Alfred Maury. EXTASE. Extrait de la “Nouvelle Encyclopédie, ou dictionnaire philosophique, scientifique, littéraire et inductriel, offrant le tableau des connaissances humaines au dix-neuvièmesiècle par ne société de savans et de littérateurs, sous le direction de P. Leroux et J. Reynad”, (Paris), tome V, EPI-FORC, 1843, pp. 183 – 192.

Alfred Maury. EXTASE. Extrait de la “Nouvelle Encyclopédie, ou  dictionnaire philosophique, scientifique, littéraire et inductriel, offrant le tableau des connaissances humaines au dix-neuvièmesiècle par ne société de savans et de littérateurs, sous le direction de P. Leroux et J. Reynad”, (Paris), tome V, EPI-FORC, 1843, pp. 183, colonne 1 – pp. 192, colonne 2.

 

Louis-Ferdinand-Alfred MAURY  (1817-1892). Très tôt, dès 1836, il se consacre à l’étude de l’archéologie des langues anciennes et modernes, de la médecine et du droit. Son poste officiel à la Bibliothèque nationale, puis à la celle de l’Institut, lui permet d’être au centre du dispositif de ses recherches. Dès l’origine membre de la Société des Annales médico-psychologiques, bien de non médecin, il sera un contributeur zèlé de celles-ci. Ses travaux sur le sommeil et les rêves, en particulier l’analyse de ses propres rêves, en font un précurseur, sur bien des points, des théories que développa la psychanalyse, ainsi que la neuro-psychologie. Freud y fait d’ailleurs plusieurs fois référence dans son Interprétation des rêves. L’ensemble de ses travaux sur la question sont réunis dans un ouvrage qui connu plusieurs édition : Le sommeil et les rêves. Etudes psychologiques sur ces phénomènes et les divers états qui s’y rattachent, suivies de recherches sur le développement de l’instinct et de l’intelligence dans leurs rapports avec le phénomène du sommeil. Paris, Didier et Cie, 1861. 1 vol. in-8°, 2 ffnch., VII p., 426 p

Mais ce polygraphe érudit, a couvert un plus vaste champ de recherches et, hors ses très nombreux arroches nous avons retenu ces quelques titres :
— Recherches sur l’origine des représentations figurées de la psychostasie ou pèsement des âmes et sur les croyances qui s’y rattachaient. Premier article. Article paru dans la « Revue d’Archéologie, (Paris), Presses Universitaires de France, 1ère année, n°1, 15 avril au 15 septembre 1844, pp. 235-249. [en ligne sur notre site]
Ces recherches comprennent 2 articles distribués en 4 parties, comme suit :
— Recherches sur l’origine des représentations figurées de la psychostasie ou pèsement des âmes et sur les croyances qui s’y rattachaient. Deuxième article. Des divinités et des génies psychopompes dans l’antiquité et au moyen âge. Article paru dans la « Revue d’Archéologie », (Paris), Presses Universitaires de France, 1ère année, n°1, 15 avril au 15 septembre 1844, pp. 291-307.
Deux autres articles vient compléter cette première recherche:
— Des divinités et des génies psychopompes dans l’antiquité et le moyen âge. Premier article. Article paru dans la « Revue d’Archéologie, (Paris), Presses Universitaires de France, 1ère année, n°1, 15 octobre 1844 au 15 mars 1845, pp. 501-524.
— Des divinités et des génies psychopompes dans l’antiquité et le moyen âge. deuxième article. Article paru dans la « Revue d’Archéologie, (Paris), Presses Universitaires de France, 1ère année, n°1, 15 octobre 1844 au 15 mars 1845, pp. 657-677.
— Sur un miroir magique. Extrait de la « Revue archéologique », (Paris), 2e année, n°1, 15 avril au 15 septembre 1846, pp. 154-170. [en ligne sur notre site]
— Histoire des Grandes Forêts de la Gaulle et de l’ancienne France. Précédée de recherches sur l’histoire des forêts de l’Angleterre, de l’Allemagne et de l’Iatlie, et de considérations sur le caractère des forêts des diverses parties du globe. Paris, A. Leleux, 1850. 1 vol. in-8°, VI p., 328 p.
—Histoire des religions de la Grèce antique, depuis leur origine jusqu’à leur complète constitution. Tome premier: La religion héllénique depuis les temps primitifs jusqu’au siècle d’Alexandre. – Tome II. Paris, De Ladrange, 1857. 3 vol. in-8°, (XII p., 608 p.) + (2 ffnch., 551 p.) + (2 ffnch., 548 p.).
— Fragment d’un mémoire sur l’histoire de l’astrologie et de la magie dans l’Antiquité et au Moyen Age. Extrait de la « Revue archéologique », (Paris), 16e année, n°1, avril 1859 à septembre 1859, pp. 1-24. [en ligne sur notre site]
— La Magie et l’Astrologie dans l’antiquité et au moyen-age ou étude sur les superstitions païennes qui se sont perpétuées jusqu’à nos jours. Paris, Didier et Cie, 1860. 1 vol. in-8°, 2 ffnch., 450 p. [Plusieurs réédition, augmentées]`
— Croyances et Légendes de l’antiquité. Essais de critique appliquée à quelques points d’histoire et de mythologie. Paris, Didier et Cie, 1863. 1 vol. in-8°, 2 ffnch., 412 p., 2 ffnch.
— Croyances et légendes du moyen-âge. Nouvelle édition des fées du moyen-âge et des légendes pieuses publiée d’après les notes de l’auteut par MM. Auguste Longnon et G. Bonet-Maury. Avec une préface de M. Michel Bréal. Paris, Honoré Champion, 1896. 1 vol. in-8°, 2 ffnch., LXII p., 1 fnch., 459 p., portrait de l’auteur.

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Nous avons gardé l’orthographe, la syntaxe et la grammaire de l’original, mais avons corrigé quelques fautes de typographie.
– Les images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection privée sous © histoiredelafolie.fr

[p. 183, colonne 1]

EXTASE.

I.

L’extase est un état dans lequel l’âme se détachant des objets qui l’entourent, paraît entrer en communication directe avec le monde immatériel; elle y arrive par une puissante aspiration, et une fois qu’elle l’a atteint, elle s’y complaît dans une mystérieuse volupté, jusqu’à ce que, épuisée par ce commerce divin, elle retombe dans son infériorité ordinaire et revienne à la vie commune. L’extatique concentre, dans cette union intime avec Dien, toutes ses fucultés, toute son attention; la vie semble se retirer de la périphérie du corps et se diriger exclusivement vers le ciel ; les membres sont roides et immobiles, les muscles fortement tendus ; les sens ne transmettent plus les sensations, mais l’âme s’épanouit dans la pensée céleste, et sa joie se reflète sur le visage empreint d’une douce sérénité, dans l’œil allumé d’un feu brillant. Les théologiens ont regardé l’extase comme l’une des faveurs les plus signalées qu’ait jamais accordées le Créateur à la créature : aussi Rome a-t-elle mis au nombre des saints la plupart de ceux qui l’ont éprouvée. Leurs vies, écrites avec enthousiasme et crédulité, grossies de toutes les merveilles imaginées par les légendaires, ont servi de nourriture spirituelle et de sujets de méditation aux âmes dévotes. Les livres, les lettres, les rétlexions, dans lesquels ces extatiques ont consigné les sensations étranges qu’ils ont perçues. Les visions étonnantes qui s’y sont jointes, ont été regardées par le clergé catholique comme de précieuses révélations sur la nature de la vie future, comme des commentaires sublimes de l’Ecriture, dans lesquels étaient dévoilés les liens mystérieux qui unissent la terre au ciel.

Telle était la manière d’envisager le phénomène de l’extase au moyen-âge, à l’époque où la théologie régnait seule et sans rivale. On ne cherchait donc pas alors à en approfondir, la cause, à en noter et à en analyser les détails et les anomalies : on se bornait à admirer le miracle de la grâce et de la faveur divines ; on proclamait les voies de Dieu impénétrables et sa puissance infinie, et l’on n’allait pas au-delà. les cloitres se peuplaient chaque Jour d’hommes nouveaux, qui y venaient consumer, dans la pénitence et les austérités, toute l’énergte de leur esprit et la chaleur de leurs scntimens ; de jeunes vierges, dont la beauté se cachait sous le cilice et la discipline, dont les élans tendres et passionnés se métamorphosaient en un mystlclsme inquiet et inactif, dont la santé se consumait, par la rigueur de l’ascétisme, les craintes de la damnation, sans qu’elles connussent jamais les douces joies de la famille et les touchans devoirs de la maternité. La croyance à cette sorte de communication entre Dieu et la créature n’était pas une des causes qui contribuaient le moins à en traîner daus la vie claustrale une jeunesse si nombreuse, car les monastères étaient le lieu habituel et presque unique de ces miracles de la grâce céleste.

Cependant, malgré la propension des esprits à voir dans l’extase le résultat d’une action surnaturelle, une observation propre à ébranler cette croyance n’avait pas échappé au vulgaire. Des personnages d’une vie peu exemplaire étaient aussi tombés dans cet état ; ils avaient eu des visions, des communications avec les anges ; mais les récits qu’ils en faisaient étaient entremêlés de blasphèmes el d’opinions hétérodoxes et souvent ces visionnaires avaient été en proie [p. 193, colonne 2] à des accès de rage et de fureur ! Ces hommes ne pouvalens être des élus de la grâce divine ; ils n’étalent pas possédés de la Divinité, mais de Satan ; c’était le père du mensonge qni avait fait naître toutes les illusions qui avaient trompé leur intelligence. On distingua donc deux sortes d’extase, deux sortes de visions, deux ordres de monde invisible avec lequel nous pouvions entrer en relation. Cette distinction était, au reste, corrélative du dualisme chrétien; elle avait ses racines dans les plus anciennes superstions de l’Orient ; elle prévalut, et l’exorciste dut s’assurer d’abord de quelle nature était l’esprit qui faisait agir le possédé ; et la preuve, c’est que sainte Thérèse, qui depuis a été canonisée, fut un instant prise pour une démonlaque. Telle était la doctrine théologique sur l’extase qui régna long-temps seule. Mais à la renaissance, s’éleva une autre doctrine toute scientifique et toute rationnelle, qui a fini par détrôner la première, et voici comment :

L’extase et la possession étaient accompagnées de caratères si analogues à ceux qu’offrent diverses maladies corporelles, qu’en dépit des théologiens, plus d’une fois les médecins furent appelés à user des remèdes indiqués par leur art, dans le but de rendre la santé à l’extatique ou au possédé, et souvent ils réussirent. D’ailleurs, comme nous le verrons par la suite, la fréquence des extases a un effet tellement débilitant, elle altère si rapldemeut les organes par les émotions fortes qui, du système nerveux, réagissent sur toute l’économie, que la plupart des extatiques ont mené une vie languissante et maladive, et ont été en proie aux crises les plus violentes. Les médecins purent donc ainsi étudier la véritable nature de ces phénomènes, en apprécie les causes, en juger les détails, et par cet examen s’évanouit promptement à leurs yeux la réalité de cette action de Dieu et du diable sur l’âme humaine. C’est dans l’organisme même qu’ils trouvèrent la véritable cause de l’extase et de la possession. Sans doute qu’alors aussi les médecins songèrent combien il était peu sensé d’imaginer le Créateur prodiguant ses faveurs précisément à ceux-là mêmes qui semblaient prendre à tâche de décrier ses dons, de mépriser son admirable ouvrage, de rompre avec les lois auxquelles il a assujetti toutes les créatures, à ceux qui se séparaient de la société pour laquelle l’homme a été fait, et qui détestalent le bienfait de la vie ; et cela, tandis que ce même Créateur abandonnait à toute la rage de l’ennemi, à toutes les fureurs du démon, des infortunés qui auraient lutté vainement contre leur tyran, et qui, privés de la raison et de la liberté, seraient devenus le misérable jouet de la puissance infernale. Les médecins proclamèrent donc le naturalisme des possessions et des extases, et ce fut une nouvelle conquête de la science sur la scolastique.

