A. Hamon. Sainte Thérèse est-elle une hystérique ? Extrait de la « Revue pratique d’Apologique », (Paris), deuxième année, tome IV, 1907, pp. 357-366.

A. Hamon. Sainte Thérèse est-elle une hystérique ? Extrait de la « Revue pratique d’Apologique », (Paris), deuxième année, tome IV, 1907, pp. 357-366.

 

Auguste Hamon (1860-1935). Jésuite (à partir de 1881 ; ordonné prêtre en 1894). – Docteur ès lettres (Poitiers, 1901).
Quelques publications :
Un grand rhétoriqueur poitevin. Jean Bouchet, 1476-1557 ? Paris : H. Oudin , 1901.
— Vie de la bienheureuse Marguerite-Marie [Alacoque], d’après les manuscrits et les documents originaux. Paris, Editions Beauchesne, 1907, in-8°, 57 p. – 2ème édition : 1909.
— Mysticisme et Subconscience. « Revue pratique d’apologétique », (Paris), troisième année, tome VI, 1908, pp. 501-513
— Les possédées de Loudon et Don Lobineau. « Revue pratique d’Apologétique », tome XXXI, 1921, pp. 33-39.
— Un maître de la vie mystique. Le P. René de Maumigny, de la Compagnie de Jésus. 2e édition. 1921.

[p. 357]

Sainte Thérèse est-elle une hystérique ?

C’est là une question qui, comme le phénix, renaît toujours de sa cendre. On dira C’est une preuve qu’on ne peut la résoudre et je crois bien, en effet, que nous n’avons pas tous les éléments nécessaires à une solution. Je n’espère donc pas en finir avec elle, je voudrais simplement la poser d’une manière aussi nette que possible.

On peut considérer d’une personne hystérique l’état pathologique, l’état intellectuel et l’état moral.

« La définition de l’hystérie, a dit Larigue, n’a jamais été donnée et ne le sera jamais (1). »

« Nulle maladie n’est plus difficile à définir que l’hystérie » (2), écrit le Dr Hoppel, rendant compte d’une thèse de M. Léo Gaubert De la catalepsie chez les mystiques, et le Dr Pitres affirme qu’elle n’a « ni lésions connues, ni symptômes constants et pathognomoniques (3) ». Elle existe pourtant, et si personne ne peut la définir, personne ne s’avisera de la nier il est seulement à regretter que l’on ne puisse pas en préciser mieux les caractères, ou, comme on dit, les stigmates (4). Voilà une première raison qui rend très difficile la solution du problème posé.

En voici une seconde. Admettons qu’on arrive à définir nettement l’hystérie, le cas particulier de sainte Thérèse en sera-t-il éclairci ? La malade est morte depuis plus de trois cents ans ; les médecins ne peuvent ni l’examiner, ni l’interroger ; ils en sont réduits à des renseignements fournis en passant et par une personne ignorant la médecine. Dans une circonstance, elle décrit longuement son mal, elle entre dans des détails très précis, mais, hors ce cas, elle n’en parle qu’en peu de mots. Sans doute c’est une femme très intelligente et qui analyse parfaitement les états par où elle passe ; il est pourtant probable que, étant donné son but, elle a dû omettre beaucoup de points qu’il eût été utile de connaître. Il est en outre certain que les médecins sont souvent forcés d’interpréter ses paroles ; or, n’admettant pas la cause surnaturelle qu’elle donne à ses souffrances, ils risquent fort de se tromper. Leurs conclusions, presque toujours, seront donc discutables, et si elles étaient contradictoires, il ne faudrait pas trop s’en étonner. [p. 358]

Ces remarques faites, écoutons la sainte elle seule, aussi bien, peut nous renseigner.

