Albert de Rochas. Hypnotisme et changement de personnalité. Article paru dans la « Revue Philosophique de la France et de l’Etranger », (Paris), douzième année, tome XXIII, janvier à juin 1887, pp. 330-333.

rochassuggestion0001Albert de Rochas. Hypnotisme et changement de personnalité. Article paru dans la « Revue Philosophique de la France et de l’Etranger », (Paris), douzième année, tome XXIII, janvier à juin 1887, pp. 330-333.

Eugène Auguste Albert de Rochas d’Aiglun (1837-1914). Militaire et administrateur, en particulier de l’Ecole Polytechnique, il se livra, à titre privé, à quantité d’expériences sur le paranormal. Il reste plus connus pour ses nombreuses publications sur ce sujet que pour ses ouvrages historiques. On se demande comment, bien souvent, il se laissa abusé, en particulier sur les photographies d’ectoplasmes… Nous avons retenus quelques publications :
—  La Science des philosophes et l’art des thaumaturges dans l’antiquité, Paris, G. Masson, 1882.
—  La Science dans l’antiquité. Les Origines de la science et ses premières applications, Paris, G. Masson, 1884.
— Les Forces non définies, recherches historiques et expérimentales, Paris, G. Masson, 1887.
—  Les États profonds de l’hypnose, Paris, Chamuel, 1892.
—  L’Envoûtement, documents historiques et expérimentaux, Paris, Chamuel, 1893.
—  Les États superficiels de l’hypnose, Paris, Chamuel, 1893.
—  L’Extériorisation de la sensibilité, étude expérimentale et historique, Paris, Bibliothèque Chacornac, 1895.
—  L’extériorisation de la motricité, recueil d’expériences et d’observations, Chamuel éditeur, 1896.
—  La Lévitation, Paris, P.-G. Leymarie, 1897.

Les [p.] renvoient aux numéros de la pagination originale de l’article. – Les notes de bas de page ont été renvoyées en fin d’article. – Les images ont été rajoutées par nos soins. – Nouvelle transcription de l’article original établie sur un exemplaire de collection privée sous © histoiredelafolie.fr

[p. 330]

HYPNOTISME ET CHANGEMENT DE PERSONNALITÉ.

Sujet. — Benoit, dix-huit ans, employé d’administration, intelligent et bien portant ; est entraîné par des expériences assez fréquemment répétées depuis plusieurs mois.

Suggestion. « A partir de demain jeudi, vous viendrez pendant trois jours ici à 5 heures 1/2 ; quand vous entrerez dans ma chambre, vous croirez être mon fils Henri et vous ne reviendrez Benoît qu’en sortant de ma chambre. »

Effet. — Le jeudi, à 5 heures 1/2, Benoît arrive il entre dans la maison sans sonner, contrairement à ses habitudes, monte rapidement l’escalier, entre dans ma chambre et va s’asseoir devant la table de mon fils Henri, absent depuis trois mois, en disant : « Je viens de faire une bonne promenade » ; ce qui est inexact, car il sort de son bureau. « Avec qui étais-tu ? — Avec M. (un ami de mon fils qu’il connaît a peine) ; il m’a prêté ce livre (un livre qu’il tient à la main). — As-tu rencontré Benoît ? — Non, voilà bien trois mois que je ne l’ai vu. Il est probablement absent ; aussi je vais tenter sur toi de nouvelles expériences qu’on m’a indiquées. — Mais tu ne réussiras pas, papa, tu sais bien que tu m’as essayé déjà et que je suis insensible. — Essayons toujours, donne-moi ta main. »

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Je le contracture et le décontracture, à son grand étonnement, par [p. 331] des contacts en isonome et en hétéronome. Je le pince, je le pique ; je constate qu’il est insensible.

