaient ensuite dans la campagne absolument comme Sulpice Sévère nous dit que le faisaient les gens des campagnes à l’arrivée de saint Martin dans les Gaules (74). A peu près à la même époque où cela se passait dans notre patrie, de semblables superstitions se maintenaient en Écosse, ainsi que nous 1 apprend l’abbé Cuméanus le Sage, dans son traité de Mensura pœnitentiarum (75). Quatre siècles plus tard, Burchard de Worms (76), recueillant les défenses portées contre les pratiques païennes par les conciles et les souverains pontifes, dresse une liste non moins complète que l’Indiculus, où reparaît toute la science magique de I antiquité. En la parcourant, on croirait lire la description que Théocrite ou Horace nous donnent des opérations d’une magicienne. On y trouve mentionnés l’astrologie, les sortilèges, les présages, l’offrande faite aux Parques, les rites observés dans les oracles. Il y est plusieurs fois question, sous le nom de Carmina diabolica, de prières adressées aux dieux, expression que nous devons traduire par charmes diaboliques ; car ces vers, ces hymnes (carmina), n’étaient plus, pour ceux qui les répétaient, les élans religieux de la poésie, mais de simples formules magiques Burchard est si frappé du caractère antique de toutes ces superstitions qu’il s’écrie : A recta fide deviat, et in errore paganorum revolvitur.

Les premiers empereurs chrétiens avaient été impitoyables envers les magiciens. Plus tard, les mœurs s’étant adoucies ou la crainte qu’inspiraient les maléfices s’étant atténuée, on se relâcha de cette extrême sévérité ; on se contenta de lancer l’anathème contre ces païens endurcis, ou de leur imposer des années de pénitence de les mettre, pendant un certain temps, au pain et à l’eau. [p. 18]

Qu’on ne croie pas, du reste, que ces superstitions n’existassent que chez de grossiers paysans, chez des serfs ou des vilains qui croupissaient dans une incurable ignorance ; elles régnaient de même dans les hautes classes et parfois jusque chez les clercs. Cuméanus, dans le traité déjà cité, élève les peines selon que les coupables de magie sont des laïques, des sous-diacres, des diacres ou des prêtres. L’emploi des sortilèges et de la divination se rattachait d’ailleurs à tout un ensemble de croyances dont déposent les chroniqueurs et les historiens, à commencer par Grégoire de Tours (77). Les comètes, les éclipses, étaient, au moyen âge, regardées presque par tout le monde comme des présages de calamités ou de grandes révolutions, opinion qui fut aussi celle de plusieurs Pères de l’Église ; on prenait les météores pour des signes de la colère céleste (78). On s’imaginait apercevoir dans l’air les armées célestes et les voir venir prêter aux hommes un appui miraculeux (79). Plusieurs même tenaient les ouragans et les tempêtes pour l’ouvrage des esprits mauvais dont la rage se déchaînait contre la terre. Saint Thomas d’Aquin, le grand théologien du XIIIe siècle, accepte cette opinion, tout comme il admet la réalité des sortilèges. La croyance aux revenants, c’est-à-dire à la possibilité pour les âmes de sortir de leur séjour invisible, et de se montrer à l’entour des tombeaux et dans les lieux inhabités, était aussi générale. Ce legs de l’antiquité païenne (80) était accepté par les hommes les plus éclairés, tout en contradiction que cela fût avec le dogme chrétien. Les écrivains du moyen âge renferment à ce sujet presque autant de contes que les anciens. Certains Pères de l’Église n’avaient pas repoussé cette superstition, et Origène notamment paraît l’accepter (81). Je pourrais rapprocher les récits de bien des auteurs païens et chrétiens, à propos des revenants, pour montrer l’étroite filiation des idées ; je me bornerai à un seul exemple. On rapporte, dans la légende de saint Germain d’Auxerre, que le pieux évêque pénétra un jour dans une masure en ruines où la rumeur publique disait qu’il revenait [p. 19] un spectre. Saint Germain ne s’était point laissé effrayer par ces bruits ; mais à peine était-il entré que le fantôme se présenta devant lui. « Au nom de Jésus-Christ, qui es-tu ? lui cria saint Germain. — Je suis, répondit le revenant, l’âme d’un mort qui n’a pas reçu de sépulture. » Et, sur la demande du prélat qu’il lui en donnât la preuve, le spectre le conduisit près d’un amas de décombres sous lesquels gisaient des ossements. Saint Germain se hâta de les faire rendre à la terre, et le spectre ne reparut plus (82).