En 1532, alors qu’elle faisait son éducation chez les Augustines d’Avila, elle tombe gravement malade (5) elle a seize ans et demi. Trois ans plus tard, quelque temps après sa profession, ses défaillances augmentent sa santé ne peut résister au changement de vie et de nourriture prise d’un violent mal de cœur, elle est toujours sur le point de s’évanouir (6). Don Alphonse de Cepeda, son père, après avoir inutilement consulté tous les médecins d’Avila, l’emmène à Becedas, et la fait traiter par une célèbre empirique. a Je restai trois mois dans cet endroit, en proie à de très grandes souffrances, parce que le traitement était trop rigoureux pour ma complexion. Au bout de deux mois, à force de remèdes, il ne me restait plus qu’un souffle de vie. Le mal dont j’étais allée chercher la guérison était devenu beaucoup plus cruel les souffrances que l’éprouvais au cœur étaient si vives, qu’il me semblait parfois qu on me le déchirait avec des dents aiguë l’intensité de la douleur arriva à tel point, qu’on craignit que ce ne fût de la rage. Ma faiblesse était extrême ; l’excès du dégoût ne me permettant de rien prendre si ce n’est du liquide. La fièvre ne me quittait pas ; et des médecines, que pendant un mois on m’avait fait prendre chaque jour, m’avaient épuisée. Je sentais un feu intérieur qui m’embrasait. Les nerfs se contractèrent, mais avec des douleurs si intolérables, que je ne trouvais ni jour, ni nuit un instant de repos. A cela venait encore se joindre une profonde tristesse (7). »

Désespéré, Dom Alphonse ramène sa fille chez lui, les médecins la voient de nouveau ; « ils désespérèrent de moi, déclarant qu’indépendamment de tous ces maux, je me mourais d’étisie. Des pieds jusqu’à la tête, j’éprouvais une égale torture. De l’aveu des médecins, ces douleurs de nerfs sont intolérables et comme chez moi leur contraction était universelle, j’étais livrée à un indéfinissable tourment (8). Au milieu du mois d’août — elle était malade depuis avril la nuit même qui précédait la fête de l’Assomption, elle a une crise terrible et, pendant quatre jours, reste privée de sentiment. On la croit morte, et déjà les religieuses de l’Incarnation font creuser sa fosse les Carmes d’un monastère voisin célèbrent à son intention un service funèbre.

Enfin elle reprend connaissance, mais pendant plus de huit mois sa vie est un long supplice : « De ces quatre jours d’effroyable crise il me resta des tourments qui ne peuvent être connus que de Dieu ma langue était en lambeaux, à force d’avoir été mordue. N’ayant rien pris dans tout cet intervalle, faible d’ailleurs à ne pouvoir presque respirer, j’avais le gosier si sec qu’il se refusait à laisser [p. 359] passer même une goutte d’eau. Je sentais tout mon corps comme disloqué et ma tête dans un désordre étrange. Mes nerfs s’étaient tellement contractés que je me voyais en quelque sorte ramassée en peloton. Voilà où me réduisirent ces jours d’indicible douleur. Je ne pouvais sans un secours étranger remuer ni bras, ni pied, ni main, ni tête, j’étais aussi immobile que si la mort eût glacé mes membres j’avais seulement la force de mouvoir un doigt de la main droite. On n’osait en quelque sorte m’approcher tout mon corps était lamentablement meurtri, je ne pouvais supporter le contact d’aucune main il fallait me remuer à l’aide d’un drap que deux personnes tenaient chacune par un bout. Je restai ainsi jusqu’à Pâques Fleuries (9). »

Elle se fait alors transporter à son couvent de l’Incarnation. Un léger mieux se produit, elle peut se traîner à terre à l’aide de ses mains. La paralysie dure trois ans. Enfin, grâce à saint Joseph, elle se lève, elle marche, elle est guérie en 1540 ; elle a vingt-cinq ans (10). En 1562, la Sainte, écrivant sa vie par l’ordre du P. Perre Ibañez, résume ainsi les années écoulées depuis 1540. « Pendant vingt ans, il m’arrivait chaque matin, tant j’avais l’estomac débile, de rejeter les aliments, en sorte que je ne pouvais rien prendre que l’après-midi et quelquefois plus tard. Depuis que mes communions sont devenues plus fréquentes, c’est le soir, avant de m’endormir, que cela m’arrive, mais avec un surcroît de souffrance, car je suis obligée de provoquer moi-même ce tourment, et si j’omets de le faire, j’en ressens un autre plus cruel encore. Il est rare que je n’endure pas plusieurs douleurs en même temps. Le mal de cœur est de ce nombre ; mais il n’est pas continuel, comme autrefois, et il ne me prend que de loin en loin. Quant à cette opiniâtre paralysie et ces fièvres jadis fréquentes, je m’en vois affranchie depuis huit ans. » (11)