Toutefois celte opinion ne fut, dès le principe, adoptée ni ouvertement ni unanimement par les gens de l’art. Ils craignaient les anathèmes du clergé et le courroux des fanatiques : ils parlèrent avec timidité, laissèrent d’abord plutôt deviner leur manière de voir qu’ils ne la formulèrent, et ce fut dans des traités spéciaux, inaccessibles au vulgaire, qu’ils la consignèrent. Plusieurs agirent comme Oërius avec sainte Catherine de Gènes ; et après avoir témoigné leur incrédulité, ils reculèrent devant le ressentiment populaire. D’autres adoptèrent une opinion mixte, soit par la crainte des accusations d’hérésie, soit par un reste de préjugés religieux. Ils admirent des possessions réelles et d’autres toutes maladives ; ils distinguèrent entre les extases, effet des vapeurs du sexe ou de la noirceur des humeurs et de l’épaisseur de la bile, et les extases divines. Mais dans la pratique, ils ne reconnurent jamais que des possessions et des extases morbides, et s’efforcèrent de faire rentrer dans cette catégorie le plus grand nombre des phénomènes analogues.

A mesure que les lumières se répandirent, l’opinion des médecins sur l’extase se fortifia de faits et d’adhérens [p. 484, colonne 1] nonveaux. On brûla, il est vrai, le malheureux Urbain Grandier ; on exorcisa les religieuses de Loudun ; mais Marescot, Riolan et Duret prononcèrent ces mots mémorables : Nihila dæmone, multa ficta, a morbo pauca. Nombre de gens se rangèrent à leur avis. Un siècle plus tard, il n’était plus question de possédés ; les convulsions et les secours n’étalent tenus pour des miracles que par quelques fanatiques ou quelques crédules appelans de la bulle Unigenitus : et le médecin Hecquet en démontrait le naturalisme. Enfin, de nos jours, il n’y a plus guère que les théologiens du passé qui soutiennent la réalité des possessions et des extases divines, et qui entretiennent cette croyance chez les âmes mystiques ct dévoies, par la réimpression de livres surannés. Encore ont-ils été forcés de modlûer leur oplulon et de faire à la science celle concession, qu’on ne peut désormais refuser à la médecine, à savoir, que certaines extases sont un effet de l’hystérie, de l’hypochondrie, et que bien des fous ont été confondus, dans des temps d’ignorence, avec les vrais possédés.

Voilà comment la science, d’abord timide servante de la théologie, est venue ici, comme sur tant d’autres points, la forcer à se modifier. Il n’est plus possible sans elle d’aborder l’histoire de l’extase, et c’est à elle seule que nous demanderons l’analyse, et, s’il est possible, l’explication de ce phénomène psychologique.

II.

Quoique plusieurs médecins aient confondu l’extase avec la catalepsile, et les aient regardées comme une seule et même maladie, quoique les noms de catalepsis, catoché, ecstasis, aient été souvent employés comme synonymes, ceux qui ont étudié ces deux états d’une manière spéclale, et qui ont cherché à en définir les caractères, se sont promptement aperçus qu’ils offrent des symptômes distincts et des différents essentielles.

L’extase, dit le célèbre Joseph Frank, est une privation des sens, ainsi que l’indique son étymologle είναι παράλογο (être privé des sens]. C’est une contemplation profonde dans laquelle le malade demeure immobtle ; les sens externes sont abolis, sans que pour cela il y ait sommeil ; la voix se fait entendre : quelquefois même l’extatique chante, et je sens de ses discours annonce qu’il est en proie à des visions angéliques ou démoniaques.

Georget définit l’extase un sentiment de ravissement extrême et inattendu de volupté vive, avec inaction plus on moins complète des sens extérieurs el des mouvemens volontaires.

M. Bérard l’a expliquée, dans le Dictionnaire des sciences médicales, en disant que c’est une exaltation vive de certaines idées qui absorbent tellement l’attention, que les sensations extérieures sont suspendues, les mouvements volontaires arrêtés, l’action vitale même souvent ralentie. Cette définition nous semble la plus satisfaisante ; mais, pour être bien comprise, elle a besoîn d’être développée et commentée en certains points ; et ces développemens, ces commentaires doivent être puisés dans l’élude des faits eux­mêmes.

L’extase est un état particulier de l’esprit qu’accompagnent des symptômes morbides purement physiques; dans l’extase, l’intelligence n’a plus son jeu habituel ; elle est déviée de son activité normale et se jette dans une voie nouvelle où elle s’égare et s’exalte. Cet état peut naître du trouble provoqué dans l’intellect par la puissance des idées et des croyances qui l’obsèdent ; il peut résulter, d’un autre côté, d’une affection corporelle, d’une disposition maladive des organes et de l’innervation en particulier, qui réagit sur le cerveau et bouleverse l’exercice de nos facultés intellectuelles. Ainsi, par ses causes, par cette relation intime et altemative qui existe entre le système psycbologique et [p. 484, colonne 2] le système physiologique dans la production des phénomènes qui la caractérlsent, l’extase se range dans la classe des maladies mentales. Il est loin de notre idée, sans doute, en employant ce terme, de vouloir confondre l’extase avec la folie : mais nous appuyons seulement sur ce que l’extase, comme la folie, est un étal naturel, une maladie non pas tant nerveuse que mentale.

Maintenant, comment l’extase se produit-elle? Quelle est l’opératton intellectuelle qu’accomplit l’extatique ? Il concentre exclusivement son attention sur un objet, un être, un spectacle que son imagination lui présente ; il l’examine, l’envisage, l’observe ainsi qu’il le ferait pour une chose qui aurait une réalité objective. Il ne fait pas seulement comme le philosophe en méditation, qui réfléchit profondément sur une proposition, qui compare des idées et cherche à en former des idées nouvelles ; l’extatique se représente vivement un fait, une personne, un état de plaisir ou de peine, et il le contemple avec force. Mais celte contemplanon n’est pas, comme la contemplation proprement dite, accompagnée de la réflexion sur le sujet même contemplé ; dans l’extase, l’âme regarde sans faire un retour sur elle-même, sans réfléchir sur ce qu’elle voit ; elle est arrêtée dans un spectacle qui l’éblouit et la paralyse : il n’y a pas réflexion, il n’y a que sensation vive. Voilà, ce nous semble, le phénomène principal de l’extase, Or qu’arrive-t-il quand nous appliquons fortement notre pensée à une opération intellectuelle quelconque et que nous y concentrons toute notre attention? Nous fermons pour ainsi dire complètement nos sens à toute idée étrangère à celle qui nous préoccupe, à tout objet externe qui n’est pas celui vers lequel nos facultés sont exclusivement dirigées, en sorte que nous ne percevons plus les faits, les objets qui sont en dehors de nous ; nous tombons alors dans une sorte de catalepsie, catalepsie légère, parce qu’il suffit d’une impression externe imprévue, pour nous rappeller à la vie de relation, catalepsie momentanée, passa gère, mais qui sera d’autant plus durable que l’abstraction de notre esprit sera plus grande. Ainsi les personnes que l’on appelle improprement distraites, car elles le sont moins que d’autres, absorbées qu’elles se montrent dans une seule idée, paraissent parfois complètement insensibles à ce qui se passe, et oublient tout-à-coup les faits qui tiennent le plus en éveil de vulgaires intelligences. Archimède, songeant à un problème de géométrie pendant le sac de Syracuse, ne voit pas le soldat romain qui vient lui donner la mort. Kant, préoccupé de la nature de l’espace et du temps, ne s’aperçoit pas de la présence d’un de ses amis qui entre dans son cabinet, et y fume une pipe en le regardant. Et ce phénomène ne se passe pas seulement dans la réflexion puissante : que notre attention soit vivement sollicitée à l’extérieur par quelque action, il en sera de même ; nous cesserons, comme nous le disions tout-à-l’henre, d’apercevoir d’autres actions qui affecteront cependant plus directement notre indilvidualité. A la guerre, ce n’est souvent qu’à la fin du combat que le soldat s’aperçoit des blessures qu’il a reçues ; la chaleur de l’action ne lui a pas laissé percevoir même une sensation douloureuse, celle qui d’ordinaire provoque au plus haut degré notre attention et qui l’absorbe totalement: plus on songe à son mal, plus on souffre, et cela tient encore à la même cause.