En lisant cette anecdote, ne croirait-on pas avoir sous les yeux une variante de l’histoire du philosophe Athénodore que nous a rapportée Pline le Jeune (83), ou une aventure que Lucien, dans son Amateur de fables, conte, lui, pour nous amuser ?

Je pourrais encore citer bien des usages païens qui étaient en vigueur au moyen âge et dont quelques-uns se sont même conservés jusqu’à nos jours. L’habitude de souhaiter la bénédiction de Dieu à une personne qui éternue, est un reste de superstition romaine. Tibère exigeait même qu’en voiture on ne manquât pas de saluer l’éternueur (84). Et le tintement d’oreilles était, pour les anciens, comme il le fut longtemps parmi nous, chez le peuple, un signe que l’on parlait de celui qui l’avait ressenti (85).

L’Europe était donc encore à moitié païenne au temps où elle semble, à d’autres égards, avoir le plus renoncé aux erreurs des anciens. En 1389, la Sorbonne s’émut de l’attachement que l’on montrait pour toutes ces chimères et renouvela contre elle les défenses et les condamnations. Le célèbre Gerson nous a conservé ses décisions dans un traité contre l’astrologie (86). Les pratiques de sorcellerie et de divination qu’il a relatées reproduisent l’ensemble des superstitions déjà anathématisées par l’Église, quatre ou cinq siècles auparavant.

Il est vrai que, afin d’échapper aux foudres lancées contre elles, les opérations magiques prirent graduellement les dehors du [p. 20] christianisme. On y avait mêlé des rites empruntés aux cérémonies de l’Église. Le signe de la croix, par exemple, y remplaçait les anciennes incantations. Les noms hébreux de Dieu, ceux des anges, d’Abraham, de Salomon, qu’une tradition sans fondement donnait pour d’habiles magiciens, étaient substitués aux noms des divinités grecques ou orientales. On ne prenait plus les sorts comme à Préneste, mais on consultait les écritures au hasard : on tirait à la plus belle lettre avec la Bible. De là l‘usage des sorts des Saints, sur lesquels un membre de l’ancienne Académie des Inscriptions, l’abbé Dubesnel, a inséré dans son recueil d’intéressants détails (87). Les oracles s’étaient tu, mais les tombeaux des saints les avaient remplacés ; et au lieu de remettre au prophète la cédule sur laquelle était consignée la demande à faire au dieu, on la déposait sur le tombeau ; peu de temps après le saint donnait la réponse (88). On conjurait par des exorcismes la pluie, les tempêtes et les orages. On marmottait des patenôtres sur les blessures à guérir, sur les charmes à rendre efficaces. Ce n’était plus Diane ou Hécate que l’on invoquait dans le silence des nuits, ainsi que cela se voit encore pratiqué aux VIIIe et IXe siècles, mais le diable qu’on appelait à son aide (89). Les sorciers avaient fini par croire eux-mêmes que les dieux évoqués par leurs enchantements n’étaient autres que les suppôts de l’enfer ; mais ils n’en demeuraient pas pour cela moins confiants dans leur protection ; ils s’engageaient à eux par des pactes et s’imaginaient aller en leur compagnie au sabbat. Dans cette opinion même, ils ne s’écartaient pas complétement de la donnée antique, puisque les Romains croyaient aussi que l’emploi des talismans, des charmes, vouaient ceux contre lesquels ils étaient employés aux puissances infernales. Maleficia quis creditur numinibus infernis sacrari, écrit Tacite (90).

Voici comment se forma une magie nouvelle, magie purement diabolique, où les dieux du paganisme étaient remplacés par ce que nous appelons aujourd’hui les démons. L’enchanteur, loin de se croire un homme inspiré et divin, consentait, pourvu qu’il eût [p. 21] toujours le bénéfice de ses pratiques magiques, à n’être plus que le jouet de Satan.