Après 1562, nous ne trouvons plus de détails aussi précis ; la santé de la sainte semble devenir meilleure. Cependant quelquefois encore, mais plus rarement, elle éprouve de si grandes peines spirituelles et de si accablantes douleurs corporelles qu’elle ne sait que devenir ; (12) un jour même le démon la tourmente « durant cinq heures par des douleurs si terribles et par un trouble d’esprit et de corps si affreux, qu’elle ne croyait pas pouvoir y résister plus longtemps » (13). Sous l’action diabolique « elle se donnait de grands coups, heurtant de la tête, des bras et de tout le corps contre ce qui l’entourait » (14). Un peu d’eau bénite la délivre, mais cette attaque la laisse toute brisée, comme si elle avait été rouée de coups de bâton. En 1577, pendant qu’elle écrit le Château intérieur, elle souffre de [p. 360] grandes douleurs de tête : « Pendant que je trace ces lignes, je fais attention à ce qui se passe dans ma tête, c’est-à-dire à ce grand bruit dont j’ai parlé en commençant (dans l’Introduction) et qui m’a presque mis dans l’impossibilité de travailler à cet écrit demandé par mes supérieurs. C’est, ce me semble, comme le bruit de plusieurs grandes rivières, d’une infinité d’oiseaux qui chantent, et de sifflements aigus ; je ne l’entends point dans les oreilles, mais je le sens dans la partie supérieure de la tête, qu’on dit être le siège de la partie supérieure de l’âme. (15) » Enfin des lettres de 1580 et de 1582, nous signalent des attaques de paralysie, qui pourtant n’atteignent pas la gravité de celle de 1536. Malgré des difficultés extérieures sans nombre, le calme se fait dans son âme et aussi dans son pauvre corps tourmenté.

Voilà, dans ses grandes lignes, le bulletin de santé que nous a laissé la réformatrice du Carmel, et qui, seul, permet aux médecins de prononcer leur diagnostic d’aujourd’hui. Ils sont loin de s’entendre.

« Sainte Thérèse est une hystérique indéniable », c’est Charcot qui l’affirme dans la Foi qui guérit ; le Dr Rouby a publié plusieurs articles sur l’Hystérie de sainte Thérèse (16) M. Pierre Janet a fait de la sainte « l’illustre patronne des hystériques » ; et, l’an dernier, M. Georges Dumas enseignait, en Sorbonne, que « sainte Thérèse est incontestablement hystérique ». On n’a pas d’ailleurs oublié qu’un jésuite, le P. Hahn, publia, en 1883, plusieurs articles où il voulait prouver qu’elle avait été « affligée d’une hystéro-épilepsie caractérisée par une accumulation extraordinaire de symptômes » (17).

Quelques textes, pris dans les Etudes cliniques sur la grande hystérie du Dr Paul Richer, rapprochés des paroles de sainte Thérèse, ne laissent pas d’être un peu troublants. « Souvent des vomissements rejettent presque immédiatement les aliments ingérés. En dehors des repas il se produit des nausées… — Presque tous les malades ont des sifflements d’oreille… Elles entendent le roulement d’un wagon, des sons de cloches, de fanfares. Ler… entend tous les oiseaux qui chantent dans sa tête… — Survient quelquefois une sorte de rage. La malade entre en furie contre elle-même. Elle cherche à se déchirer la figure, à s’arracher les cheveux… Elle frappe son lit de la tête en même temps que des poings (18)… »

Stigmates permanents de l’hystérie, symptômes des grandes attaques, et encore grandes attaques elles-mêmes, puisqu’on trouve [p. 361] tous ces signes dans sainte Thérèse, la conclusion semble inéluctable.