Dans la contemplation de l’idée, du fait que retrace avec feu à l’extatique son imagination, l’attention est tendue, concentrée comme dans la méditation ou la chaleur du combat. L’ame n’arrive pas toujours tout d’un coup à ce degré d’absorption et de passivité ; ce n’est qu’après avoir éprouvé quelque temps cette crise qu’elle arrive à un complet degré d’insensibilité à l’égard des objets extérieurs, dans cet état dont S. Paphnuce nous parle, et qu’il nomme le plus grand degré de renoncement, et dans lequel, ajoute-t-il, l’œil n’aperçoit plus rien des objets [p. 485, colonne 1] externes. Ecoutons une extatique célèbre qui nous décrit les sensatlons étranges que l’extase fait naître : « On éprouve une sorte de sommeil des puissances de l’âme, de l’entendement, de la mémoire, de la volonté, dans lequel, encore qu’elles ne soient pas entièrement assoupies, elles ne savent comment elles opèrent ; on éprouve une espèce de volupté qui ressemble à celle que pourrait sentir une personne agonisante ravie de mourir dans le sein de Dieu. L’âme ne sait alors ce qu’elle fait ; elle ignore même si elle, parle ou si elle se tait, si elle rit ou si elle pleure ; c’est une heureuse extravagance, c’est une céleste folie dans laquelle elle s’instruit de la véritable sagesse d’une manière qui la remplit d’une inconcevable consolation… Les yeux se ferment d’eux- mêmes, et s’ils demeurent ouverts, ils ne voient presque rien ; ils ne sauraient lire quand ils le voudraient ; ils connaissent bien que ce sont des lettres, mais ils ne peuvent pas les distinguer ni les assernbler , parce que l’esprlt n’agit point alors ; et si l’on parlait à cette personne, elle n’entendrait rien de ce qu’ou lui dirait ; elle tâcherait en vain de parler, parce qu’elle ne saurait ni former ni prononcer une seule parole. Toutes les forces extérieures l’abandonnent, et celles de son âme augmentent pour pouvoir mieux posséder la gloire dont elle jouit. »

Les phénomènes d’insensibilité que l’extase développe se distinguent, par certains caractères, de ceux qui apparaissent dans la catalepsie. Dans cette dernière maladie, le corps est subitement saisi d’une immobilité absolue ; le cataleptique perd la faculté de sentir et celle de la motilité ; en sorte qu’il reste dans l’état où il était lors de l’invasion du mal. Les membres n’obéissent plus à la volonté, qui est elle-même paralysée ; ils suivent le moindre mouvement qu’on leur imprime et conservent l’attitude qu’on leur donne. L’extatique n’arrire pas à ce point d’insensibilité. La catalepsie apparaît généralement tout-à-coup, ou les prodromes, s’il y en a, sont purement pathologiques. L’extase s’annonce plutôt par une l’évolution dans les idées de l’individu, par des changemens ou des exagérations dans les sentimens moraux. La crainte et l’amour déterminent surtout la catalepsie ; dans l’extase, la cause est plus ordinairement l’enchantement produit par une admiration réfléchie et le ravissement d’une âme mystique ; mais, dans plusieurs cas, l’extase et la catalepsie se rapprochent beaucoup, et de leur complication naît une extase qu’on pourrait appeler cataleptique. Au moment de leur mort, plusieurs extatiques célèbres sont tombés dans un état semblable, qui a duré souvent jusqu’au moment où ils ont rendu le dernier soupir. Sainte Catherine de Gènes demeura sept jours consécutifs dans une extase qui participait ainsi de la catalepsie, et durant laquelle ou la croyait visitée par des anges. A cette extase succédèrent des convulsions, des évanouissemens, puis la mort. Sainte Rose de Lima, après avoir fait une prière dans l’église des Dominicains, se trouva tellement clouée à sa place qu’elle ne put faire un pas. La même chose arriva fréquemment à Marie d’Agreda, jusqu’à un âge avancé. Sainte Marie de l’Incarnation tomba dans une extase cataleptique qui dura trois jours, et sainte Madeleine de Pazzi dans une qui en dura huit. M. Jolly a obsérvé une religieuse qui, assistant un jour à la messe, fut prise d’un accès d’extase cataleptique au moment où le prêtre élevait le calice ; et depuis, le même accident se reproduisit toujours chez elle au moment de l’élévation. M. Bourdin cite une dame qui, étant allée un jour à vêpres, et s’étant mise à genoux et recueillie pour prier, fut prise d’une extase dont on ne put la tirer qu’à force d’excitation.

Nous avons déjà dit que dans l’extase l’âme contemplait avec une extraordinaire puissance les objets que lui suggère son imagination. Ces objets, ainsi vus par les yeux de l’esprit, constituent à proprement parler ce que l’on appelle les visions. Plus l’âme tes considère, plus ils s’offrrent [p. 485, colonne 2] avec force à elle ; et parce qu’elle les étudie exclusivement, sans prendre connaissance des relations qui existent entre eux et les autres objets de la nature, elle n’en peut apprécier le caractères elle les accepte tous comme des réalités, elle croit à leur existence objective. Comme aucune observation incidente, aucun contrôle de la réflexion n’atténuent la foi que l’extatique porte à sa vision, il se croit dans ce moment illuminé d’une clarté toute spéciale et miraculeuse, il s’imagine recevoir de la Divinité une connaissance sublime des mystères et des joies célestes. « Un matin, dit sainte Marie de l’Incarnation, que j’allais vaquer à mes affaires » et que je me recommandais instamment à Dieu avec mon aspiration ordinaire, que j’avais gravé en mon esprit avec une grande certitude de foi, qu’il m’assisterait infailliblement, en cheminant, je fus subitement arrêtée intérieuremeut et extérieurement, et par cet arrêt si subit, toutes les pensées de mes affaires me furent otées de la mémoire. Alors les yeux de mon esprit furent ouverts en un moment, et toutes les fautes, péchés et imperfections que j’avais commis depuis que j’étais au monde, m’étaient représentés en gros et en détail avec une distinction et une clarté plus certaine que toute certitude que l’industrie humaine pourrait exprimer. Au même moment, je me vis plongée dans du sang, et mon esprit fut convaincu que ce sang était celui du Fils de Dieu, de l’effusion duquel j’étais coupable par les péchés qui m’étaient représentés, et qui avait été répandu pour mon salut. Si la bonté de Dieu ne m’eût soutenue en cette rencontre, je crois que je fusse morte de frayeur. En ce moment, mon cœur fut ravi en lui-même et tout changé en l’amour de celui qui lui avait fail une si insigne faveur. » Puis, étant revenue à elle-même, Marie, à son grand étonnemcnt, se trouva près de la chapelle, des Feuillans, à Tours. Cette vision suffira pour donner une idée du caractère des autres. Les visions ont été extrêmement fréquentes au moyen-âge. Il n’y a presque pas de vie de solitaire ou de religieux qui n’en renferme. Les extatiques s’imaginaient voir Dieu, la Trinité, la Vierge, les anges et les saints, les âmes du paradis et du purgatoire, et ils les voyaient en effet tels que leur imagination les leur représentait. Mille idées étranges, mille scènes hizarres se mêlaient à ces visions. Les opinions favorites du visionnaire, ses affections, ses haines, les évènemens contemporains, les détails de sa vie domestique et ascétique s’y liaient aux conceptions théologiques les plus extravagantes. Et comme, d’après l’observation de M. J.-J. Ampère, ils tombaient dans l’état d’extase, de catalepsie, avec la pensée qu’ils mouraient, ils en sortaient en annonçant ce qu’ils croyaient avoir vu dans l’autre monde ; et beaucoup de ces extatiques passaient ainsi pour être véritablement ressuscités.

Les visions se rattachent étroitement à un phénomène assez ordinaire dans les maladies mentales : nous voulons parler des hallucinations. Les hallucinations sont des sensations trompeuses qui donnent à l’esprit l’idée d’un corps agissant actuellement sur les organes, quoique ce corps n’existe pas. Ces hallucinations, qui naissent d’un trouble dans les organes de la perception, sont interprétées différemment suivant les idees, les croyances, le caractère du malade, et deviennent ainsi les élémens de visions plus compliquées, surtout lorsqu’elles se succèdent rapidement. Mais ce phénomène apparait ordinairement tout-à-coup au moment où l’esprit est souvent le moins préoccupé des faits auxquels la vision se rattache, tandis que, dans l’extase, c’est le grand effort de l’attention fixée sur un seul objet vers lequel tend incessamment l’imagination qui donne naissance à la vision.

Chez les aliénés proprement dits, les hallucinations sont continues ; elles ne cessent pas de tourmenter le malade, elles sont les motifs les plus habituels de ses actions, le sujet de ses raisonnemens et de ses discours. Les visions de [p. 486, colonne 1] l’extatique sont loin de présenter cette persistance ; elles cessent avec l’état d’extase en laissant un souvenir profond, plus profond que les hallucinations ; mais elles ne peuvent se reproduire que par une nouvelle contemplation de l’esprit, par un nouvel accès d’extase. Diverses hallucinations semblent être des intermédiaires entre la vision et l’hallucination du maniaque ; ce sont certaines hallucinations sans délire qui se produisent une ou deux fois, et qui disparaissent ensuite pour toujours, sans doute avec le trouble passager du cerveau qui les avait produites. Chez certaines personnes tourmentées d’idées religteuses, on a vu fort souvent ces hallucinations s’offrir à elles, et il est rare qu’elles ne les aient pas prises pour des avertissemens du ciel ; aussi plusieurs fois des conversions se sont-elles déterminées.

Les illusions ou erreurs des sens se joignant fort habituellement aux hallucinations proprement dites ; elles entrent pour leur part dans les visions singulières dont les fous et les extatiques sont assaillis. Les illusions peuvent exister en pleine santé sans aucun délire, sans que la raison perde la plénitude de son action ; mais il est rare, si elles ne disparaissent pas, qu’elles ne troublent point à la longue l’intelligence. Les illusions peuvent porter sur les cinq sens séparément ; plus ordinairement elles se manifestent simultanément. Charles Bonnet parle, dans son Essai analytique sur les facultés de l’âme, d’un homme qui, sans être aucunement malade, voyait devant lui des figures d’hommes, de femmes, d’oiseaux, de bâtiments qui n’existaient pas, ou qui apercevait les objets autrement qu’ils n’étaient, qui voyait des murs qui étaient blancs, couverts de tapisseries, et des tapisseries réelles couvertes de tableaux imaginaires. Le père de l’auteur de cet article a été extrêmement sujet à cette affection singulière de la vue : dans la dernière année de sa vie, il apercevait fort distinctement des objets qui n’avaient, dans le lieu où il les indiquait, aucune réalité. Sou cabinet de travail se transformait, par exemple, en un bosquet ; les promenades de la Ville qu’il habitait en de vastes fortifications ; d’autres fois il voyait les cbjets qui étaient sous ses yeux multipliés ou diminués, ou agrandis singulièrement. Chez lui, cependant, ces apparences trompeuses, quoiqu’elles fussent fréquemment une occasion d’erreur, n’avaient point altéré la raison, Mais pour le fou, l’illusion est bien plus forte, parce qu’elle est admise comme une réalité, et qu’elle se combine avec l’hallucination générale auquel il est en proie. Dans les illusions, l’imagination aide singulièrement à l’erreur. La moindre apparence est traduite par elle en l’objet dont elle est occupée. M. Calmeil remarque que les fous, les hallucinés, font beaucoup de suppositions pour se rendre compte de leurs hallucinations, et les suppositions fortifient celles-ci encore davantage, en leur donnant un caractère pius décidé. Celte observation s’applique aussi bien aux illusions de la vue qu’à celles des autres sens. Ainsi nous remarquons que la peur exagère les illusions de la vue et de l’ouie, qu’elle fait attribuer une forme distincte et déterminée à un objet que le regard a mal saisi, et sur lequel l’esprit préoccupé s’est hâté de porter un jugement ; en sorte que, d’après le genre de crainte qui tourmente le peureux, cette forme sera différente : l’ombre ou la clarté confuse dessinera un voleur, ou un diable ou un fantôme. M. Esquirol parle d’un aliéné qui allait frappant partout l’ombre portée par les meubles, ombre qu’il prenait pour des rats. Parmi les solitaires de l’Égypt, beaucoup, obsédés de la crainte du démon, distinguaient dans le moindre jeu de lumière, la moindre dégradation de couleurs, la figure grimaçante et enflammée du monstre. Des religieux, en regardant avec enthousiasme des images de saints, ont cru les voir s’approcher d’eux, donner des signes de joie ou de tristesse. Sainte Gertrude voyait le crucifix situé près de son lit, s’abaisser vers elle et lui parler. Le célèbre crucifix du château des [p. P. 485, colonne 2] Xavier avait, dit-on, souvent versé des larmes dans les momens où S. François Xavier éprouvait quelque sujet de chagrin ou était exposé à un danger. Ces innombrables légendes de statues qui ont souri, sué, versé des pleurs ou du sang, qu’on trouve dans l’antiquité et au moyen-âge, sont bâties pour la plupart sur le récit de quelque âme crédule, victime d’une semblable hallucination.