Je lui lis le récit des diverses expériences que j’ai faites sur Benoît, en le priant de rectifier les erreurs, s’il s’aperçoit que je me suis trompé dans la rédaction. Il a perdu complètement le souvenir de quelques-unes et regrette de ne point y avoir assisté ; il en trouve de très curieuses. « Ce Benoît, dit-il, est décidément un sujet merveilleux. »

Pour d’autres, il se rappelle soit les avoir vues, soit avoir entendu Benoît nous faire part de ses impressions.

Je l’endors par l’imposition de la main droite et lui demande son nom : il me répond Benoît ; je le réveille, il est redevenu Henri. J’essaye de détruire la suggestion en plaçant ma main en hétéronome sur la nuque ; mais je n’obtiens aucun résultat.

Je lui fais écrire une phrase quelconque, et son écriture a le même caractère que celle de mon fils, ce qui n’a pas lieu à l’état normal et bien qu’il ne la connaisse pas ou ne l’ait vue qu’il y a longtemps et par hasard. Je lui donne ensuite diverses personnalités et le fais écrire dans chaque cas ; j’obtiens ainsi une série d’écritures de caractère différent. Nous passons dans une pièce voisine, où ma famille est réunie, et, contrairement à la lettre de la suggestion, sa personnalité nouvelle persiste. Il s’assied près du feu, cause avec sa maman, avec sa sœur, avec son petit frère Louis en les tutoyant comme le fait mon fils. S’apercevant que je suis debout, il se lève, et, m’offrant son siège : « Je te demande bien pardon, papa. »

Je le prie de m’accompagner dans une course ; il pense à son livre et va pour le fermer dans la bibliothèque, de peur que son frère Charles (un autre de mes fils), qui est très étourdi, ne le lui égare. Comme il pleut, je lui offre un parapluie.

Dès que nous avons franchi le seuil de la maison, il reprend son individualité et m’appelle « mon commandant », il a passé sa journée au bureau et ce n’est plus M., mais Mlle X. qui lui a prêté le livre.

Le vendredi, à 5 heures 1/2, Benoît entre sans sonner comme la veille, se rend directement à ma chambre, s’assied devant la table de mon fils et se met à lire. Je n’étais point encore rentré ; un de mes enfants qui l’a entendu venir s’approche de lui et entame la conversation. Il trouve qu’il fait froid (la température était cependant très douce) ; on l’invite à venir se chauffer dans une chambre voisine où l’on allume du feu ; il parle aux uns et aux autres sans embarras.

J’arrive et je lui demande ce qu’il a fait du parapluie qu’il a emporté la veille ; il se souvient bien qu’il l’a pris, mais il a complètement oublié ce qu’il a pu en faire. Je le prie de me donner l’emploi de sa journée et de me dire où en sont ses études ; il paraît embarrassé, cherche, et finit par me répondre qu’il a la tête lourde, qu’il ne se rappelle rien ; j’insiste et ne peux rien obtenir pour le temps qui s’est écoulé depuis son départ la veille. Il s’inquiète de cet état, qui ne lui est pas [p. 332] habituel ; je le rassure en mettant la chose sur le compte de la migraine. Je fais sur lui quelques expériences de localisation cérébrale qui donnent les mêmes résultats que d’ordinaire.

Je lui propose de sortir avec moi ; il reprend son individualité dès qu’il a franchi le seuil il m’apprend qu’il a laissé mon parapluie chez lui et qu’il le rapportera le lendemain.

Le samedi, à 5 heures 1/2, je vois par la fenêtre Benoît arriver en courant, tête nue ; je vais à sa rencontre et je le trouve dans le vestibule, arrêté devant le porte-manteau, cherchant ce qu’il a pu faire de son chapeau ; il s’est aperçu, en voulant t’accrocher, qu’il ne l’avait pas. Je le rassure et lui affirme en riant que je saurai bien le retrouver. Quelques instants après, je le conduis dans le jardin qui précède la maison et je lui demande ce qu’il a fait de son chapeau ; il me raconte que son chef ne voulait pas le laisser en aller, qu’on lui avait caché son chapeau pour le retenir, mais qu’il lui semblait que j’avais besoin de lui, qu’il était parti malgré tout, et qu’il avait traversé la ville en courant pour n’être point en retard (1).