Vous allez trop vite, répondent d’autres médecins, examinons d’un peu plus près. Il y a, chez la sainte, hyperesthésie, mais les troubles de la sensibilité ne sont pas caractéristiques de l’hystérie. Tout au contraire, l’un de ses stigmates c’est l’anesthésie partielle ou totale, anesthésie que sainte Thérèse, excellente observatrice, n’a jamais constatée en elle. Ses contractions de nerfs n’offrent pas le caractère des contractures hystériques ; il en est de même de ses paralysies, dont les deux dernières, en particulier, arrivées alors que la malade avait soixante-cinq ans, ne peuvent être attribuées à cette affection. Les angoisses cardiaques, les vomissements réitérés, les fréquentes syncopes, les sifflements d’oreilles (19) sont des symptômes généraux, communs à plusieurs malades ils étaient d’ailleurs accompagnés de fièvre, et la fièvre ne s’observe presque jamais dans la grande névrose. Le Vte de Montmorand, de qui sont ces remarques, les développe plus longuement, et l’on me permettra de renvoyer à son beau travail. Il ajoute que les défenseurs de sainte Thérèse « proposent de rattacher son état pathologique, soit — avec le P. de San — à une gastrite aiguë et à des accès éclamptiques (l’éclampsie entrai ne la perte de la connaissance, la tétanisation musculaire, les convulsions, les morsures de la langue); soit — avec le Dr Imbert Gourbeyre à une chlorose grave, compliquée d’un empoisonnement médical (dont la responsabilité remonterait à l’empirique de Becedas). M. le Dr Goix parle, lui, d’intoxication paludéenne… La sainte habitait un pays à fièvres paludéennes.. et la crise de 1536, accompagnée de léthargie, de contractures, etc., rappelle trait pour trait la forme comateuse de la fièvre intermittente, telle qu’elle s’observe encore à notre époque » (20)

L’accord, entre ces adversaires, semble d’autant plus difficile à établir que, parfois, chez le même individu, les appréciations changent. M. Pierre Janet avait jadis appelé sainte Thérèse la patronne des hystériques, aujourd’hui il la range plutôt parmi les psychasthéniques, c’est-à-dire parmi les faibles de volonté, les douteurs et les scrupuleux (21). Quoi qu’il en soit de ce dernier classement, qui peut-être [p. 362] n’est pas définitif, on peut conclure de toutes ces longues remarques que la réponse à la question posée par cet article est loin d’être facile, je veux dire du point de vue pathologique, le seul d’où jusqu’ici nous ayons considéré le problème.

Restent le point de vue intellectuel et le point de vue moral. Intellectuellement et moralement qu’est-ce donc qu’une hystérique. Le portrait, fort curieux, exigerait de longs efforts pour être fixé d’une manière définitive ; voici les traits essentiels.

L’hystérique c’est l’impressionnabilité même ; non pas cette impressionnabilité féconde qui, dans une âme énergique, sachant vouloir, s’épanouit en richesses de tonte nature, artistiques, littéraires, morales, mais impressionnabilité essentiellement mobile affections, sentiments, idées se succèdent sans parvenir à se fixer. L’âme, comme une girouette, tourne à tous les vents ; elle ne s’arrête que sur elle-même, elle ne s’immobilise que dans son égoïsme. A son insu quelquefois, mais aussi bien souvent d’une volonté très arrêtée, l’hystérique ne songe qu’à se faire remarquer, elle brûle d’attirer l’attention sur elle, et pour cela tous les moyens lui sont bons elle aime à se plaindre, à exagérer ses peines, elle dissimule, elle ment, parfois sans trop s’en rendre compte, elle recherche les singularités, les plus répugnantes ne la déconcertent pas; elle est coquette, jalouse, entêtée ; des idées fausses, extraordinaires, entrées dans son cerveau s’y cramponnent avec une telle ténacité, s’imposent d’une façon si absolue qu’on essaie en vain de lutter contre elles ; ce sont des obsessions qui, au cours de la maladie, deviendront des hallucinations. Pour ces personnes les choses ont perdu leur valeur vraie, à la lettre un grain de sable devient une montagne, et la difficulté la plus ordinaire, une impossibilité. Elles ne savent plus, elles ne peuvent plus agir, parce qu’elles ne savent pas, parce qu’elles ne peuvent pas, parce qu’elles ne veulent pas vouloir. Ce manque presque absolu de volonté est sans doute le trait saillant de leur caractère. Il leur faut une autorité qui leur commande, un guide qui les dirige, il faut vouloir pour elles (22). Incroyable mobilité de l’esprit, radicale impuissance de la volonté voilà le tempérament de l’hystérique ; est-ce aussi celui de sainte Thérèse ? Le plus convaincu des médecins antireligieux n’oserait répondre : Oui.