Un genre d’illusion extrêmement fréquent consiste à voir des clartés subites, des objets illuminés d’une lumière très vive, des apparences très brillantes que l’imagtnatlon des visionnaires change le plus souvent en anges lumineux. Ou en image éclatante de la divinité. Dans presque toutes les visions connues, Dieu apparait à l’halluciné environné d’une lumière si brûlame qu’elle l’éblouit. C’est ainsi que Dieu s’est manifesté à sainte Gertrude, à sainte Brigitte, à sainte Hildegarde, à sainte Marie de l’Incarnation. Jamblique ou l’auteur inconnu du livre sur les mystères des Egyptiens, nous dit (sect, 5, c, 6) que ceux qui cherchent à arriver à l’intuition divine aperçoivent souveut une sorte de flamme que voient quelquefois aussi les assistans, Ailleurs il assure (sect, 5, e, 2) que lorsque les songes envoyés par les dieux sont dissipés, il n’est pas rare qu’il se répande une clarté douce et resplendissante qui oblige de tenir les yeux à demi fermés. C’est au milieu d’un buisson ardent, c’est-à-dire d’un buisson qui parut illuminé à Moise, par l’effet d’une illusion, que ce prophète entendit la voix de Dieu. Ezéchiel et Daniel voyaient le Tout-Puissant sur un trône lumineux supporté par des chérubins et des séraphins enflammés. On lit dans la vie de S. François d’Assise qu’un jour que ce saint prêchalt, il parla de DIeu d’une manière si touchante, que tous ceux. qui l’écoutaient furent ravis en extase, et qu’alors l’église et le couvent parurent tout en feu. Les souphis de la Perse, lorsqu’ils tombent dans cet état d’extase qu’ils nomment H’al voient Dieu sous l’apparence d’une lumière, et les Vedantins, plongés dans l’Yoga, l’aperçoivent sous la même apparence. Au quatrième siècle, les moines du mont Athos voyaient aussi Dieu en feu dans leur contemplation ; et ils arrivaient à cet état, de la même manière que les mystiques indiens, en regardant attentivement leur nombril, circonstance qui leur valut le surnom d’ομφεαλοψυχης, due à une illusion du genre de celles que nous avons citées, aussi blen que crs visions lumineuses de saints dont les légendes nous offrent des cas si nombreux. Des illusIons sensorielles du même genre apparaissent lorsqu’on passe rapidement de la lumière à l’obscurité, qu’on se comprime l’œil ou qu’on le galvanise ; alors elles consistent en taches, en anneaux, en bandes, en lignes parallèles et croisées. Et d’après l’observation de Müller, elles se produisent même chez les aveugles. Il survient quelquefois aussi avant que l’on s’endorme, des images fantastiques qui ont été étudiées par Grulthuisen, Purkinje et J. Müller. Elles varient beaucoup suivant les individus et les circonstances morales et physiologiques dans lesquelles ils se trouvent. Grulthuisean, qui les considère comme les élémens du songe, les appelle chaos du rêve, elles sont très probablement analogues aux illusions sensorielles du fou et de l’extatique ; mais dans l’état de raison, l’imagination ne leur attribue pas des contours aussi arrêtés et ne les encharne pas par une série de faits qu’elle crée. Il est à remarquer qu’au moment où le sommeil s’empare de notre personne, et par conséquent à l’instant où nos sens s’assoupissent, nous sommes bien plus disposés aux illusions, et il yen a de relatives à louïe aussi bien qu’à la vue. Les rêves ne sont, en effet, que les illusions sensorielles, les hallucinations qui se manifestent pendant le sommeil, et en cela leur étude se lie intimement à l’extase et aux visions. Quand, dans un sommeil peu profond, [p. 187, colonne 1] comme celui dans lequel se manifestent les songes, les organes ne sont pas devenus complétement insensibles, qu’ils agissent encore soit partiellement, soit que quelques uns soient même tout-à-fait éveillés, les sensations imparfaites qu’ils nous transmettent engendrent dans l’esprit, qui, lui, n’est jamais endormi, des perceptions et des idées que ce même esprit associe et combine d’après sa disposition et ses croyances, son degré d’activité et son caractère, et de là naissent les rêves. C’est précisément ce qui se passe pour les visions, les hallucinations, dans lesquelles se succèdent une suite de faits ou d’idées plus ou moins cohérentes. Alors une série de perceptions fausses et incomplètes, traduites en idées par l’esprit ; d’après sa disposition et ses idées antérieures, forment tout le fond des visions. Nous rêvons de ce que nous avons vu, dit, fait ; nous rêvons surtout des choses qui nous préoccupent fortement ; les visionnaires, l’halluciné, voient dans leurs visions et leurs hallucinations les tableaux mystiques dont ils ont nourri leur imagination. On peut dire que la vision est le rêve que fait l’homme dans l’état d’extase, état d’insensibilité organique analogue au sommeil, et qui s’en distingue parce que le scmmell naît de la fatigue de l’organe, et par conséquent d’une cause physique, tandis que l’extase se produit par la tension et l’exaltation de l’esprit, c’est-à-dire en vertu d’une cause intellectuelle. Dans l’un et l’autre état, l’âme veille et est active ; après l’extase, c’est elle qui reprend la directlon de l’économie, qui rétablit les perceptions en éveillant les sens, lorsqu’elle cesse d’être en proie à sa contemplation puissante, comme dans le sommell , lorsqu’elle juge que les organes ont suffisamment reposé, ou que troublée par une idée ou une perception confuse durant le sommeil, c’est elle qui réveille les organes. Et remarquons entre l’extase et le sommeil une analogie nouvelle. Quand les sens sont tombés dans l’assoupissement par l’effet de la concentration de l’âme en elle-même, ainsi que cela a lieu volontairement dans I’extase par la sollicitation des organes non combattus par la volouté, dans le sommeil, l’esprit éprouve d’autant plus de peine à les l’éveiller qu’ils sont devenus plus obtus, et l’action qu’il développe doit être d’autant plus énergique que l’obstacle présenté par l’engourdlssement est plus grand ; en sorte qu’avant d’avoir repris l’entier exercice de ses facultés, il s’opère une sorte de tutte coutre le sommeil chez celui qui veut s’éveiller, aussi bien que chez celui qui veut combattre le sommeil qui survient. L’extatique ressent un effet tout-à-fait analogue lorsqu’il sort de son état ; il demeure quelques iustans avant de pouvoir reprendre l’usage de ses sens, d’arriver à rendre à ses membres cataleptisés le mouvement et l’agilité. D’autres fois il lutte vainement contre l’extase, ainsi que nous le rapporte sainte Catherine de Gênes ; il s’efforce de rentrer dans l’exercice de la vie commune, et le combat est tellement violent qu’il brise et exténue le malade. Dans le rêve , comme dans l’hallucinaion, nous exagérons les perceptions confuses que nous transmettent les sens à demi engourdis, parce que la comparaison des sensations ne nous permet pas de rectifier une première impression ; et pour nous servir des paroles de Fodéré, une simple piqûre d’épingle ou de paille devient un coup d’épée ; une inégalité dans la loi, une montagne à franchir ; une position un peu gênante nous fait croire que nous sommes écrasés sous le poids de quelque rocher. Enfin

si on nous parle pendant que nous rêvons , nous entendons ce qu’on nous dit, et cette phrase entre dans notre rêve et est attribuée à l’un des personnages qui y jouent un rôle. Ces phénomènes se passent aussi dans la vision. Ainsi sainte Gertrude, qui éprouvait des contractions violentes au cœur et des palpitatlons répétées, voyait Jésus-Christ qui venait lui enlever son cœur,

Les rêves et les hallucinations produisent quelquefois sur l’imagination un effet analogue à celui qui se passe pour les [p. 187, colonne 2] couleurs dans les phénomènes de l’image persistante et de l’image accidentelle, phénomènes dans lesquels on continue à voir un objet que l’on a considéré long-temps, même après que l’on a fermé les yeux, soit avec la couleur qu’il avait réellement, soit teint de la couleur complémentaire. Mon père, dans les premiers temps où il était assailli par les illusions dont j’ai parlé, lorsqu’il avait lu un mot sur un journal, je voyait ensuite répété sur tous les murs, avec des dimensions diverses, j’ai souvent entendu, dit M. John Cheyne, des femmes nerveuses qui assuraient que, aussitôt qu’elles avatem fermé les yeux, elles apercevaient une grande variété de figures qui composaient de nombreuses assemblées et dans lesquelles elles reconnaissaient plusieurs personnes de leur connaissance, au milieu d’autres qui leur étaint étrangères. Toute cette société fanrastique riait, causait et se livrait à une joie folâtre. Les images se dissipaient d’abord en ouvrant les yeux ; mais, plus tard, elles persistaient quelques minutes, même après que l’occlusion des yeux avait cessé. Ces hallucinations ne sont souvent que des rêves persistant après le l’éveil. Les légendes nous offrent effectivement un grand nombre de visions qui ont eu lieu la nuit. C’est une nuit, en dormant, que Samuel enfant, entendit une voix qui le réveilla. C’est une nuit qu’une voix non moins mystérieuse dicta à Hermias son livre du Pasteur. Le biographe d’Anne Catherine Emmérich rapporte que la nuit elle était fréquemment éveillée tout-â-coup par des troupes d’anges, et qu’elle les suivait dans leurs processions sur le chemin de la croix de Coesfeld. Le cauchemar vigil qui a été décrit par M. Boisseau n’est qu’un des rêves effrayans et accompagnés de malaise nommés cauchemar qui persiste semblablement après le réveil.