Nous rentrons, et aussitôt il se met à chercher ce que diable il a pu faire de son chapeau. Je lui répète de ne pas s’inquiéter, que je vais l’envoyer chercher.

Nous montons dans ma chambre je lui montre les diverses phrases qu’il a écrites la veille ; il ne se souvient pas de ces changements de personnalité et s’étonne de nouveau d’être devenu aussi sensible que Benoît. J’essaye sur lui les diverses actions de la force neurique rayonnante, qui réussissent comme d’habitude.

Je constate qu’il est insensible aux pincements et aux piqûres d’épingle, mais qu’il perçoit les impressions d’un corps froid ou d’un corps chaud.

Comme la veille, il a besoin de se chauffer, et je le mène auprès de ma famille avec laquelle il cause pendant une heure le plus naturellement du monde.

J’essaye de nouveau, en plaçant ma main sur sa tête en hétéronome, de détruire la suggestion ; le seul résultat que j’obtiens, c’est de le faire penser à Benoît. Je fais passer un courant voltaïque décontracturant par la nuque (2) : la pensée de Benoît revient plus intense ; il rencontré Benoît dans la journée, il lui a parlé. Je lui dis que j’espérais obtenir ainsi un [p. 333] changement de personnalité et lui faire croire qu’il était Benoit : Oh ! cela ne va pas jusque-là, me répond-il en riant. Nous allons dîner ; c’était la première fois qu’il venait à ma table. Il s’assied sans embarras à ma droite ; je lui fais observer que ce n’est point sa place : « C’est vrai, quelle distraction ». Pendant tout le repas, il mange de bon appétit, cause avec les différents convives, donne des ordres aux domestiques, juge de la bonté des mets, quand je le pousse sur ce chapitre. A la fin du repas je l’endors par un brusque commandement et lui dis : « Vous n’êtes plus Henri, vous êtes Benoît ; vous vous rappellerez que vous venez de dîner ici. » Je le réveille aussi par commandement. Il secoue la tête, écarquille les yeux ; il a l’air confus et se lève timidement pour prendre congé en me remerciant.

Je constate que la sensibilité cutanée est revenue.

Remarque. —Je n’ai point laissé continuer l’expérience jusqu’au dimanche pour voir si Benoît continuerait à venir à 5 heures 1/2. La suggestion paraissait devenir de plus en plus intense à mesure qu’elle se prolongeait ; et je craignais une nouvelle course sans chapeau à travers la ville.

Mon but était, du reste, rempli. J’avais reproduit artificiellement ce dédoublement de la personnalité dont on connaît un certain nombre de cas spontanés ; j’avais, en outre, vérifié une fois de plus que le sujet agissant sous l’influence d’une suggestion présentait l’insensibilité cutanée..

NOTES

(1) Son chef m’a appris le lendemain qu’en voyant Benoit si pressé de partir, quoiqu’il n’eût pas terminé un travail dont il était chargé, il s’était douté d’une suggestion et qu’il avait employé tous les moyens possibles pour le retenir. Il lui avait demandé si je lui avais dit de venir. Benoît répondit que non, mais qu’il était persuadé que je l’attendais. A mesure qu’on le raisonnait et que le temps s’écoulait, on le voyait s’agiter sur sa chaise, son visage changeait, ses yeux s’exaltaient ; enfin vers 5 h. 20, il ne put plus tenir en place et s’élança brusquement au dehors.

(2) J’avais opéré avec un seul élément de pile de télégraphe ; quelques jours après, je donnai de nouveau à Benoit, en état somnambulique, la suggestion d’être Henri au réveil. J’avais alors une pile de deux éléments ; je fis passer le courant de droite à gauche sur la nuque, le sujet ayant la figure tournée vers le sud. J’évoquai ainsi l’idée de Benoît ; puis, au bout de quelques instants, la suggestionfut complètement détruite.

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