Personne n’a nié, au moins à ma connaissance, personne ne niera la supériorité intellectuelle de la grande mystique espagnole. Sans doute, avec tout son génie elle reste femme, et quand, parfois, sur un point précis, on veut serrer sa pensée et réduire l’an ou l’autre de ses raisonnements à une rigoureuse analyse, le travail n’est pas toujours facile sa nature primesautière, la vivacité de l’impression reçue, la multitude des idées, le manque de formation intellectuelle remportent, sans liaison assez apparente, d’une idée à une autre [p. 363] idée, d’un sentiment à un autre sentiment ; c’est un défaut, au moins pour nous autres Français au génie tout classique. Mais que de beautés de premier ordre, dans ces pages, écrites au jour le jour, sans même retire les lignes de la veille cette femme est descendue dans tes dentiers replis de son âme, elle s’analyse comme peut-être aucun psychologue ne s’est analysé lui-même, et ses descriptions, jusque dans leurs plus ténus détails, sont d’une lumineuse netteté. L’œuvre était pourtant singulièrement délicate : il s’agissait d’exprimer tous les mouvements excités au contact des réalités extérieures d’abord et ensuite au contact des réalités divines. Sa plume ne bronche pas, c’est merveille de la suivre, et d’admirer sa facilité et sa souplesse ; tous ceux qui aujourd’hui veulent essayer de décrire, sans les avoir ressenties, les grâces mystiques, copient sainte Thérèse et ce serait un curieux travail de rechercher la part d’influence que ses écrits ont eu sur les mystiques, même les plus authentiques, qui l’ont suivie (23).

Au-dessus de cette finesse d’analyse dans les descriptions psychologiques, il faut mettre une facilité et une naissance d’émotion bien rares ; l’amour, comme une flamme, pénètre ses écrits, il les brûle et, de son âme, sans effort, il entre dans l’âme de ceux qui la lisent, qu’il brèle aussi, sans rien perdre de sa dévorante ardeur. Pour en faire la délicieuse expérience, il suffit, en vérité d’ouvrir an volume au hasard, et de lire la première page venue. C’est ce que je viens de faire.

« O ma vie, o ma vie, comment peux-tu te soutenir, étant absente de ta vie ? Dans une si grande solitude à quoi t’occupes-tu ? Que fais-tu, quand, hélas ! dans tes œuvres tout est si imparfait, si défectueux ? Où trouves-tu, ô mon âme, une consolation au milieu de cette mer agitée par tant de tempêtes ? Je pleure sur moi, et mes pleurs redoublent au souvenir du temps où j’ai vécu sans pleurer. O Seigneur, que vos sentiers sont doux ! Mais qui peut y marcher sans crainte ? Je tremble que ma vie ne s’écoule sans rien faire pour vous, et lorsque je me mets à vous servir, rien de ce que je fais ne me contente, rien ne me paraît acquitter la moindre partie de ce que je vous dois. Je voudrais, ce me semble, me consumer à votre service, et quand j’arrête mes regards sur ma misère, je vois que je ne puis rien de bon, si vous ne me donnez de le faire (24) ». C’est ici le lyrisme de l’amour impuissant à s’exprimer et à se satisfaire lui-même parce qu’il ne croit jamais avoir fait assez pour son Dieu ailleurs c’est le lyrisme de l’amour reconnaissant, ou les ineffables effusions de l’amour désintéressé qui voudrait parler, et qui ne trouve pas de mots assez brûlants, ou encore les purs accents de la tendresse maternelle qui ont gagné tant d’âmes au Carmel chaque jour encore, ils tombent, douce rosée céleste, sur les cœurs des filles de la séraphique fondatrice, et y versent la paix de Dieu qui surpasse toutes les joies. [p. 364]