Tous ces faits font voir que les illusions des rêves et de la vision doivent se reproduire d’autant plus fréquemment qu’elles ont agi davantage sur l’esprit, et l’on conçoit pourquoi elles se répètent sans cesse chez les extatiques et chez les hallucinés. Ce que nous avons dit suffit pour faire concevoir quelle liaison existe entre l’extase et le sommeil, les rêves et les hallucinations, et nous aurons encore occasion de montrer de nombreux points de ressemblance.

Les illusions sensoriales qui nous ont amené à entretenir le lecteur de ces phénomènes analogiques se retrouvent toutes, mais à différens degrés, chez les extatiques, et sous les mêmes formes que chez les hallucinés proprement dits. Nous avons déjà parlé de celles qui touchent la vue ; il nous reste à dire quelques mots de celles qui appartiennent aux autres sens. Les hallucinations de l’ouïe, si fréqueutes chez les aliénés, accompagnent aussi presque toutes les visions des extatiques. La sœur Nativité (Jeanne Lecoyer), assistant à la messe, vit pendant la consécration, entre les mains du prêtre officiant, un petit enfant environné de lumière qui lui dit d’un ton et d’une voix douce : « Ah! si vous désiriez autant venir à moi, ma sœur, que je désire entrer au fond de votre cœur ! » S. Paphnuco, souhaitant que Dieu lui fit connaître l’état de son âme, entendit une voix du ciel qui lui cria qu’il était semblable à un marchand qui le venait voir, et qu’il se hâtât d’aller au-devant de lui. Les néoplatoniciens paraissent aussi avoir été sujets à ces sortes d’illusions. « Lorsque les songes envoyés par les dieux sont dissipés, dit Jamblique (sect, III, c. Il), nous entendons une voix entrecoupée qui nous enseigne ce que nous devons faire. Souvent cette voix frappe nos oreilles, dans un état intermëdlalre entre le sommeil et la veille. » Les extatiques entament parfois une conversation avec ces voix, qui leur répondent, et il en résulte un dialogue intérieur, semblable à celui que nous soutenons quelquefois en rêve. Sainte Brigitte. sainte Gertrude, la sœur Nativité , le comte de Zinzindorf, mademoiselle Brohon, bien d’autres encore, conversaient ainsi avec Jésus-Christ. Le libraire de Berlin Nicolaï, qui a décrit lui-même ses hallucinations, sans qu’il ait cru néanmoins à la réalité des objets qu’elles lui faisaient [p. 188, colonne 1] distinguer, dit que les nombreuses figures qui peuplaient à ses yeux sa chambre parlaient souvent avec lui. Plus ordinairement, ce sont des phrases ou des bruits isolés qui viennent frapper l’orellle du malade. Souvent, l’halluciné entend la voix sortir de son corps, et alors il se persuade qu’il a en lui un Génie, un démon, qu’il est, en un mot, possédé. M. Calmeil cite un fou qui entendait dans son cerveau un grand nombre de voix dont les tons étaient différents, et qui divulguaient hautement ses pensées, au fur cet à mesure qu’elles naissaient dans son esprit. Ces voix poussent souvent l’aliéné à des actions contre lesquelles sa conscience lutte vainement, mais qu’il est pourtant contraint d’accomplir : c’est ce qui arrive presque toujours dans la monomanie incendiaire, la monomanie homicide, la monomanie du suicide. Cette circonstance est une de celles qui ont le plus contribué à faire croire au malade qu’il était possédé par un démon. « Je vous assure, disait un démoniaque à M. J. Cheyne, que j’entends uue voix qui semble être en moi, et qui me pousse à dire des choses qui me feraient horreur dans la bouche d’un autre. Si je n’avais peur de vous faire sourire, je vous avouerais qu’il n’y a moyen d’expliquer ces voix qui murmurent très distinctement en moi, qu’en admettant qu’un mauvais esprit a obtenu la permission de me posséder pendant quelque temps ; mon état est affreux, et près de lui, ce que les autres souffrent n’est rien. » Chez les hallucinés qui se croient une mission prophétique, ces voix deviennent celle d’un ange ou d’un saint qui leur intime un ordre ; on en trouve dans l’histoire une multitude d’exemples.

Certaines illusions de l’ouïe donnent naissance à l’extase. Plusieurs saints ont entendu une musique angélique, et cette harmonte imaginaire les a fait tomber en extase : c’est ce qui est arrivé à S. François d’Assise, à S. Joseph de Cupertino, à Salvator de Tissa, capucin de Syracuse, à Julien de S. Augustin, à l’illuminé Henri Suso. Les fous, au contraire, poussent des cris rauques et inarticulés qu’ils attribuent au démon qui les possède, et qu’autrerois le vulgaire regardait également comme la voix du dlable : souvent même les bruits intimes de l’organisme, exagérés par eux, se transforment dans leur idée en voix internes.

Quoique moins habituelles que les illusions de la vue et de l’ouie, les illusions de l’odorat, du goût et du toucher se sont présentées dans l’extase comme dans la folie. Lucie de Schnalberg sentait, pendant qu’elle était en prière, et principalement quand elle récilait le Pater, une douceur extrême dans la bouche, qu’elle jugeait bien supérieure à celle que procurait le miel. Angela de Foligno et l’abbesse Aleydis éprouvait une sensation semblable après avoir reçu la communion. Lorsque sainte Ida recevait la sainte hostie, il lui semblait qu’un poisson se glissait dans son gosier. Sainte Catherine de Sienne s’abreuvai du sang qu’elle voyait couler de la plaie du Sauveur, et ce breuvage lui procurait une saveur délicieuse et réconfortante. Sainte Gertrude avait une hallucination identique quand elle se désaltérait en songe à la même plaie et qu’elle se réveillait rassasiée. Dans la folie, non seulement le sens du goût est fréquemment surexcité d’une manière analogue, mais il est quelquefois eomplétement perverti ,et l’on voit des fous manger des pierres et des matières infectes.

Sainte Catherine de Jauua, en allant communier, s’imaginait sentir une odeur céleste qui lui semblait si délicieuse, qu’elle pensait seutir par avance l’odeur du Paradis. Dans une de ses visions, sainte Gertrude vit Jésus-Christ qui la revêtit d’une robe blanche ayant l’odeur de la violette. Un jour, l’esprit malin se présenta à S. Pacôme, qui était occupé à titsser des nattes : il avait pris la figure du Christ ; mais l’anachorète le reconnut, et il disparut, laissant après lui une odeur puante. Ce sont des hallucinations de l’odorat qui ont fait croire à plusieurs extatiques qu’ils recounaisaient à l’odeur la sainteté des lieux et des personnages. [p. 188, colonne 2]

Les illusions du toucher accompagnent fréquemment celles de la vue. L’halluciné croit sentir sur sa peau le diable qui l’opprime, ou le Christ qui le presse contre son cœur. La plupart des hallucinés mystiques, sainte Gertrude, sainte Catherine de Sienne, sainte Catherine de Gênes, receraient les embrassemens du Sauveur, et sentaient sa bouche s’appliquer contre la leur, pour lui imprimer un chaste baiser.

Georget avait remarqué que l’extase produit un sentiment de ravissement extrême et inattendu de volupté vive, et c’était, ainsi que nous l’avons rapporté, par ce phénomène qu’il avait défini cet état, L’extatique éprouve, en effet, un sentiment de joie et de langueur indéfinissable qu’il regarde comme un avant-goût du bonheur céleste. Sainte Thérèse disait qu’elle éprouvait une espèce de volupté analogue à celle que pourrait sentir une personne agonisante, ravie de mourir dans le sein de Dieu. Sainte Gertrude , sainte Catherine, sainte Marie de l’Incarnation, la sœur Nativité, n’ont pas d’expressions assez fortes pour rendre les sensations de ravissement qui les pénètre dans leur commerce mystique avec la divinité. Cette exaltation de sentiment est due, sans aucun doute, à un ébranlement du système nerveux. Mais ce plaisir, étant dù à une extrême excitation, est promptement suivi de l’épuisement et du dégoût. Ces intermittences ne sont pas rares chez les extatiques. Dans les affections nerveuses, et notamment dans l’hystérie, les convulsions du système musculaire reviennent par accès, et la malade passe d’une agitation extrême à un repos complet. Le cerveau participe des mêmes alternatives, et réagit ensuite sur le moral. On voit les hystériques passer de la gaieté la plus folle à l’état le plus taciturne. Le même phénomène se produit dans la vie ascétique. La mère Anne de S. Augustin, compagne de sainte Thérèse, après avoir goûté les douceurs les plus suaves envoyées par le ciel, ressentalt tout-à-coup des sécheresses, des dégoûts extrêmes, et n’avait plus dans l’âme qu’une aridité désolante. On lit dans la vie de sainte Rose de Lima que celle, sainte, étant arrivée à une union intime et constante avec Dieu, commença à être attaquée tous les jours, durant certains intervalles, par d’horribles ténèbres ; elle n’avait alors aucune pensée de Dieu, aucune idée de ses miséricordes, elle le regardait comme un inconnu auquel cne était toujours demeurée étrangère. Jeanne des Rochers raconte aussi qu’elle demeurait des mois entiers sans pouvoir élever son âme à Dieu, sans pouvoir faire oraison. Ce passage d’un état de joie indicible à un degoût profond a été presque constamment pris par les extatiques pour l’effet ùe la tentation, Lorsque sainte Rose tombait dans ces ténèbres, elle croyait être transportée en enfer ou dans le purgatoire et être livrée à la fureur du démon. Jeanne des Rochers dit que, quand elle était arrivée à cet état dont nous venons de parler, elle trouvait comme une barrière qui l’empéchait de se porter vers Dieu, et que le malin esprit lui inspirait de tout quitter et de s’en revenir à Paris. Dans la vie ascétique, la tension de l’âme est si forte, le fardeau qu’on lui impose si accablant, qu’elle se révolte machinalement, malgré la volonté qui l’étreint sous la discipline. C’est un instinct de conservation pareil à celui qui porte le noyé volontaire lui-même à s’accrocher à tout ce qu’il rencontre dans l’eau. Les apparitions de démons sont innombrables dans l’histoire monacale, et ce sont autant d’hallucinations suggérées par les idées contradictoires qui passent par l’intelligence malade. Que l’attention fatiguée d’une sainte Gudule, d’une sainte Claire de Montefalco se refuse à faire oraison et pour la première, ce sera le diable qui viendra souffler sa lanterne ; pour la seconde, cet ange déchu qui viendra effrayer et qu’elle cherchera à chasser en frappant contre les murs. Dans le château de Wartbourg, Luther voit le démon qui veut l’empêcher de traduire la Bible, Raoul Glaber nous rapporta, dans sa chronique (liv. V, ch. 1), que Satan apparaissait [p. 189, colonne 1] aux moines et leur suggérait des objections sur la bonté de leur discipline, des doutes sur leur résurrection. « Aussitôt que je suis sortie de mon calvailre, écrit Jeanne des Rochers, je me trouve saisie d’une forte tentation de l’abattre, de croire que c’est une folie qui m’est venue dans l’esprit, qu’il n’y a jamais eu de Jésus-Christ, que ce sont des fourberieries et des impostures ; qu’il faut le renier et le détester comme un mensonge énorme. Cela me combat d’une manière si forte et remplit mou imagination de fausses raisons, que la tête m’en fend, et que je ne puis que dire : Abrenuntio tibi, Satanas. »