Ainsi, peu à peu, les antiques divinités de l’Orient et de la Grèce furent, en réalité, réduites à la condition de génies déchus et malfaisants, d’esprits surnaturels encore, mais d’un ordre inférieur, et dont la puissance était limitée aux maléfices et aux enchantements. Ces dieux, qui se montraient jadis à leurs dévots adorateurs sous les traits d’une puissance protectrice, ne s’offraient plus aux sorciers du moyen âge que sous la figure de démons. Sulpice Sévère, dans la Vie de saint Martin, en parlant des apparitions qui leurraient nos crédules ancêtres encore païens, nous dit que le diable se faisait voir à eux, parfois sous les traits de Jupiter, souvent sous ceux de Mercure, plus fréquemment sous ceux de Minerve et de Vénus (91). Aux yeux de l’historien ecclésiastique, ces divinités jadis si révérées, et dans les attributs desquelles on aperçoit le reflet effacé du vrai Dieu, ne sont plus que des apparences démoniaques. Un phénomène semblable se retrouve dans l’histoire de bien des religions : les dieux du culte vaincu deviennent, d’ordinaire, les démons de la foi victorieuse. Les Devas du Rig-Véda, adorés par les anciens habitants de la Bactriane, ont laissé leur nom aux génies malfaisants des Perses, les Dews de l’Avesta. Quand le bouddhisme eut pénétré dans l’île de Ceylan, les divinités qu’adoraient auparavant les insulaires furent transformées en démons que l’on n’évoquait plus que pour opérer des sortilèges ou découvrir les choses cachées (92). Encore aujourd’hui, pour les Javanais convertis à l’islamisme, les anciens esprits des bois et des montagnes qu’adoraient leurs ancêtres, sont des démons dont ils implorent le secours par des enchantements, pour les entreprises difficiles. Les Albes ou Elfes, les Trolls des populations germaniques ou scandinaves devinrent aussi de petits diables, diables, il est vrai, plus espiègles que malfaisants (93). En Ecosse et en Angleterre, quand le mouvement de la réforme eut, en soulevant les passions religieuses, ravivé dans des cerveaux malades la manie des conjurations et des exorcismes, multiplié chez de fanatiques sectaires les apparitions, [p. 22] ce ne fut plus sous la figure du diable que se montrèrent les mauvais génies, mais sous celle du pape, des moines, des ministres catholiques que détestaient les réformés. On le voit, le phénomène était toujours le même. Aux époques de révolutions, les dieux du jour sont souvent les démons du lendemain, et ceux qu’on porte aujourd’hui au Panthéon, demain seront peut-être jetés aux gémonies.

Les souvenirs du néoplatonisme, que réveillait la renaissance des lettres grecques et latines, conspirèrent, avec les restes de superstitions antiques, pour donner, aux XVe et XVIe siècles, une nouvelle vogue à la magie et à la divination. Il y eut alors des écrivains qui adoptèrent toutes les rêveries du néoplatonisme et cherchèrent à les accommoder avec l’enseignement du christianisme. Tel fut Paracelse. Corneille Agrippa mêle à ses doctrines magiques le nom de presque toutes les divinités païennes. L’astrologie reprit surtout faveur. Déjà, au XIVe siècle, en Castille, dont une des métropoles, Tolède, était un foyer de magie (94), Alphonse X s’en était montré fort entiché. Charles V s’en occupa avec passion. Il fit venir d’Italie, où cette science était très-cultivée, le père de la célèbre Christine de Pisan, afin de s’en mieux instruire, et c’est pour réfuter les erreurs accréditées par cette protection royale que Gerson composa, près d’un demi-siècle plus tard, son Traité sur les Astrologues. Le livre n’eut pas plus d’efficacité contre la superstition régnante que celui qui sortit, dans la suite, de la plume de Pic de la Mirandole. Louise de Savoie, mère de François Ier, fort entêtée d’astrologie, voulait faire de Corneille Agrippa son devin ; mais, peu confiant dans un art dont il n’était pas pourtant désabusé, le philosophe n’accepta près d’elle que la charge de médecin. Michel Nostradamus trouva près de Catherine de Médicis et de Charles IX une confiance que lui refusaient ses compatriotes : nul n’est prophète dans son pays ! Ses prédictions, ramas de sentences énigmatiques et ridicules, en ont imposé depuis à bien des gens. Son second fils, qui voulait suivre ses traces, fut, il est vrai, moins heureux. Rodolphe II, empereur d’Allemagne, favorisa les astrologues, qui étaient souvent aussi, comme les anciens Chaldéens, d’habiles astronomes. Képler nous en est la preuve, lui que son génie ne put défendre de ces folles erreurs. Il n’a pas été le seul grand esprit d’ailleurs qui les ait partagées ; Cardan, qui savait si bien estimer [p. 23] la magie pour ce qu’elle vaut, admettait l’influence des astres, et Henri Estienne, dans sa jeunesse, il est vrai, avait tiré des horoscopes. Nos rois n’étaient pas plus sages ; Henri IV fit venir l’astrologue et médecin Larivière, au moment de la naissance de Louis XIII, et, quand Anne d’Autriche accoucha de Louis XIV, un astrologue, Morin, se tenait caché dans l’appartement pour tirer l’horoscope du futur monarque. Ce dernier fait nous montre qu’on commençait à avoir honte de sa crédulité : c’est que, depuis un demi-siècle, Sixte V avait rendu contre les astrologues son motu proprio, qui eut plus d’effet contre les devins que les ordonnances édictées en 1560 et 1579.