Par une merveille bien rare de la nature à laquelle sans doute il faut joindre une merveille non moins rare de la grâce, à ce lyrisme, s’allie le plus rare et le plus familier bon sens. On a écrit de sainte Thérèse : « Le don Quichotte, épris d’idéal qui est en elle, s’y double d’un positif Sancho Pança, très à son aise sur le terrain solide des réalités (25) ». J’aurais préféré une autre comparaison, mais il faut reconnaître la justesse de l’idée. Il suffit de parcourir, pour s’en convaincre, le livre des Fondations ; elle traite les questions d’affaire comme un vrai juriste elle surveille la santé des malades avec un zèle d’infirmière et de mère, elle traite en médecin les questions d’hygiène, elle raille, en humaniste, la tournure d’esprit quelque peu pédante de l’une ou l’autre de ses religieuses : « Avant que cela m’échappe, il faut vous dire que j’aurais trouvé fort bien votre lettre au P. Mariano, si vous n’y aviez pas mis tout ce latin. Dieu préserve mes filles de vouloir être des latinistes. J’aime beaucoup mieux que mes filles se piquent de simplicité, comme il convient à des saintes, que de vouloir passer pour des rhétoriciennes (26). » C’est encore le même bon sens qui gouverne la direction spirituelle qu’elle donne à ses carmélites la gaieté voilà, pour elle, la vraie marque de la santé spirituelle, aussi fait-elle la guerre aux mélancoliques, aux scrupuleuses, elle raille finement celles qui se croient trop vite favorisées de visions ; la piété est excellente mais qu’on y joigne la doctrine : « La piété sans la science peut jeter les âmes dans l’illusion, les porter à des dévotions puériles et niaises ; et des dévotions niaises, délivrez-nous Seigneur ; de devociones a bobas nos libre Dios (27). » Le sens pratique de la grande sainte, ou comme elle aimait à s’appeler elle-même, « de la pauvre petite vieille », nous est manifesté tout entier et d’une assez piquante manière dans le fait suivant : « Un jour, une sœur, entrant à la cuisine, vit la sainte Mère ravie en extase, le visage radieux de beauté ses pieds ne touchaient pas le sol ; mais sa main droite tenait fortement la poêle dans laquelle cuisait le poisson : elle la gardait au-dessus du feu avec autant d’adresse que si son esprit fût resté tout entier à son ouvrage (28). » On dira miracle pour miracle, Dieu pouvait bien cuire en un instant le poisson du dîner. Sans doute, mais cela c’était son affaire, celle de la mère Thérèse de Jésus, cuisinière ce jour-là, c’était de faire tout son possible pour remplir son emploi, et, l’extase survenant, de garder la poêle à la main jusqu’au dernier moment elle n’y manqua pas. Esprit d’une haute distinction, sainte Thérèse est surtout une femme de volonté. On ne trouve plus personne qui s’aventure à nier la fermeté de son vouloir, et quand on en veut une preuve évidente, il suffit d’ouvrir le Livre des Fondations. Medina del Campo, Malagon, Valladolid, Durvelo, Tolède, Salamanque, Albe de Tormez, Ségovie, [p. 365] Veas, Séville, Caravaca, Villeneuve de la Xara, Palencia, Soria, Burgos, autant de monastères fondés, autant de longues épreuves surmontées, autant de preuves du plus mâle courage. Le Château intérieur, la Vie, le Chemin de la perfection nous font assister à d’autres luttes tout intimes, mais où la victoire demande encore peut-être plus d’énergie : la sainteté, elle aussi, se bâtit à coup d’efforts. L’activité intérieure et extérieure de la bouillante espagnole s’affirme trop évidente pour pouvoir être niée. Les théoriciens de l’hystérie essaient néanmoins de s’en tirer, ils font deux parts distinctes dans son existence l’une toute d’action et toute de volonté l’autre, toute de contemplation et de passive impuissance. Ils affirment cela, mais jamais ils ne l’ont prouvé. A lire sa Vie, à lire ses Fondations, il paraît évident que prière et apostolat ne se séparent jamais et cohabitent dans son âme voilà ce que démontrent les faits. Il y a plus l’apostolat de la réformatrice vient tout entier de l’oraison de la contemplative. C’est la sainte elle-même qui l’affirme, et, mieux que personne, sans doute, elle avait analysé son âme. Je ne veux pas insister, cet article est déjà long et peut-être me permettra-t-on de renvoyer au numéro de cette Revue du 15 décembre 1906 les deux textes que je cite page 349 suffiront à prouver ce que j’affirme ; si l’on veut bien y joindre celui de la page 35a, la démonstration sera complète la fécondité des luttes intimes de son âme comme de son apostolat extérieur, sainte Thérèse la voit germer dans son oraison et dans les grâces surnaturelles.