Dans l’extase, la concentration de l’âme en elle-même est si puissante, qu’elle se sent comme étrangère an corps, et qu’il lui semble souvent que ce corps ne lui appartient plus. Sainte Marie de l’Incarnation dit que, dans ses ravissemens, son corps lui devenait tellement à charge, qu’elle ne le portait qu’à regret. On trouve des idées tout-à-fait identiques chez les aliénés. Non seulement l’âme de l’extatique lui fait l’effet d’être distincte de son corps, mais il s’imagine aussi quelquefois être soulevé dans les airs avec ce corps lui-même. Les légendaires admettent généralement que dans l’extase, le corps du saint acquérait plus de légèreté. On sait que les membres des cataleptiques leur paraissent souvent extrêmement légers. Plusieurs aliénés, dit M. Calmeil, se sentent grandir ou rapetisser, ou même emporter en l’air. Un jeune homme, que ce savant médecin a traité, éprouvait cette sensation en plein jour, et l’attribuait à l’influence d’une potion aimantée qu’il se figurait avoir été mélangée avec sa boisson. J’ui éprouvé souvent une sorte de cauchemar vigil qui produisait une sensation analogue. A peine suis-je couché et ai-je fermé les yeux que, quoique ayant la conscience que je ne suis pas endormi, je me sens soulevé dans mon lit, de manière à avoir la tête en bas ; mes membres se glacent ; je veux remuer, je suis comme frappé de catalepsie, cet état, extrêmement pénible, dure plusieurs minutes ; j’ai beau ouvrir les yeux, je ne puis le faire évanouir. Dans l’hiver de 1844, je l’ai éprouvé presque toutes les nuits. Sainte Catherine de Sienne ressentit une illusion pareille : exténuée par une extase, elle s’était jetée sur le lit de planches sur lequel elle reposait ; elle demeura d’abord comme immobile, puis se sentit élevée en l’air. Il me semblait, disait Anne-Catherine Emmerich, avoir toujours au-dessus de moi des esprits bienfisans qui m’enlevaient et me soutenaient. Sainte Thérèse rapporte qu’elle avait quelquefois des ravissemens, dans lesquels elle sentait son corps s’élever du sol par une vertu surnaturelle, quelque résistance qu’elle fit. Un jour, S. François d’Assise étant sur le mont Alverne, fut embrasé des plus ardens désirs pour le ciel, et en même temps qu’il s’apercevait que les dons célestes lui étaient communiqués avec plus d’abondance, il remarqua que ces opérations intérieures qui ravivaient son âme élevailent son corps plus ou moins haut en l’air, à proportion de leur degré, comme si un extrême dégoût de la terre lui eût fait prendre l’essor vers la céleste patrie. Le miracle de suspension en l’air est rapporté dans la vie de S. Dominique et de plusieurs autres. Le rituel des cérémonies à observer dans l’exorcisme indiquait cette suspension aérienne comme un des caractères auxquels on reconnaissait les possédés.

A quel état pathologique doivent être attribuées les hallucluatlons et l’extase, lorsqu’elle se rapproche de la catalepsie et qu’elle constitue réellement une maladie ? La physiologie n’est pas encore assez avancée pour pouvoir nous le dire. Qu’il y ait lésion dans le système nerveux, altération dans l’encéphale, c’est ce dont on ne saurait douter ; mais la nature et l’étendue de cette lésion, de cette altératlon, n’ont pas été découvertes.

Matebranche a donné des hallucinations une explication qui n’est pas dénuée de vraisemblance, et qui, légèrement [p. 189, colonne 2] modifiée, peut rendre très bien compte du phénomêne. « Les filets nerveux, dit-il, peuvent être remués de deux manières, par le bout qui est hors du cerveau, ou bien par le bout qui est dans le cerveau. Si ces petits filets sont remués dans le cerveau par le cours des esprits animaux ou par toute autre cause, l’âme aperçoit quelque chose au­dehors ; l’on sent dans les parties du corps qui ont été entièrement coupées, qui ne sont plus qu’imaginaires, une douleur très réelle, parce que les filets du cerveau qui leur correspondent sont ébranlés de la même manière que si ces parties étaient effectivement blessées. » Voici maintenant ce qu’on pourrait ajouter à cette théorie du célèbre philosophe. Lorsque l’âme s’imagine un fait, un objet, elle imprime au bout du nerf qui est dans le cerveau, poir conserver les termes de Malebranche, un certain ébranlement, ébranlement qui se serait transmis à partir : du bout externe si un objet, un fait réel, extérieur, avait déterminé dans l’esprit une perception. Tant que cet ébranlement n’est que léger, il ne fait que rappeler à l’âme ; le souvenir du fait ou de la sensation, et il le rappelle d’autant plus vivement que le bout interne est plus agité. Mais que l’ébranlement devienne excessif, à la suite d’une impression violente de l’âme ou d’une continuité dans ces ébranlemens ; autrement dit, que nous nous représentions fortement ou constamment le fait ou l’objet, l’ébranlement se transmettra du bout interne au bout externe, et alors l’esprit éprouvera la même sensation que si ce bout externe avait été primitivement mis en mouvement, c’est-à-dire la même impression que si l’objet tel que l’esprit se le figure, avait été perçu par les sens externes. Rendons ceci plus clair par un exemple. Un visionnaire pense sans cesse au Christ. Il se le représente tel qu’on le peint ordinairement dans les images pieuses, il repasse fréquemment dans son esprit le souvenir de cette tête du Sauveur ; par cette opération mentale, il ébranle l’extrémité interne du nerf optique qui est ébranlée lorsqu’il voit réellement l’image en question. Cet ébranlement répété et fortement, imprimé finit par se transmettre à l’extrémité externe, qui aurait été frappée la première si la vue de l’image avait eu lieu matériellement ; et cet ébranlement, qui lui est communiqué du dedans au dehors, réagit bientôt sur celui du bout intérieur, et l’entretient. Le visionnaire éprouve donc la même sensation que s’il voyait l’image du Christ, puisqu’il reçoit les deux ébranlemens qui correspondent à une perception réelle ; il doit donc ajouter foi au sujet de sa vision comme à un objet qui a frappé ses sens.

III.

Nous avons été obligés, en étudilant les caractères de l’extase et en les différenciant d’avec ceux des états analogues, de parler des causes qui déterminent d’ordinaire cet état ; nous avons à revenir actuellement sur ces causes, afin de les apprécier et de les comparer entre elles, et surtout d’en suivre la succession dans l’histoire.

C’est dans l’Orient, ce berceau de nos idées et de nos erreurs, qu’il faut aller chercher la première apparition de l’extase. La tendance prononcée que le peuple indien a toujours manifestée pour la vie contemplative favorisait singulièrement le développement de ce phénomène. La doctrine yoga, qui présente comme moyen de salut la contemplation de l’Être suprême, est un moyen sûr d’arriver, à l’extase, qui n’est autre chose que l’état d’absorption procuré par la pratique de l’yoga et des mortifications surérogatoires ou tapas. Selon les Védantas, l’homme qui aspire au salut suprême par le moyen de la science doit non seulement se détacher de tous les objets extérieurs, il doit en même temps constamment diriger son esprit sur l’ëtre suprême et, avec une volonté ferme et inébranlable, concentrer toutes les facultés de son âme sur la [p. 190, colonne 1] contemplation de l’âme universelle. Si l’on l’approche ces préceptes de ce que nous avons dit plus haut de la manière dont se produit l’extase par l’application vive et constante à une idée, on verra que l’yoga n’est pas différent de ce que les chrétiens ont appelé extase divine. Dès la plus haute antiquité, les gymnosophistes, dont descendent les djainas modernes, passaient leur vie dans ces exercices d’ascétisme, devant lesquels ceux des saints les plus fougueux de l’Eglise romaine ne sont pour ainsi dire que des puérilités. Non moins honorés que les solitakes chrétiens, le vana­prastha et le sannyasi étaient regardés comme ceux qui s’étalent élevés le plus haut dans la marche ascendante de l’humanité vers Dieu. Cette doctrine de l’union extatique avec la divinité s’est répandue de l’Inde dans la Perse : les souphis et les el-eltaricat enseignaient en termes analogues à ceux des védantins le moyen d’entrer dans la jouissance des fé1icités du paradis. On retrouve dans le l\Iesneviles mêmes hallucinations produites par les mêmes moyens de s’isoler des objets extérieurs, en se fermant les yeux et se bouchant les oreilles.

L’extase a pénétré en Occident par l’Egypte et la Grèce. Selon toute apparence, les pythies et les sibylles se plongeaient dans une sorte d’extase cataleptique pour rendre leurs oracles. Chez ceux qui les consultaîent, on provoquait par la diète et les macérattons les visions et les vertiges, On était obligé de jeûner plusieurs jours avant de pouvoir pénétrer dans l’antre de Charonis. A Orope, pour consulter l’oracle d’Amphiaraüs, il fallait s’abstenir de nourriture pendant vingt-quatre heures. Pythagore avait emprunté aux lndiens leurs doctrines mystiques sur l’extase et les communications dlvines. Les néoplatoniciens et les gnostiques renouvelèrent les mêmes doctrines : c’était dans des extases et des hallucinations qu’ils cherchaient cette connaissance supérieure de l’Un, cette gnose qui était le but qu’ils poursuivaient dans leurs rêveries extatiques. Les montanistes, les marcosiens, les quintiliens, ont été également imbus de ces idées. Plotin déclare avoir obtenu l’intuition des prototypes supra-sensibles. Les assemblées nocturnes que, dans les derniers temps de leur existence, les néoplatonlciens tenaient pour se livrer à leurs idées enthousiastes, entretenaient et propageaient les phénomènes extatiques. On y récitait des formules magiques ; on accomplissait des cérémontes théurgiques qui, en frappant ces imaginations exaltées, provoquaient les hallucinations. C’est dans des circonstances pareilles que l’esprit troublé de l’empereur Julien, initté aux secrets de la théurgie par Maxime et Chrysanthe, entendit un bruit effroyable et vit apparaître des spectres de feu. Les néophytes se préparaient à ces actes mystérieux par le jeûne et la prière, et au moment de les accomplir, la faim et les exercices austères leur exaltaient le cerveau,