Quant aux magiciens, bien qu’activement poursuivis par les lois, ils n’en étaient pas moins consultés, recherchés par le vulgaire. La foi à la magie était presque universelle. Une foule de gens se livraient à la sorcellerie, quoique des bûchers s’allumassent pour eux en cent endroits différents. On était, pour ceux qui venaient à être découverts, sans pitié, sans merci, tant on redoutait leurs maléfices ; en France, en Allemagne, en Angleterre, il s’en brûlait par milliers. Ces sanglantes exécutions ont rempli le XVIe et toute la première moitié du XVIIe siècle ; elles ont été racontées avec détails par plusieurs savants auteurs ; le Mercure françois en relate bon nombre. L’une eut lieu à Paris, en place de Grève, en 1609. En 1644, d’Estampes Valencé, archevêque de Reims, écrivait au chancelier Séguier que l’on persécutait dans son diocèse une foule de gens représentés comme des sorciers. On précipitait les malheureux dans l’eau, et on ne les tenait pour innocents que s’ils n’allaient pas au fond (95). Un sieur de Saint-Germain, convaincu de s’être servi de miroirs magiques, fut décapité, et ses complices pendus et brûlés. En 1665, aux grands-jours de Clermont, on instruisit encore un procès de magie. Un seigneur avait été accusé par son domestique d’avoir, comme les anciens Chaldéens, un secret pour s’élever en l’air. Emprisonné d’abord, il parvint à s’évader et disparut ; il fit bien, car rien n’était plus terrible qu’une accusation de magie. Il fallait du courage pour défendre le malheureux qui en était l’objet ; on risquait, en cherchant à sauver la tête du prévenu, de passer soi-même pour un affidé du diable, ou, ce qui ne valait pas mieux, pour un esprit fort. Gabriel Naudé eut pourtant cette hardiesse, dans son Apologie pour les grands hommes accusés de magie, qui parut en 1625. Il est vrai que ceux dont il prenait la défense, étaient morts [p. 24] depuis longtemps et n’avaient à craindre que pour leur mémoire ; son livre, quoique prudemment dédié à un président du parlement de Paris, porta quelque ombrage à la justice et ne put se réimprimer qu’à l’étranger.

Poursuivis, traqués par les magistrats, anathématisés par l’Église, les magiciens se vengèrent en faisant porter la responsabilité de leur crime sur deux papes des plus orthodoxes, Léon III et Honorius III. Déjà Gerbert avait été accusé de magie. Ils forgèrent, sous le nom de ces pontifes, deux livres de sorcellerie, l’Enchiridion et le Grimoire, qui ont été plusieurs fois réimprimés, et dans lesquels se trouvent réunies toutes les ridicules recettes de leur art imaginaire.

Le XVIII, siècle fit taire ces folies et effaça des imaginations les craintes puériles et les curiosités superstitieuses qu’entretenaient la magie et l’astrologie judiciaire. Les rigueurs contre les sorciers finirent en France avec 1718, année où le parlement de Bordeaux rendit le dernier arrêt de mort pour crime de sorcellerie. Quelques disciples obstinés de Bodin soutinrent encore, il est vrai, la réalité de la magie (96), la nécessité de procéder contre elle sans miséricorde ; on ne leur répondit que par un sourire d’incrédulité.