Je voudrais ajouter quelques remarques. Qu’y aurait-il de changé, si, de nouveaux documents exhumés d’archives inconnues, démontraient à l’évidence que sainte Thérèse était physiologiquement une hystérique ? Presque rien : il faudrait dire qu’elle a été à la fois une malade et une sainte, voilà tout. Nous sommes, en effet, bien loin aujourd’hui, d’admettre les anciennes conclusions de Charcot et de son école, et c’est M. Georges Dumas qui parle — « l’on pourrait montrer sans peine que, chez bien des mystiques, l’hystérie, loin de constituer une condition nécessaire de la mysticité, n’intervient qu’à titre accessoire ou même n’intervient pas du tout (29). »

Les incrédules eux-mêmes, après avoir loyalement étudié nos grands mystiques, sainte Thérèse, saint Jean de la Croix, Ruysbroeck, reconnaissent chez eux les plus hautes qualités intellectuelles et morales ; tous ceux qui ne veulent pas faire de leurs travaux une occasion de polémique antireligieuse estiment « que l’explication de cet état d’âme par la simple névrose parait non seulement inexacte, mais infiniment courte (30) ». Mysticisme n’est donc pas nécessairement hystérie, comme on l’a soutenu trop longtemps.

Faudra-t-il donc dire simplement qu’il n’existe aucune affinité entre la pathologie et la mystique ? La question est plus délicate. [p. 366]

Le mystique est un être humain, il a des nerfs qui vibrent et il les sent vibrer. La facilité de s’émouvoir, la susceptibilité serveuse, s’il est permis de s’exprimer ainsi, n’est pas le signe d’une nature inférieure, puisque, au contraire, elle est une marque de supériorité. Presque toujours les âmes facilement émotionnables sont des âmes dévouées, aimantes, et le jour où elles dominent leur égoïsme elles deviennent capables de la plus absolue générosité ; on admire en elles la plus belle floraison de vertus naturelles et de vertus surnaturelles. Je ne veux pas dire que, par là, elles méritent de recevoir les grâces extraordinaires qui sont la part réservée des âmes mystiques. Dieu, en effet, ne s’est lié par aucune promesse ; il distribue au gré de son infinie liberté ces faveurs de choix mais pourtant, il est vrai aussi que, historiquement parlant, ses divines libéralités se répandent plus spécialement sur les âmes qui sont déjà siennes d’une manière plus intime. On peut donc penser qu’une nature vibrante, et dès lors plus dévouée, plus aimante, parce qu’elle a chance de s’élever à de plus hautes vertus, a chance aussi plus qu’une autre de pénétrer dans les dernières demeures du Château intérieur, si Dieu l’y appelle. A mon humble avis, voilà la part qu’il faut faire à l’organisme dans les grâces mystiques, ni moins, ni plus.

A. HAMON, 
Docteur ès lettres.

NOTES

(1) Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, art. Hystérie ; l’article est du Dr GRASSET.

(2) Le mouvement scientifique, artistique et littéraire, 10 déc. 1904, p. 105.

(3) Leçons cliniques sur l’hystérie et l’hypnotisme, 1re leçon.

(4) Cette année même, un professeur de la Faculté de médecine déclarait qu’aucun des stigmates donnés jadis par le Dr Charcot n’était absolu.