Les mêmes causes enfantaient les mêmes effets chez les chrétiens. L’ascétisme oriental se présentait sous une autre forme dans les déserts de Scetis , de Tabenne et de Nitre. La vie sauvage menée par ces anachorètes, leur solitude, leur lutte contlnuelle contre tous les désirs terrestres, portaient l’égarement dans ces têtes, et l’extase et l’hallucination s’y manifestaient sous toutes les faces. Nous ne décrirons pas ces visions si connues des ermites, d’un S. Antoine, d’un S. Paul, d’un S. Paphnuce et d’un S. Macaire ; nous rappellerons seulement que c’est à partir de cette époque que l’extase devient un des phénomènes ordinaires de la vie cénobitique. Cassien introduit en Occident la vie du cloitre, et les mêmes phénomènes y apparaissent avec l’établissement des ordres religieux. Partout et toujours, l’enthousiasme provoqué par l’exemple, accru par la méditation des choses célestes, la rigueur impitoyable des exercices ascétiques, le jeûne, le célibat, l’effroi de l’enfer et des démons, la pensée constante d’un Dieu qui se manifeste sans cesse par des miracles et des révélations, exercent [p. 190, colonne 2] la même influence et donnent lieu à des phénomènes identiques. Puis naissent des sectes entières d’illuminés, dont les aberrations mentales deviennent contagieuses : les bégards, les amoméens, les béguines, les moines du mont Athos, croient voir Dieu face à face. C’est le propre des affections nerveuses de se communiquer par la seule tendance à l’imitation, et par l’impression morale que celui qui est déjà malade produit sur celui qui ne l’est pas. Nous avons tous éprouvé cet effet contagieux pour le rire, le bâlllement. A Rome il y eut une épidémie de cauchemar ; le mal des andous, sorte de démonomanie, régna épidémiquement en Hollande, en Belgique et en Allemagne dans le quaterzième siècle ; en 1552 et 1554, il s’éleva également â Rome une contagion de possession. Nous citerons encore cet accès d’hystérie qui, au dire de Nicole, prenait à la même heure les religieuses d’un couvent par un miaulement général. On a vu également la catalepsie se communiquer à toute une réunion d’hommes, comme cela se passe pour le choléra et la peste. Enfin ces phénomènes sont si fréquens, qu’on en multiplierait aisément les exemples à l’infini.

En présence de ce caractère contagieux des affections nerveuses et des maladies mentales, on ne saurait douter que l’extase et les hallucinations ne se soient, dans un grand nombre de cas, propagées épidémlquernent dans les couvens, et l’on s’explique la multitude de faits de ce genre qu’on voit consignés dans les annales des ordres religieux et les Vies des saints.

L’influence qu’exerçaient les affections hyslériques se montre particulièrement dans les visions et les rêveries mystiques des femmes. Sainte Gertrude, sainte Catherine de Sienne, sainte Rose, Marie de l’Incarnation, Marie Alacoque, mademoiselle Brohon, sont sans cesse occupées de leur céleste époux, qui leur apparaît sous la figure d’un beau jeune homme, qui les couvre de chastes baisers, les presse contre son cœur, leur adresse les paroles les plus tendres et les plus affectueuses. « Jésus-Christ, le plus beau des hommes, nous dit le biographe de sainte Rose, apparut une nuit à cette sainte avec un visage riant, et il lui dit qu’il brûlait d’amour pour elle. » Tandis que Gertrude s’évanouissait dans les étreintes de l’amour divin, elle vit tout-à-coup le Sauveur, qui, lui donnant un chaste baiser, à elle et aux vierges qui l’accompagnaient, leur dit : « Je suis tout à vous, je vous appartiens en propre ; que chacune de vous jouisse de moi selon ses désirs. » Sainte Catherine de Sienne s’imaginait avoir été réellement épousée par Jésus-Christ, en présence de la Vierge, de S. Dominique et d’autres saints. Ce que produisait chez ces chastes femmes l’exaltation de la piété, l’exaltation de la concupiscence semble l’avoir quelquefois produit sous d’autres formes. C’est ce qui s’est vu parmi les convulsionnaires de Saint­Médard, dont quelques unes avaient mené une vie peu régulière, et dont les crispations nerveuses et les secours indécens qu’elles réclamaient des hommes révélaient les anciennes habitudes. Ainsi que le démontrèrent Riolan et Héquet, les possédées de Loudun et les convulsionnaires étaient des hystériques. Des faits analogues se montrent dans la folie : on connaît les exemples de plusieurs femmes victimes de la prostitution, que cet égarement, se mêlant avec les idées reltgieuses, a fini par jeter dans une folie mystique. « J’ai connu, dit M. Marc, une demoiselle âgée d’environ vingt ans, que l’abandon de son amant avait plongée dans une profonde tristesse, elle chercha des consolations dans ses principes religieux ; mais bientôt ils s’exaltèrent au point de troubler sa raison et de donner lieu à des hallucinations érotiques, pendant lesquelles elle croyait entendre et voir son amant, qui avait obtenu du ciel la permission de passer les nuits chez elle. »

Les phénomènes de l’extase et des hallucinations se sont présentés chez un grand nombre de sectes religieuses. A l’époque de l’apparition du protestantisme, les extatiques et [p. 191, colonne 1] les hallucinés religieux avaient surtout un caractère prophétique : ils se croyaient tous mission de prêcher une religion nouvelle, tandis que chez les catholiques les élans de l’amour divin et les frayeurs de l’enfer préoccupaient davantage ceux qui étaient atteints du même dérangement. Aussi M. Marc nous dit-il dit avec la plus grande vérité : « Le protestant devient fou parce qu’il se croit prophète ; le catholique, parce qu’il se croit damné. »

En Allemagne et en Angleterre, de nombreuses sectes d’illuminés donnèrent leurs visions comme autant de révélations du ciel ; tous ils cherchèrent la communtcation avec l’esprit de Dieu dans un état qu’ils nommèrent sabbat de l’âme, instinct divin, el qui n’est autre chose que l’extaee. En Espagne, les alumbrados professaient des doctrines analogues à celles de Weishaupt. Le quiétisme de Molinos, importé en France , n’est qu’une forme nouvelle des élans extatiques des saints et des saintes que nous avons cités. Et du reste, dans le quiétisme, et notamment dans celui des femmes, nous voyons reparaître les mêmes influences hystériques et nerveuses, le même mélange d’idées amoureuses et dévotes. Ecoulons madame Guyon elle-même : « Je fus reçue par Jésus-Christ dans une chambre où il y avait deux lits, et Jésus-Christ me dit : « En voilà un pour ma mère et l’autre pour vous, mon épouse ; je vous ai choisie pour être uni avec vous. » Les mêmes extravagances ont reparu avec mademoiselle Brohon et les cordicoles ; les mêmes hallucinations se perpétuent chez les disciples de Swedenborg et de Bœhme.

Non seulement l’extase peut se développer par un effet idlosyncrasique ou sous l’influence du mode de vie, des idées et des passions ; elle peut encore être le résultat de l’introduction de certains liquides, de certains gaz dans l’économie. Cc que les témoignages anciens nous rapportent de la manière dont on consultait les oracles nous donne à croire qu’on provoquait, au moyen d’un breuvage, les hallucinations et les extases, qui étaient regardées comme les inspirations de la divinité. C’était l’eau de la fontaine Cassotis, au-dessus de laquelle était placé le trépied delphique, qui produisait une vapeur dont l’effet était d’allumer l’enthousiasme chez la pythie. A Colophon, celui qui prophétisait buvait préalablement de l’eau d’une fontaine qui était placée dans un antre. Aux Branchides, c’était également la vapeur d’eau qui inspirait celui qui venait consulter le dieu. Les boissons et les mets que l’on devait prendre, avant de pénétrer dans l’antre de Trophonius, fai­ saient sans doute naître ces hallucinations, ces visions qui avaient valu à cette caverne une si redoutable renommée. Ces breuvages portaient dans le cerveau un trouble dont il restait toujours des traces ; celui qui était descendu dans l’antre conservait, assurait-on, toute sa vie un fond de mélancolie. L’eau de la fontaine Mnémosyne, qu’on buvait avant d’entrer dans ce sanctuaire prophétique, avait, soit naturellement, soit par effet de l’immixtion de quelque substance, la propriété de provoquer une sorte de vertige, et l’on ne sortait de l’antre qu’avec le souvenir confus de ce que l’on avait éprouvé. Le hachich, dont faisait usage le Vieux de la montagne, donne à celui qui le prend une sorte de délire que les Arabes nomment fantasia. L’ivresse donne à certaines gens des hallucinations particulières que l’on a surnommées ébrieuses. Dans ces illusions, les objets apparaissent sous d’autres formes, et l’ivrogne se méprend sans cesse sur leur nature, trompé par ces apparentes métamorphoses. On sait, par les expériences de Davy, que l’on peut se plonger à volonté dans une sorte d’extase, en aspirant une certaine dose de protoxyde d’azote. Llorente rapporte que l’inquisition ayant condamné au feu vingt-neuf sorciers de la vallée de Bastan, en Navarre, ceux-ci déclarèrent qu’ils se transportaient au sabbat, en se frottant d’un onguent magique. Gassendi apprit d’un berger accusé de magie qu’il employait le même moyen pour se rendre aux [p. 191, colone 2] assemblées infernales. Ces frictions d’onguens avaient un effet narcotique, elles provoquaient un sommeil agité, accompagné de rêves, d’hallucinations, dans lesquelles l’imagination du sorcier, fortement préoccupée du sabbat et du diable, s’y voyait effectivement transporté. Les prêtres ou les devins de divers peuples de l’Amérique, et notamment des Tupinambas, se servaient de boissons stupéfiantes pour amener l’état d’extase dans lequel ils prophétisalent.

Il est fort possible que les gaz méphitiques qui se dégagent dans certaines habitations humides et à demi ruinées déterminent, par un effet analogue, des rêves et des cauchemars qui auront fait croire que ces lieux étaient hantés par des esprits. Un fait curieux, rapporté par le docteur Laurent, chirurgien du premier bataillon de Latour d’Auvergne, donne à cette hypothèse une grande vraisemblance. Ce bataillon ayant été, à raison de l’encombrement de la ville de Tropea, où il était cantonné, logé dans une vieille abbaye en ruines, tous les soldats, vieux braves de la république, peu accessibles à la peur et ne croyant guère au diable, virent, la nuit, cet esprit du mal entrer dans l’abbaye sous la forme d’un chien noir à poil touffu. Instruits de cette apparition, le docteur Laurent et les officiers se rendirent à l’abbaye, déterminés à veiller toute la nuit. Mais à peine la troupe fut-elle endormie, qu’ils la virent se réveiller sous l’influence de la même apparition que la veille : c’était donc un cauchemar qui prenait nécessairement le dormeur dans ces lieux, et qui avait valu depuis long-temps à cette abbaye la réputation de recevoir des visites diaboliques. Un effet si singulier ne peut guère être attribué qu’à quelque exhalaison.