En avait-on fini avec ces superstitions, et la lumière avait-elle définitivement pénétré dans les esprits ? Hélas ! non ; on vit bientôt se reproduire les mêmes illusions, dont l’antiquité avait été la dupe, et jusque dans ce siècle, les rêveries de la magie et de la démonologie ont rencontré des défenseurs et des adeptes.

ALFRED MAURY, 
Membre de l’Institut.

 

NOTES

(1) Marburgi, 1787, in-4°.

(2) Platon. Leg. XI, § 12. Les Grecs ont toujours distingué la goétie de la magie proprement dite. (Schol. in Synes., ed. Petav., p. 363 ; Michael Glycas, Annal., pars II. D. 244. ed Bekker.)

(3) Voy. mon Histoire des religions de la Grèce antique, t. II, p. et suiv.

(4) Hist. nat. XXX, 1. Cf. Euseb. Chron. 1, 48, Præp. Evang. 1. 10, 35, V, 14, Suidas, v° Άστρονομια ; Apul. Apolog.,c. 27.

(5) Dinon, dans son Histoire des Perses, rapporte que les mages se servaient d’une baguette pour leurs évocations. (Voy. Schol. Nicand. Ther. 613 ap. C. Müller, Fragm. Hist. Græc., t. II. p. 91.)

(6) Voy. Anquetil du Perron, Zend-Avesta, 1. l, part. 2, p. 266. Cf. Dion. Chrysost. Orat. XLIX. p. 249, ed. Reiske.

(7) Herodot. VII, 6; Philostrat. Vit. Sophist. I, 10.

(8) Dion. Chrysost. Orat. XLIX, p. 249, XXXVI, p. 93 ; Ælian. II. V. II, 17. Cf. Apul. Apolog., c. 26 ; de Dogm. Plat. 1, 3.

(9) Ce nom était Mogh, Mogbed, Mobed.

(10) Eschyl. Pers. v. 315 sqq. Voilà pourquoi l’invention de la magie fut attribuée à Zoroastre. Justin. I, 1 ; Diogen. Laert. 1, 8 ; Apul. Florid. II, 15 ; Suidas. Cf. J. Gerson. De Errorib. circa artem magicamj ap. Opere t. I, col. 217.

(11) Philostrat. Vit. Apoll. Tyan. 1, 18.

(12) II, 21. Cf. Apul. Florid. II, 15; Isaïe, XLVII, 13; Sulpic. Sever. Sacr. Histor. II, 3; Ciceron. De Divinat. I. 1. Cedren. Histor. compend., p. 73, ed. Bekker.

(13) Quint. Curt 1Y, 39; Arrian. Exped. Alex. Ill. 16, § 4 : Justin. XII, 13,

(14) Tacit. Annal. VI, 42.

(15) Plin. Histor. natur. VI, 26; Strabon. XI, p. 523, XVI, p. 739. Cf. Sainl-Martin, Histoire des Arsacides, t. I, p. 176.

(16) Bardesanes, De fato, IV, ap. Biblioth. Græc, pair., t. 1. p. 683.

(17) Vitruv. IX, 26; Strabon. II. D. 99.

(18) Theocrit. Idyll. II, 261, 262; Schol. ad h. l.

(19) Simplicius, ap. Lobeck, Aglaoph, p. 426.

(20) Voy. Proclus, in Tim. IV, 285.

(21) Charact. XVI. 

(22) Noct. Attic, XV, 20, S 1.

(23) Lucian. Necyomantia, p. 11, 12, ed. Lehmann.

(24) Herodot. II, 82 ; Justin. XXXVI, 2 ; Diodor. Sicil. 1, 81 ; Euseb. Præ. Evang. V, c. 7 sq.

(25) Porphyr. Epistol. ad Anebon., Clem. Alex. Strornat. VI, p. 757, ed. Potter.

(26) Servius, ad Virgil. Æneid. VI ; 714: Apul. Metam. VIII, 24, p. 721. ed Hildebr.