(5) Vie, c. III, p. 27. Bouix, 2e édition. Nous ne savons d’ailleurs rien sur cette maladie.

(6) Ibid., c. v, p. 35.

(7) Ibid., c. v, p. 49.

(8) Vie, c. v, P. 49.

(9) Dimanche des Rameaux 1537. Vie, c. VI, p. 53.

(10) Vie, C. VI, p. 62.

(11) Ibid., c.VII, p. 75. Cf. c. XL, p. 576.

(12) Ibid., c. XXX, p. 368.

(13) Ibid., c. XXXI, p. 332.

(14) Ibid., loc. cit.

(15) Le Château intérieur, 4e dem., c. I, p. 354.

(16) Archives de neurologie, août-octobre 1902 ; cf. Revue de l’hypnotisme, juin 1903. J’ai eu jadis dans cette Revue de l’hypnotisme une polémique avec le Dr Rouby, d’où je crois pouvoir conclure que ses citations ont besoin d’être contrôlées.

(17) Les phénomènes hystériques et les révélations de sainte Thérèse, dans la Revue des questions scientifiques, Bruxelles, 1883.

(18) J’emprunte ces citations et beaucoup des appréciations qui vont suivre à un excellent article de M. le vicomte BRENIER DE MONTMORAND, Hystérie et mysticisme, paru dans la Revue philosophique, mars 1906, p. 301-309. [en ligne sur notre site]

(19) Sainte Thérèse elle-même la remarque est de M. de Montmorand nous donne une raison très suffisante de ces bruits d’oreille qu’elle entend. Au moment où elle écrivait le Château intérieur, elle était surmenée et nous trouvons dans une lettre du 10 février 1577 cette remarque importante : « Tant de lettres et d’occupations ont fini par me causer un bruit et une grande faiblesse de tête. » Tout s’explique donc, ou peut s’expliquer sans hystérie.

(20) Revue philosophique, loc. cit., p. 307-308. Cf. Dr IMBERT-GOURBEYRE, La stigmatisation, T. II, p. 541 ; le Dr Goix, Annales de philosophie chrétienne, juin 1896, p. 272.

(21) M. GEORGES DUMAS dans un article publié par la Revue des Deux Mondes, le 15 sept. 1906, semble moins affirmatif que dans son cours de la Sorbonne, il écrit : « Si sainte Thérèse a été hystérique, on ne saurait prétendre… », p. 318. Si est peut-être dubitatif, peut-être aussi veut-il dire bien que.

(22) Ces traits ne trouvent un peu partout, on peut consulter l’article du Dr GRASSET dans le Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, au mot hystérie ; et RIBOT, Maladies de la volonté, c. IV, p. 116, sqq.

(23) Je n’en excepterais même pas la bienheureuse Marguerite-Marie ; en ajoutant cependant qu’elle ne dut lire sainte Thérèse qu’après 1680, c’est-à-dire après les grandes révélations du Sacré-Cœur, terminées en 1675.

(24) Œuvres de Sainte Thérèse, t. III, p. 519.

(25) M. DE MONTMORAND. Le Figaro, 8 nov. 1906.

(26) Lettre du 19 nov. 1576. Cf. Histoire de sainte Thérèse, d’après les Bollandistes, T. II, p. 188.

(27) Histoire de sainte Thérèse, T. I, p. 381-382.

(28) Ibid., T. I, p. 267-268.

(29) Revue des Deux Mondes, 15 sept. 1906, p. 317.

(30) Ibid., p. 318. Cf. PIERRE JANET, Une extatique, Paris, 1901. Léo GAUBERT, La catalepsie des mystiques, Paris, 1903. WILLIAM JAMES, L’Expérience religieuse, Paris, 1906.

Note de histoiredelafolie.fr : [en ligne sur notre site] L’hystérie de sainte Thérèse. Paris, Aux bureaux du Progrès Médical et Félix Alcan, 1902. 1 vol. in-8°, 42 p., 1 fnch. Dans la « Bibliothèque diabolique – Collection Bourneville ». 

 

 

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