Il nous reste à parler de plusieurs phénomènes qui se lient quelquefois tellement à l’apparition de l’extase, que l’on ne peut les considérer que comme en étant un effet direct. Nous avons déjà fait remarquer que l’état extatique déterminait chez celui qui en est affecté une roideur et une immobilité cataleptique. Cet état est souvent acéompagné de convulsions, sous l’influence desquelles se développe une force musculaire remarquable. Ces convulsions énergiques, que l’on observe dans l’épilepsie et les accès hystériques, formaient le caractère principal des extatiques singulières qui apparurent sur le tombeau du diacre Pâris ; et leur valurent le surnom de convulsionnaires. Dans l’antiquité, les Thyades se croyaient saisies tout-à-coup d’un esprit de vertige, se sentaient poussées par une inspiration divine, et faisaient passer leurs frénétiques transports à leurs compagnes. Dans les bacchanales, un phénomène analogue avait lieu ; les galles et les corybantes se livraient de même à des danses convulsives. C’est au même ordre qu’il faut rapporter les épidémies de chorée ou danse de S. Guy qui se sont manifestées à diverses reprises pendant le moyen-âge. Enfin les trembleurs des Cévennes, les jumpers ou sauteurs, les jerkers, et plusieurs sectaires protestans, lorsqu’ils se croyaient mus par leurs inspirations, tombaient en proie à des maladies nerveuses de ce genre, qui se communiquaient à toute l’assemblée.

Cette énergie musculaire extraordinaire est souvent accompagnée d’un degré étonnant d’insensibilité physique ; les secours meurtriers ou grands secours que l’on administrait aux convulsionnaires en sont une preuve remarquable. L’espèce d’acharnement que mettent les aliénés à s’écorcher la peau jusqu’au sang, à ronger leur propre chair, démontre qu’ils n’en éprouvent pas de douleur. Un cordier de Venise, nommé Lorat, s’étant crucifié dans un accès de folie rellgleuse, ne manfesta aucune douleur de cet affreux supplice ; mais dès que la raison lui fut revenue, il souffrit cruellement de ses blessures. Dans l’état magnétique, le somnambule développe une pareille insensibilité. Selon Jamblique ou l’auteur du livre des Mystères des Egyptiens, ceux qui sont ravis de l’enthousiasme divin deviennent insensibles à l’action du feu, aux plaies qu’on leur [p. 192, colonne 1] fait avec des épées, des haches ou des lances ; ils marchent à travers le feu et l’eau. Ce fait curieux achève de nous démontrer l’identité de l’extase et de cet état contemplatif que recherchaient les néoptatoniciens. C’était leur exaltation mystique qui permettait aux religieux d’endurer les mortifications incroyables qu’ils s’imposaient. C’est encore la même cause qui fait supporter les tapas au dévot indien. Les flagellans qui inondèrent la France et une partie de l’Europe au treizième et au quatorzième siècle étaient atteints d’une épidémie mystique, dans laquelle cette insensibilité se manifestait au plus haut degré. C’était dans des élans semblables d’enthousiasme que les prêtres antiques de Cybèle exerçaient sur eux, sans paraître en souffrir, les plus horribles mutilations. Ou sait aussi que plusieurs saints, dans leurs extases, ont éprouvé une insensibilité du même genre.

Ces observations nous montrent quelle influence l’état ex tatique exerce sur l’organisme : il lui imprime une énergie extrême ou il en relache et en anéantir tous les ressorts. Presque tous ceux qui sont tombés dans cet état accurent, quand ils en sortent, une fatigue et un accablement extrêmes. La fréquence des extases a amené presque tous les saints qui les ont eues à un degré de faiblesse et de maigreur effrayant, et auquel ils ont très souvent fini par succomber. Sainte Catherine de Gênes éprouvait dans ses extases un grand accablement ; il en était de même de sainte Thérèse. Sainte Marie de I’Incarnation dit que son état d’extase était si violent, qu’il lui semblait qu’elle allait expirer, et que s’il durait, elle mourrait. Anne-Catherine Emmerich tomba dans un état général de langueur et de falhlesse dont elle mourut. Il est constant que l’imagination a eu la plus grande part à cet état ; et quoiqu’on doive aussi le rapporter à une prédisposition pathologique, qui contribua à donner naissance aux extases, on ne peut cependant nier que le moral n’y joua le premier rôle.

Un des faits les plus extruurdinalres, et qu’il ne semble guère permis de l’évoquer tout-à-fait en doute, accuse d’une manière décisive cette influence excessive du moral sur le physique : nous voulons parler de la stigmatisation, phénomène qui occupe tant de place dans l’histoire des extatiques.

Le nombre de ceux qu’on dit avoir reçu du ciel cette faveur singulière est tel, qu’il est bien difticilc de nier que cette croyance ne soit fondée sur quelque réalité. Un grand nombre de témoins ont vu ceg blessures sanglantes aux extrémités de plusieurs femmes qui les présentaien. S. François d’Assise, l’un des extatiques les plus étonnans que nous présente l’histoire religieuse, est le premier auquel elles aient été imprimées. Il en fut marqué, le jour de l’Exaltation de la croix, sur le mont Alverne, par Jésus­Christ, qui lui apparut sous la figure d’un séraphin ailé, et des blessures duquel s’échappèrent des traits de flamme qut percèrent ses membres et son côté. S. Bonaventure dit avoir vu ces plaies, et ajoute qu’unes rendaient du sang. Depuis, Banoît de Reggio, Charles de Saera, Angel del Pas, Matthieu Carery, Angolini de Milan, le frère lai Dodo, Philippe d’Aqueria, et principalement des femmes, parmi lesquelles il faut placer sainte Gertrude, sainte Lidwine, sainte Hélène de Hongrie, sainte Osanne de Manioute, sainte Ida de Louvain, sainte Jeanne de la Croix, sainte Lucie de Nami, ont présenté sur leurs membres des impressions analogues. PIusieurs ont vécu de nos jours ; telles sont Colombe Schanoît; Madelaine Lorger, Rose Serra et Anne-Catherine Emmerich. Non seulement plusieurs saints et saintes ont éprouvé les douleurs du crucifiement, mais certaines saintes ont souffert les douleurs de la couronne d’épines, et, qui plus est, elles ont souffert sur le front des traces incontestables de ce cruel supplice, à la suite de la vision dans laquelle elles s’étalent vues ainsi martirysées. De ce nombre on compte sainte Gertrude, sainte Catherine de Sienne, Pasithée et Clarisse de Cogis, Catherine de, Ranconisio, Veronica Giulani , Anne-Catherine Emmerich.

L’étude des phénomènes plus ordinaires qui se rencontrent [p. 192, colonne 2] dans l’observation médicale peut aussi servir à jeter quelque lumière sur ces phénomènes transcendans. On sait que la persuasion où est une personne qu’elle a contracté une maladie, a suffi souvent pour lui en faire manifester les symptômes. Ces exemples ne sont pas fort rares dans les hôpitaux. Le docteur Alibert m’a rapporté qu’une dame qui s’imaginait avoir avalé une épingle ne tarda pas à éprouver des accidens assez violens pour faire concevoir des craintes pour sa vie : ces symptômes dtsparurent dès qu’on eut présenté à cette dame une épingle qu’on lui assura qu’elle avait rendue. On assure que, lorsque les convulsionnaires figuraient le crucifiement, on voyait souvent le creux de leurs mains et leurs pieds s’enflammer légèrement. Ce ne peut être qu’une influence du même ordre qui, se développant avec une intensité plus puissante, a donné naissance aux stigmates. Pierre Pomponat est un des premiers qui aient émis l’opinion que ces marques singulières n’étaient chez S. François que l’effet de l’ardeur de son imagination ; et il est à remarquer qu’on ne vit ce phénomène se reproduire fréquemment que depuis que la stigmatisation de ce saint eut frappé les esprits mystiques. Ce que démontre l’influence exercée à cet égard par une croyance vive et une volonté puissante, c’est que ces stigmates disparurent sur la prière de plustenrs saints qui en avaient été empreints. S. Philippe d’Aquerta nous a fort bien expliqué l’action graduelle et efficace de la volonté dans la production de ce phénomène physiologique. Il nous raconte que, se tenant devant un crucifilx et éprouvant un violent désir de recevoir les plaies du Sauveur, il sentit le sang affluer effectivement à ses extrémités et les plaies commencer à se former. Un bûcheron halluciné du Spessart avait une blessure au genou qu’il assurait lui avoir été faite, une nuit, par un nain qui en voulait à sa vie. Sainte Thérèse et Marie de Sarmiento se sentirent l’une et l’autre percées d’un trait de flamme par un séraphin dans une de leurs visions. Véronique Giulani, qui éprouva une hallucination semblabte, portait au côté une empreinte assez profonde. Marie de la Croitx et Cécile de Nobili recurent de pareils stigmates à la suite de visions identiques. Plusteurs saints portèrent également les marques de la flagellation qu’ils se figuraient avoir éprouvée dans leurs visions. C’est peut-être par une action semblable de la nature que certains aliénés, qui s’imaginaient avoir été battus pendant la nuit, ont présenté le matin des vergetures analogues à celles que pourraient faire naître en effet des coups violens.

Ces exemples suffisent pour faire voir que la stigmatisation n’est pas un fait absolument impossible, et qu’il serait peut-être imprudent de le reléguer au nombre des miracles apocryphes qui abondent dans les vies des saints. On pourrait, à la vérité, essayer de l’expliquer en s’appuyant sur l’exemple de certains aliénés qui, dans leurs momens d’exaltation, se font des blessures qu’ils croient ensuite avoir reçues. Mais les récits relatifs aux stigmates sont tellement identiques, tous ceux qui les ont reçus décrivent si bien les circonstances dans lesquelles ils en ont été marqués, que l’hypothèse qu’ils se les seraient imprimés eux-mêmes, sans y prendre garde et sans en garder mémoire, est insuffisante et tout-à-fait en opposition avec le grand nombre des témoignages. Ce phénomène ne peut mieux être expliqué que par l’influence merveilleuse de l’imagination, si puissante qu’elle a réussi plus d’une fois, par un effet inverse, à guérir une maladie contre laquelle tous les remèdes avaient été sans effet.

Rien, en résumé, ne marque mieux que des faits de ce genre, si accidentels qu’ils puissent être dans notre nature, l’empire absolu que les âmes sont virtuellement capables de prendre sur les corps. Mais ce n’est point par miracle, c’est par une simple extension des lois ordinaires de la vie; et il y a là assurément des lumière précieuses, puisqu’elles nous ouvrent une sorte de perspective sur les profondeurs du possible dans l’ordre infini de l’univers.

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