(27) Clem. Alex. Stromat. V, p. 671, ed. Potier. (Voy. Synesius. Calvit. Encom., p. 73, ed. Petav.) C’était un des préceptes de la magie de ne point changer le nom que portait la divinité étrangère, car la conjuration, l’évocation eût alors perdu tout son effet. (Voy. Origen. Adv. Celso V. 45, p. 612 ; Nicephor. in Synest. p. 462, ed. Petav.) Au contraire, appelé par son nom véritable, le dieu ne pouvait résister à l’effet de l’évocation. (Voy. Leemans, Monum. égypt. du musée de Leyde, p. 12, 18.) L’auteur du traité des Mystère des Égyptiens, attribué à Jamblique (IV, 4), prétend que les noms barbares, les noms empruntés à la langue des Assyriens et des Égyptiens, ont une vertu mystique et ineffable qui tient à la haute antiquité de ces idiomes et à l’origine divine et révélée de leur théologie. Les Esséniens s’obligeaient par serment à ne pas révéler le nom des anges (Joseph. De bell. Judaic., II, 7.) parce qu’ils prêtaient à l’invocation de ces noms une vertu magique.

(28) Schol. brev. ad Odyss. XII, 124 ; Schol. Euripid. ad Hippolyt., 317. Cf. Lobeck. Aglaoph., p. 223.

(29) Voy. Theocrit. Idyll. II, 14 sq.

(30) De là l’opinion que les opérations magiques, la divination, procédaient de démons. (Platon. Conviv., § 28.)

(31) II, G, § 8.

(32) Ciceron. De Divinat., II, 42, 43.

(33) Noct. Attic., XIV, 1.

(34) Adv. Mathem., V, p. 208, ed. Fabricius.

(35) Άστρολογζας

(36 Voy. Ciceron. De Natur. deor. II, 3.

(37) Voy. Plutarch. Ciceron., § 17, p. 780, ed. Reiske.

(38) Apul. Apolog., c. 56 sq. ; Metamorph., II. 12,

(39) Sueton. Tiber. , § 14: Dion. Cass., XLV, 1, p. 286, ed. Sturzo Cedren. Histor. compend.. p. 171, ed. Bekker,

(40) Sueton. Tiber., § 14.

(41) Satir., VI, 553 sq. Plutarque (Præcept. conjug., § 48, p. 572, ed. Wyttenbach.) insiste sur le soin qu’on doit prendre à ne pas laisser tomber les femmes dans les superstitions astrologiqnes.

(42) Plin. Hist. nat., VII, 49.

(43) Il existait des traités de magie qui portaient aussi les noms égyptiens de Typhon, Nectaného, Bérénice. Voy. Tertullian. De Anima, § 35.

(44) Origen. Adv. Cels., VII, § 58, 416. Voy. Cailliaud, Voyage à Méroé, L. IV, p. 37 et suiv.

(45) Histor., I, 23.

(46) Sueton. August., § 95. Cf. Dion. Cass., LVI, 25.

(47) Sueton., l. c.

(48) « Ut adsolent, ad consulentis votum confinxerunt » écrit Apulée dans son Apologie.

(49) Juven., l. c.

(50) Sueton. Caligul., § 57 ; Tacit. Histor. I, 22; ÆIl. Spartian. Hadrian. § 16.

(51) Tacit. Annal., VI, 20 ; Sueton. Tiber., § 143 ; Dion. Cass., ILV, 11.

(52) Sueton. Nero, § 36.

(53) Spartian. Æl. Verus, S 3.

(54) Spartian. Sever., § 2.

(54) Ammian. Marcell., XIX, 72.

(55) Ammian. Marcell., XXIX, 2.

(56) Artemidor. Oneirocr., 26 ; G. Syncell. Chronic., p. 12 ; Herm. in Phædr., p. 109.

(57) Clem. Alex. Stromat., I, p. 361.

(58) Spartian. Didius Julianus, S 7.

(59) Tab. VIII, art. 25; Cf. Apul. Apol., c. 47. S. Augustin. De Civit. Dei, VIII, 19.

(60) Dion. Cass., XLIX, LXI. p. 464. ed. Sturz.

(61) Tacit. Annal., II, 75.

(62) Annal., XII, 52.

(63) Sueton. Vitell. § 14.

(64) Dion. Cass., LXVI, 10, § 9.

(65) Suetun. Nero, § 36.

(66) Lamprid. Heliog., § 9.

(67) J. Capitolin. Marc. Antonin., § 19.

(68) Annal., XIV, 14.

(69) Annal., XIV, 14.

(70) Voy. pour preuve Maron. Virgilii Epitom., III, ap. Aug. Maii Classic. Auctor. Vatican. Codd. edit. T. V. p. 115, 116.

(71) Adv. Cels., T, 6.

(72) Voy. Marin. Vit. Prod., c. 36, p. 28, 29, éd. Boissonade.

(73) Nicétas Choniates, qui vivait en 1206, dit que de son temps, en Asie Mineure, on devinait l’avenir par l’inspection des os séparés de la chair. (Thesaur. orthod. fidei, lib IV, c. 42, append. 2.) L’usage de consulter la direction de la fumée d’encens existe en Géorgie. (Voy. Brosset, Additions et éclaircissements à l’histoire de Géorgie, notice sur les saints Pères syriens sous Pharsman, V, p. 128.)

(74) Sulpic. Sever. de Vit. B. Martini, c. 9.

(75) Ap. La Bigne, Maxim. veter. Patrum collection., t XII, p. 46 ; Cumeanus Scoto-Hibernus, cognomine Sapiens, auteur du VIIe siècle.

(76) Voy. le passage de Burchard cité par J. Grimm, Deutsche Mythologie, lère édit.,

(77) Voy. Theodot. Excerpt. ap. Clem. Alex. Oper. ed Potter, t. II, p. 986, Tertullian. ad Scaput de persecut., S 3.

(78) Cornetæ sunt stellæ flammis crinitæ, repente nascentes, regni mutationes,aut pestilentiam, aut bella, vel ventos æstusve portendenles. (Bedæ Venerabil. de Natur. rerum, c. 24.) Voy. ce que dit, dans sa chronique, Raoul Glaber (III. 3).

(79) Voy. notamment ce que rapporte le chroniqueur Rigord pour l’année 1191.

(80) Voy. sur cette croyance presque générale chez les anciens. Sueton. Caligul., 59, Salluste de diis et mundo c. 19. Macrob. in somn. Scip., 1. 9.

(81) Adv. Celt., VII, c. 4, p. 697, ed. Delarue.

(82) Bolland. Act. Sanctor., XXXI Jul. p. 211. Il faut consulter à ce sujet la dissertation intitulée : Le retour des morts ou traité pieux qui prouve par plusieurs histoires authentiques que les âmes des trépassés reviennent quelquefois par la permission de Dieu, sur l’imprimé à Tolose en 1694, à la suile du Recueil de dissertations anciennes et nouvelles, sur les apparitions, les visions et les songes par l’abbé Lenglet Dufresnoy, t. II. (1752)

(83) Epistol., VII, 37.

(84) Plin. Hist. nat., XXVIII, 5.

(85) Fronton, et M. Aurel. Epistol. II, fi.

(86) Tractatus an liceat christiano initia rerum observare ex ccelestiutn siderum respectu, ap. J. Gerson. Oper., t.I, col. 22 sq.

(87) Mémoires de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, t. XIX, p. 287 ; voy. aussi le Mémoire de M. Nicias Gaillard, dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de l’Ouest, t. I, p. 59 et suiv.

(88) Gregor. Turon. Histor. ecclec. V, XIV.

(89) Nam interdum in Jovis personam, plerumque Mercurii, persœpe etiam se Veneris ac Minervœ transfiguratum vultibus offerebat. De Vit. B. Martin., cap. XXIV.

(90) Annal., II, 70.

(91) Voy. Callaway, Yakkun Nattannawa a Chingalese poem., p. 22.

(92) Voy. l’article de M. Jonathan Brigg, dans le Journal of the indian archipelago mars 1850, p. 121.

(93) Le diable, cet immortel vaincu du Christianisme résume dans sa large individualité toutes les traditions impures que le moyen âge a trouvées éparses dans la cendre du monde ancien. C’est le représentant bizarre des vieilles religions évanouies devant les clartés de la bonne nouvelle. Ant. de Latour, Luther, étude historique, p. 129.

(94) Voy. D. Pedro de Rojas, C. de Mora, Historia de la impérial ciudad de Toledo, part. II, p. 621. La magie était nommée, pour ce motif, scientia Toletana.

(95) Portefeuille Godefroy, n° 273.

(96) Voy. Garinet, Histoire de la Magie en France, p. 281.

 

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